Quand on est journaliste musical, pas une journée ne passe sans qu'un mail ne vienne nous agiter l'expression "musique urbaine" ou sa petite sœur qui se croit cool, la "pop urbaine", sous le blair. Sauf que, comme l'abomination "world music", qui heureusement est en train de finir ses jours dans l'EHPAD de la mémoire collective, elle est un instrument de ghettoïsation des artistes non blancs, rassemblés dans une grande catégorie fourre-tout. Même si le genre est le plus vendeur du moment, la créativité des musiciens ayant transformé la cité HLM construite pour eux au mitan des années 2000 en quartier VIP, il est grand temps que l'industrie lâche son colonialisme pop. Tyler the Creator s'est fait lanceur d'alerte lors des Grammys cette année, qualifiant le mot "urban" de "n-word" politiquement correct. La semaine dernière, le label Republic Records, filiale d'Universal Music qui compte Drake, The Weeknd, Nicki Minaj, Lil Wayne ou Kid Cudi dans son roster a annoncé qu'il renonçait au terme "urbain", et c'est un premier pas. Mais revenons sur l'histoire de cette étiquette de la honte dont le règne touche à sa fin.

 

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On arrête la Delorean dans les années 70 pour admirer la permanente de Frankie Crocker. Un bon gars, un mec simple. Un type qui entrait au Studio 54 sur son cheval blanc et aimait y rencontrer ses fans féminines dans un bain moussant entouré de bougies. Des fans parce que Crocker était  DJ et directeur des programmes à la radio à New York, après avoir fait ses dents dans sa Buffalo natale. C'est lui qui invente le terme "urban contemporary" pour décrire ses mixes, qui allaient du disco à la soul en passant par le reggae. Sauf que de l'éclectisme d'un homme, qui n'hésitait d'ailleurs pas à passer des artistes blancs comme Blondie ou The Clash sur des radios à destination de la communauté noire, l'Amérique va faire ce qu'elle sait faire le mieux : du marketing et du racisme. Très vite, le "contemporary" est licencié et le "urban" se lance dans une carrière solo, comme Diana Ross et Beyoncé. Il devient un label utilisé par les médias pour décrire toute la musique créée par les afro-américains. 

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En France, c'est triste mais c'est ainsi, on copie les Etats-Unis avec des décennies de retard. On peut dater à 2007 l'institutionnalisation de la catégorie "musique urbaine" chez nous, qui devient l'intitulé d'un prix aux Victoires de la musique. Jusque là,  le nom changeait sans cesse. En 1999, l'album "rap ou groove de l'année" est  remporté par Manau pour Panique celtique, au détriment de NTM et Solaar (sic). En 2006, c'est la Foir'Fouille, on décerne le prix à rallonge de l'album "rap, ragga, hip-hop, R'n'B de l'année". En 2007, c'est donc Abd Al Malik qui est sacré, devant Diam's, Keny Arkana et Joey Starr, devenant le premier "artiste urbain" officiel. A cette période, au milieu des années 2000, les majors et les radios ont décidé de regrouper le rap, le R'n'B, le slam et le ragga sous le drapeau de l'urbain. Nous sommes après les émeutes de 2005 qui ont suivi la mort de Zyed et Bouna. Comme le remarque la sociologue Sylvie Tissot dans L'Etat et les quartiers, c'est à ce moment précis que l'on invisibilise les populations immigrées pour parler des "quartiers difficiles" ou "sensibles", tant dans les médias que dans l'action publique. Dans la musique, l'urbain fait la même chose, faisant de tous les racisés des citadins, malgré les protestations de Kamini en 2006. Parfois, on utilise le mot "urban" parce qu'on se dit qu'avec un peu d'anglais ça passe mieux, comme quand on dit "black". C'est un grand "No !".

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Aujourd'hui, l'urbain est un vortex commercial gigantesque, où on peut retrouver la pop R'n'B la plus blanche (coucou Angèle et Eddy de Pretto), la variété marseillaise de Jul, les rappeurs devenus acceptables par le mainstream comme Soprano et Maître Gims mais aussi, de plus en plus, la trap et la nouvelle vague afro-trap. Retournement du stigmate, ce sont les blancs qui ont désormais intérêt à être classés artistes "urbains" pour faire du stream. Aussi homogène que le gratin de restes que les daronnes cuisinent à la fin de la semaine, tu ne veux absolument rien dire "musique urbaine", alors ferme les yeux et va vers la lumière.