On a une idée précise de l’impact du Covid sur l’industrie du cinéma ? 
Pierre Jolivet : On essaie d’avoir des chiffres pertinents pour les présenter. Mais le cinéma, c’est une myriade de petites et grandes entreprises. Nous sommes les plus grandes victimes du confinement. Les producteurs indépendants sont dans une situation de grand danger. D’autant que, pendant ce temps-là, les plateformes ont pris de la force. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les GAFA sont plus fortes que les États. Les États sont par terre, endettés. Et les GAFA ont gagné encore du pouvoir. L’Europe est à un tournant. Le Covid a frappé tous les pays, démocratie ou pas, le virus n’a pas de camp. Les États vont devoir réguler ces entreprises. Mais de façon intelligente parce qu’on a bien vu à quel point nous avons besoin d’internet. Le souci, c’est que les GAFA sont, par nature, prédatrices. 

Il faut les impliquer dans l’industrie cinématographique ? 
Les plateformes ont doublé leurs fortunes pendant le confinement. Elles doivent augmenter leurs investissements dans la production. Les États-Unis sont très légalistes. Là-bas, si on ne se plie pas aux lois, on prend l’avion direct. Mais les plateformes savent que l’Europe est moins régulatrice. En plus, les plateformes ont beaucoup de talent, donc il faut les faire entrer dans un cercle vertueux. Il est important qu’elles investissent selon le droit moral qui fait qu’en Europe le créateur et le producteur ont le dernier mot à part égale. Les plateformes doivent investir un pourcentage de leur gain, comme Canal+ ou Orange. Si nous sommes le troisième cinéma du monde, c’est grâce à ces obligations. Et Canal+ n’est pas mort de ces obligations. Dès qu’on impose quelque chose comme ça, on crie à l’assassinat. Toujours dans l’histoire. Quand on a dit que les enfants de moins de 10 ans ne devaient pas travailler, les patrons ont hurlé « ils représentent 5 % de notre chiffre, on va mourir » et puis ils ne sont pas morts. On a entendu la même chose avec les congés payés. Quand on a créé l’exception culturelle ou les fonds de soutien, on n’a pas tué l’industrie, on a boosté la création. 

L’exception culturelle française est-elle un obstacle de plus dans ces négociations pour les plateformes ? 
La France va être le premier pays à mettre en place la régulation des plateformes. Tout le monde va nous regarder. Le président de la République devrait le faire par ordonnance et cela devrait être prêt pour janvier 2021.  Quand la France a créé l’exception culturelle, c’était le seul pays. Depuis, des dizaines de pays ont suivi. La différence, c’est qu’à l’époque, c’était dans l’indifférence générale. Là, les citoyens ont envie de souveraineté culturelle. Ils ont déjà réalisé qu’ils avaient perdu la souveraineté sanitaire. La vraie spécificité de l’Europe, c’est sa diversité. Elle doit se retrouver dans son cinéma. 

Vous êtes confiant ? 
Confiant, je ne sais pas, mais on est dans une posture de combat. En tout cas, la souveraineté culturelle a pris du sens. On ne prêche plus dans le désert. Les gens ont réalisé que les hôpitaux étaient financés par l’État et que les GAFA ne payaient pratiquement pas d’impôts. Il y a là une opportunité formidable pour l’Europe d’être une alternative à la Chine et aux États-Unis.

On a l’impression qu’Emmanuel Macron et Angela Merkel ont compris cette opportunité. 
Oui, mais pas l’aspect culturel. Les États-Unis l’ont compris depuis longtemps. Le plan Marshall a permis d’imposer la culture et l’esprit américains dans le monde entier. Ils maîtrisent l’idée de soft power depuis longtemps. Il est temps qu’on s’y mette. 

A part l’investissement des plateformes, est-ce qu’il y aurait besoin de solutions concrètes, comme augmenter le nombre de séances dans les salles ? 
Nous sommes sur un projet depuis quatre ans pour les petites salles indépendantes. Elles vont être surchargées de films qu’elles ne pourront pas exploiter plus d’une ou deux semaines. Nous allons créer une plateforme pour que ces salles puissent exploiter les films dans leur zone de chalandise au prix d’une place de ciné. Nous avons demandé l’expérimentation et nous sommes en train de l’obtenir. Ça fait quatre ans qu’on se bat pour cette idée et là, en face de nous, on réalise que c’était une bonne idée. On veut aussi protéger les catalogues français de rachat par l’étranger. On a eu la parole du président de la République là-dessus. Quand les Chinois rachètent 15 ou 20 % de Vivendi, ce qu’ils visent c’est le catalogue de Canal+. 4 à 5.000 films de notre culture. L’Italie nous suit sur le projet. On a enfin compris qu’il va falloir protéger la culture. Aux États-Unis, Amazon a racheté 1.100 salles de ciné. 
4059998Quand on parle de protection, de souveraineté… Il y a un risque d’extrémisation du discours, non ? 
Je veux la souveraineté de tous les pays. C’est parce que j’aime les pays que je veux toutes les souverainetés culturelles. Ce serait terrible si chaque pays ne pouvait plus exprimer ses peurs, ses désirs, son inconscient dans ses films. Il y a 15 ans, la Corée du Sud  a décidé qu’il devait y avoir 50 % de films coréens dans les salles. Ça leur a coûté très cher dans leurs relations avec les États-Unis. Mais aujourd’hui, c’est l’un des pays les plus créatifs. Parasite a plus fait pour la Corée que toutes les politiques. Protéger sa culture et rester ouverts aux autres cultures, c’est ça la démocratie. 

Aujourd’hui, quels sont les métiers du cinéma les plus touchés ? 
Tous. Un resto peut rouvrir du jour au lendemain. Nous, on fait quoi ? Les films peuvent sortir dans des salles avec deux personnes. Il y a eu des tournages arrêtés. Certains qui ne reprendront pas. C’est une industrie qui travaille avec deux ou trois ans d’avance. Si tous les films sortent d’un coup, ce ne sera plus 17, mais 32 films par semaine, dans des salles qui ne peuvent plus recevoir. Ça donne une idée de l’apocalypse. 

La réouverture des salles le 22 juin, c’est trop tard ? 
Non, c’est important pour dire que le cinéma est toujours là. Mais avec des recettes diminuées de moitié… Tout le monde navigue à vue. Mais c’est formidable parce que les gens ont réalisé l’importance des films. Sans les restos, on a vu qu’on pouvait cuisiner à la maison. Mais entrer dans l’imaginaire de quelqu’un, on ne peut pas. On ne peut pas faire Lawrence d’Arabie à la maison. 

Personnellement, comment vous avez occupé le confinement ? 
On était sur le pont. On a énormément travaillé. Le télétravail a permis de rencontrer beaucoup de ministres, de députés… Et puis, personnellement, j’écrivais un scénario. Bon, le premier mois, on a été un peu décapité par le Covid. J’en parlais avec Nakache et Tolédano et d’autres. On avait l’impression que plus rien n’intéresserait les gens. Et puis, on a repris petit à petit. 

Photo : Clara Dumont.