Avec sa chemise repassée, son début de calvitie et son apparence ultra-lambda, Braco (à prononcer bratzo, « petit frère ») semble bien loin du cliché du gourou new age complètement allumé. Ce Croate de 53 ans a en tout cas une façon assez originale de communiquer : l’homme – qui ne parle plus en public depuis 2008 – se contente de vous fixer droit dans les yeux. « Braco parle à sa famille, ses amis mais aussi aux plus proches membres de l’équipe, m’explique Ria Kosak, qui gère sa communication et s’occupe de répondre aux interviews. Quand on lui parle, il est très "normal", détendu et, croyez-moi, très optimiste. Il a un bon sens de l'humour et aime quand tout le monde est heureux. » A priori, rien de très flippant, donc (n’ayant personnellement rien contre l’humour, la normalité, l’optimisme et le bonheur).

Depuis presque 25 ans, l’homme organise des réunions pour « partager son don », avec aujourd’hui près de 80 événements par an dans les Balkans mais aussi autour du monde, jusqu’au Japon. Au cours de ces rassemblements, qui regroupent jusqu’à un peu plus de 1000 spectateurs selon son équipe (comme à Wurtzbourg en Allemagne, l’année dernière), Braco se poste debout sur une estrade face à la foule, son regard étant censé avoir des propriétés curatives. Dans le public, selon les témoignages mis en avant, on trouve de tout : une femme en chaise roulante désormais capable de marcher à nouveau ; une autre qui raconte que son mari alcoolique a miraculeusement lâché la bibine ; ou encore un type qui raconte ne plus souffrir du cœur depuis qu’il a croisé les pupilles du Croate. Certains pleurent, d’autres viennent même avec des animaux de compagnie ou des photos de leurs proches.

Un guérisseur qui ne dit pas son nom
Un paquet de personnalités se sont par ailleurs déjà rendues aux rassemblements, dont pas mal d’actrices et d’acteurs américains de série B un peu ringards – à part, ceci dit, quelques stars comme Naomi Campbell. D’après Ria Kosak, « la plupart des gens viennent pour plus de bonheur et de joie de vivre, pour la paix intérieure, comme le bien-être de l'âme, comme ils le disent souvent. Les gens recherchent la force, la protection, l'espoir, voire même un emploi ou la réussite d'un certain projet. Il semble qu'à travers le regard de Braco, notre intuition peut être éveillée et les gens vivent des "coïncidences heureuses". Certains viennent pour améliorer leur état de santé, ou en raison de problèmes familiaux ou relationnels. » 

Pourtant, même si tout au fil de ses apparitions le laisse penser, Braco ne se présente jamais officiellement comme un guérisseur. « Il ne se concentre pas sur l'amélioration d'un problème précis et ne choisit pas non plus les personnes qui recevront de l'aide, se couvre Ria Kosak. Il n'y a aucune garantie et les gens devraient toujours aller voir leur médecin et écouter ses conseils s'il s'agit de leur santé. » Et d’ajouter ceci dit : « Pourtant, son regard semble amener les gens dans un état de conscience, dans lequel de nouvelles possibilités s’ouvrent. » Le Croate, qui ne prétend pas posséder de super-pouvoirs cosmiques, met tout de même le paquet pour teaser ses réunions : les événements sont réservés aux plus de 18 ans et déconseillés aux femmes enceintes à partir de « leur troisième mois de grossesse inclus ». Il est aussi interdit de prendre des photos ou des vidéos.

Des témoignages « anecdotiques » d’après les zététiciens
Avec autant de promesses de guérison à demi voilées, Braco a déjà fait l’objet de nombreuses critiques. Mettons de côté les cinglés croyant percevoir en Braco une « influence démoniaque », pour nous concentrer sur les adeptes de la zététique. Karen Stollznow du Committee for Skeptical Inquiry (CSI), une organisation américaine centrée sur le débunkage des phénomènes paranormaux et des pseudosciences, s’est attaquée au regard du Croate dans un article publié en 2011. Dépression, cancer, trouble de stress post-traumatique, asthme… D’après elle, les témoignages rabâchés par l’équipe de Braco restent « anecdotiques » et ses prétendues capacités n’ont jamais été testées scientifiquement.

De son côté, l’équipe de Braco ne se dit « pas préoccupée par les commentaires des sceptiques » : « Il est très naturel qu'un esprit sain et éduqué réagisse par des questions et même des doutes face à un homme qui apporte son aide par son regard. Nous avons tous vécu cela jusqu'à avoir vu des changements se produire dans notre propre vie. » Même si les guérisons peuvent sembler relever plus d’un effet placebo que d’autre chose, Ria Kosak affirme que « l'essentiel reste que pour beaucoup de gens, cela fonctionne tout simplement ».

« Sciences marginales » et « parapsychologie »
Pour se défendre, l’équipe de Braco explique être soutenue par des chercheurs en « sciences marginales ». Ria Kosak cite par exemple Drago Plecko, un Croate qui aurait mené des expériences autour des effets du regard de Braco sur la structure de l’eau, et qui prétend que ce dernier possède « des capacités paranormales » par sa présence seule. Elle va même jusqu’à qualifier « la puissance » du regard de Braco comme un « catalyseur d'une énergie qui apporte l'harmonie et peut même résoudre différents problèmes ». Reste que, hors « parapsychologie », champs électromagnétiques et recherches « alternatives », aucune étude scientifique reconnue n’existe à ce jour à propos des « guérisons par l’énergie ».

Autre source de critique, beaucoup plus glauque mais beaucoup moins fondée : la mort de son mentor, le gourou Ivica Prokic. D’après son site officiel, Josep Grbavac – le vrai nom de Braco – a en effet décidé après un diplôme en économie et 26 ans de vie banale de suivre Prokic, un autoproclamé prophète serbe. C’est d’ailleurs Prokic qui aurait choisi le nom « Braco ». Le gourou a ensuite pris ce dernier sous son aile, trouvant en lui un « guérisseur visionnaire » et le « successeur de son empire de la guérison ». Jusqu’à ce qu’une grosse tuile survienne : « en avril 1995, l'élève et son professeur se sont rendus en Afrique du Sud, raconte le site officiel de Braco. Sur une plage isolée, les deux hommes étaient seuls lorsqu'une vague scélérate a soudainement balayé Prokic. C'est la dernière fois que quelqu'un l'a vu vivant. » À la suite de cet incident, Braco a pris la place de son mentor à Zagreb. Alors forcément, avec une disparition du style, certains sous-entendent que Braco aurait pu jouer un rôle dans le drame – sans la moindre preuve concrète, cela dit. Mieux vaut donc prendre tout cela avec des pincettes XXL.

Ma session (plus ou moins) passionnante avec Braco, en streaming
Reste que, critiques ou non, le regard du Croate lui a permis de rassembler une bonne petite communauté en ligne. Sa chaîne YouTube officielle, où l’on peut admirer une flopée de montages ultra kitsch montrant le guérisseur marcher dans la nature, avec comme boucle sonore une sorte de musique de film dramatique bien emmerdante, cumule plus de 2,5 millions de vues. Son équipe produit aussi et surtout des lives, avec en temps normal plus de 210 sessions par an, réparties sur une trentaine de jours.

Un soir, au pif, au cours du confinement, j’ai donc décidé d’y jeter un coup d’œil pour enfin me confronter aux prunelles de Braco. Pour faire bref, une session dure plus ou moins 30 minutes, dont 10 grosses minutes d’intro au cours desquelles une présentatrice explique en anglais en quoi ce que l’on va observer est absolument fantastique, et en nous demandant de « nous ouvrir » et de « sentir le moment présent ». Parmi les 3000 viewers connectés avec moi, sans espace de chat malheureusement, on trouve en majorité des Allemands, des Américains et des Croates. C’est alors que celui que tout le monde attend monte sur scène. Face caméra, après un léger zoom, il braque l’objectif – avec d’abord la même musique barbante que sur YouTube, puis en silence – avec un regard que j’ai pour ma part trouvé franchement banal. D’autant que l’expérience en tant que telle ne s’est pas étalée sur plus de cinq petites minutes. Seuls moments un tantinet intenses : les quelques fois où le guérisseur, qui ne fait absolument rien à part nous fixer, décide de cligner des yeux.

braco live stream

« Bien sûr, certains doutent et n'obtiennent pas ce qu'ils attendent, mais il y a certainement des centaines de personnes qui reçoivent exactement ce dont elles ont besoin, défend Ria Kosak. Il est important que les gens regardent plusieurs fois dans la journée, pour rester en contact. Car pour certains, il faut un certain temps pour être vraiment ouvert. » Mouais, ça doit être ça. Je reste tout de même pas mal sur ma faim, par rapport à certains témoignages comparant les sessions de streaming à une extase mystique qui permet de « s’approcher de la grâce divine ».

Un pendentif solaire pour « clarifier son esprit »
Au moins, je n’ai rien dû débourser jusqu’ici. Si le live semble gratos, les cinq minutes face à Braco au cours des rassemblements coûte un peu moins de 8 euros, et le site officiel commercialise tout un tas de produits dérivés : livres, DVDs, etc. L’objet le plus mis en avant est un pendentif en forme de soleil stylisé, « en or » si l’on en croit la boutique. Ce symbole solaire permettrait d’après les témoignages relayés par l’équipe du guérisseur de « clarifier son esprit » en le collant sur son front ou d’en tirer « de la puissance » en le serrant entre ses mains. Le bijou, qui n’est pas vendu directement en ligne mais exclusivement lors des tournées, coûte autour de 180 euros selon Ria Kosak. Le Committee for Skeptical Inquiry, lui, évoque aussi des pendentifs en diamant vendus pour la modique somme de 2 200 euros.

Peut-on considérer formellement Braco comme un gourou à la tête d’une secte ? Contactée, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) n’a malheureusement pas répondu à mes questions. En même temps, les réunions du guérisseur ne sont pour l’instant pas encore passées par l’Hexagone. « Braco n'a jamais pratiqué en France parce que les événements nécessitent une bonne organisation, détaille Ria Kosak. Pourtant, grâce au livestreaming, nous avons des habitués et nous espérons que le regard de Braco pourra toucher et aider encore plus de personnes en France à l'avenir. Nous sommes heureux de pouvoir aider ceux qui se sentent faibles, isolés, seuls, désespérés. » Nous voilà rassurés.