M Stewart

28 septembre 1983. Artiste de rue, Michael Stewart meurt à l’hôpital, 13 jours après avoir été roué de coups par des policiers américains qui, on vous le donne en mille, ont été acquittés en 1986. Grand oublié des annales de l’histoire de l’art, il n’a pas connu le succès que ses amis ont rencontré : Jean Michel Basquiat, Keith Haring, Madonna et d’autres. Il a pourtant été une grande référence pour ces derniers, à travers une série d’hommages.

Michael Stewart avait tout pour réussir : de premières peintures, le rêve de devenir artiste, des potes qui allaient devenir des grands de ce monde. Mais, comme l’écrit il y a quelques mois une de ses amies dans une lettre publiée sur le site Medium : « A la différence de beaucoup [...] d’entre nous dans la scène downtown, Michael était noir. Et ça lui a valu d’être tué. » Le 15 septembre 1983, Michael rentre chez lui en emprutant le métro new-yorkais. Il aurait été surpris par des policiers blancs en train de taguer trois lettres sur les murs d’une station d’East Village. Contrairement à son ami d’alors Keith Haring, qui a lui aussi été arrêté à maintes reprises, il est tabassé, humilié, enfermé dans un van et torturé avant d’être conduit à l’hôpital, où il succombera à ses blessures deux semaines après.

Les conséquences de sa mort sont aussi désespérantes qu’artistiquement puissantes. Les policiers mis en cause sont acquittés en 1986 à l’issue de leur procès, et la famille du défunt n’obtient qu’un dédommagement de 1,7 million de dollars. C’est un signe de la toute-puissance d'une Amérique blanche, face à laquelle des protestations pacifiques et une pétition de 20 000 signatures ne peuvent rien. Pourtant, Michael Stewart laisse d’indélébiles traces dans le monde artistique new-yorkais des années 1980.

Jean-Michel Basquiat peint, en 1983, son œuvre The Deffacement (defacimento en italien, défacement), qui rend hommage à son ami en dénonçant les violences policières et creusant son travail artistique sur l’identité afro-américaine. L'injustice criante du meurtre est représentée par le contraste chromatique et scalaire entre les policiers colorés, figurés comme des monstres diffusant leur pouvoir écrasant sous forme de taches et de trainées, et la silhouette esquissée de Michael Stewart.the defacement, basquiatÀ l'orée de son succès planétaire, Madonna organise une soirée caritative en son nom, après l’avoir notamment fait figurer dans la vidéo de son morceau Everybody. Deux ans plus tard, en 1985, Keith Haring lui dédie son USA for Africa : l’homme égorgé et suffoquant, est menotté d’une part par un squelette (possible symbole de mort) et d’autre part par un serpent qui attaque la colombe, symbole traditionnel de paix. Tout est voué à dénoncer le crime à travers une série de motifs très éloquents : le gigantisme du corps blanc tortionnaire, le bras vert agrémenté du dollar américain, l’ouverture sanguinolente de la terre qui déverse un flot de bras noyés ainsi que les croix chrétiennes renversées pointent tous vers la dénonciation évidente d’un capitalisme effréné, démoniaque et raciste, où la paix n'existe plus.

haring pour stewartL'artiste post-moderniste Hammons, quant à lui, dédie une affiche à la gloire de Stewart, "The Man Nobody Killed", issue d'Eye Magazine #14, alors qu'Andy Warhol y va aussi de son petit hommage.  Signe que la mémoire de Michael Stewart n'est pas morte, le musée Guggenheim lui rend hommage en juin 2019 à travers une exposition consacrée à Jean-Michel Basquiat, qui tente notamment de saisir toute l'importance que sa mort a eu sur le processus créateur de son ami peintre. 

Toutefois, si le monde de l'art s'est considérablement manifesté entre 1983 et 1986, il n'a pas réussi à faire plier la justice pour qu'elle reconnaisse légalement ce meurtre. Chose plus choquante encore : les journaux américains, à l'époque, ont publié des rapports affirmant que les médecins responsables ont menti. Ils ont temporairement extrait les globes oculaires de la victime pour les blanchir et décolorer, effaçant ainsi les taches de sang qui sont d'indéniables signes d'asphyxie. Une histoire tristement d'actualité, racontée dans un documentaire d'époque qui vient d'être mis en ligne sur YouTube : on y retrouve les proches de Michael, y compris Madonna. 

Victor Kandelaft, avec Philippe Doux-Laplace.