Comment on réagit quand on nous annonce la publication de ses conneries de jeunesse dans le format du Bourgeois gentilhomme ?
Bon, je ne suis pas étranger au truc non plus. On m'a proposé de publier les dialogues de La Classe Américaine plusieurs fois. Mais je refusais parce que je ne voyais pas l'intérêt. Mais là, il y avait un détournement avec de fausses critiques, un faux historique, des ajouts, et donc, la possibilité de mettre des nouvelles vannes. Ça permettait de créer un réel objet. Je trouvais très drôle de pouvoir mettre des textes très sérieux autour, donc j'ai fait appel à un vrai prof de lettres qui nous a fait 30 pages d'introduction et d'analyse. J'ai adoré, mais au bout d'un moment, ça devenait trop conceptuel. On perdait l'humour. Donc, j'ai ajouté des vannes, encore.

Maintenant, il y a l'ambition d'entrer un jour à la Pléiade ?
(rires) Je ne désespère pas que l'Académie m'appelle. Dès que j'ai mon habit vert et mon épée, j'appelle la Pléiade.

En vous replongeant dans le texte, vous en avez pensé quoi ? 
Étrangement, je l'ai revu de temps en temps. Lors des projections. Et... Comment dire? J'ai un rapport marrant avec lui. Il m'accompagne depuis 27 ans. Quand on fait quelque chose, on est jamais satisfait. On ne rit pas à ses vannes, parce qu'on voit la construction. Mais lui, il a une sorte de vie propre. Il ne se laisse pas mourir. C'est Comme Astérix et Obélix. Pour moi, c'est comme un enfant devenu adulte. Il me fait marrer avec ses vannes. Je trouve qu'il s'en sort bien. Évidemment, il y a plein de blagues que je ferais différemment aujourd'hui, comme l'emploi régulier du mot "pédé". Mais bizarrement, il y a une extrême bienveillance autour du film. On ne lui a jamais cherché des poux. Mais, cela dit, il ne dérape pas non plus.

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Ouais, vous avez changé...
Oui, j'ai longtemps été raciste. Mais j'ai réalisé que c'était pas bien. C'est récent, hein. Ça date du confinement. En fait, ce film n'est pas une parodie. On se moque d'abord d'icônes de la mythologie américaine. Mais c'est fait avec vachement de tendresse, on se fout d'eux mais on les adore.

Près de 30 ans après, il y a prescription, vous pouvez le dire : quelle substance preniez-vous en écrivant La Classe américaine ?
À l'époque, on écrivait pour Les Nuls. Et quand vous êtes gagman - parce que c'est ce qu'on était, faut le dire - on est dans un mode de pensée où toutes les informations que vous recevez sont automatiquement transformées en gags. C'est comme Obélix. On est tombé dedans. Mais en fait, j'aime bien aussi le premier degré. Je ne pense pas qu'on puisse vivre toujours dans la vanne. "Salut mon père est mort", "Ah ouais, c'est marrant". On ne peut pas toujours être ironique.

On retrouve des répliques de La Classe Américaine un peu partout. Vous avez déjà été surpris ?
Une fois, en Italie, j'ai croisé un type avec un t-shirt "Monde de merde", peut-être avec la gueule de John Wayne. J'ai trouvé ça assez cool.

George Abitbol est devenu un concept. Pour vous, c'est qui ?
Je ne suis pas le mieux placé pour le dire, je pense. Je sais qu'il y a des communautés autour de lui. C'est ce qui est cool avec ce film . Il est né et a vécu en dehors des chemins officiels. C'est un truc qu'on pirate. On se le passe. Il y a un côté secret. Un côté club privé. Donc tout est un peu plus fort.

Est-ce qu'on apprend en détournant ? 
J'ai énormément appris. Sur la réalisation, sur le jeu des acteurs. Sur le jeu distancié. Sur le montage. C'est hyper formateur. Voir à quel point un acteur peut raconter totalement autre chose que le personnage. Le moment du montage est presque le plus important. Le rire se déclenche parce qu'on laisse un temps de réaction pour que le spectateur trouve sa place et construise son rire. Le montage n'appartient qu'au cinéma d'ailleurs.

 Pour vous, OSS est le fils de La Classe Américaine ?
Oui, clairement il y a une filiation. Ce rapport complexe au stéréotype dont on se moque avec beacoup de tendresse. Des positionnements. Des détournements d'icônes du cinéma. L'effet Koulechov qui consiste à voir qu'on prête différentes intentions à une personne selon la façon de la filmer. Je l'ai utilisé à fond dans OSS. On rit souvent au plan d'après en fait.

Donc, vous faites partie des réalisateurs qui multiplient les prises avec différents points de vue ?
Oui. Mais je vais vous dire un secret : tous les réalisateurs le font (rires). N'écrivez pas ça, on va passer pour des cons tous les deux. (Désolé Michel)

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OSS aussi a une vie propre. Des citations que les gens s'approprient au point d'oublier d'où elles proviennent.
Oui, mais OSS a suivi un circuit officiel. C'est vraiment un film populaire. La Classe Américaine n'est pas un film populaire, c'est plutôt un film culte. Un film underground. Jamais une attachée de presse n'a été payée pour travailler sur ce film.

"Aucune attachée de presse n'a été payée sur ce film". Ça aurait été un avertissement super au début du film.
Si seulement on avait su... 

Je regardais votre filmo et je cherchais la cohérence. Vous la voyez vous?
Je n'ai jamais réflechi à ça. Je fais plutôt des expériences les unes parès les autres. Un jour, peut-être que j'arrêterai. Je papillonne. Je suis curieux des choses que je ne sais pas faire. Les films sont intéressants quand ils vous échappent. Parfois je vois des points communs dans mes films à ces endroits là, dans ces zones où ils m'échappent. J'ai l'impression de faire un premier film à chaque fois. Peut-être qu'un jour ça portera ses fruits et je me cantonnerai à mon style.

La dernière fois que je vous ai eu, c'était avant la sortie et donc le succès de The Artist. Je vous demandais si vous preniez un risque et vous m'aviez répondu: "Je prends un risque si je vais sauver des enfants au Kosovo, pas si je fais un film."
Oui, le ciné n'est pas si important. Il ne mérite pas la Légion d'Honneur. C'est pour ça que je l'ai refusée. Pour moi, c'est toute ma vie, mais en soi, ce n'est pas si important. Les risques sont très relatifs. Surtout pour The Artist. Si je me plante on dira : "Tu parles, un film muet en noir et blanc, évidemment". Un film, c'est beaucoup de boulot. On passe énormément de temps avec. Le seul moteur, c'est le désir. Parfois j'ai des désirs très potaches, parfois très premier degré.

Cette façon d'expérimenter, on touche à la psychologie humaine. Beaucoup de gens aiment se définir, quitte à devenir des stéréotypes d'eux-mêmes en vieillissant.
Et certains baissent la garde. Il y a aussi une arrogance dans la jeunesse. Une forme de certitude. Certains se confortent. D'autres s'ouvrent. Quand on fait des choses dans la vie, on touche à la compléxité des choses. Quand on a connu l'échec et le succès comme moi, on se dit qu'il n'y a pas de certitudes.

Bon, question incontournable désormais : ce confinement s'est bien passé?
J'étais en écriture, donc pour moi ce n'est pas compliqué. En plus je fais partie des privilégiés. Il y a eu beaucoup de positif à vivre en vase clos avec sa famille. Mais j'éprouve de la culpabilité parce que pour certains ce fut intenable. Ne pas voir ses proches mourir. Ne pas pouvoir les enterrer. Mais c'est impensable. On a une faculté d'adaptation hallucinante. La facilité avec laquelle tout un pays a accepté de vivre en résidence surveillée...

++ La classe américaine est sortie aux éditions Allary. Plus d'infos ici.
++ Crédits photos : François Berthier