Quand as-tu commencé à faire des collages ?
J’en faisais dans mon carnet de croquis à l’université. Je me spécialisais dans l'illustration et le graphisme, mais je n'arrêtais pas de modifier des dessins que je n'aimais pas avec des coupures de presse et différentes images. Depuis 2004, j'ai ce carnet qui est entièrement rempli de collages, de photos récupérées dans des magazines de skate, de graphiques et d'une photo d'Augustus Pablo, toutes réunies dans une même page. À cette époque, j'avais l'impression de faire ça en marge d'autres activités, mais ce processus de création a fini par me séduire et prendre de plus en plus de place.

Et les pochettes d’album, tu t’y es mis comment ?
À la base, je ne faisais des illustrations que pour mes propres productions musicales et pour mes amis musiciens. J'ai travaillé sur des pochettes de nombreux artistes de Philadelphie, comme les rappeurs Zilla Rocca et Curly Castro, Fabian Akilles. Quant à ma première réalisation visible sur une pochette, c'était pour un groupe nommé Brown Recluse, dont l'album est sorti en 2011. Ça a lancé mon parcours dans ce domaine.

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Concernant Anderson .Paak, je crois savoir que tu réalisais les pochettes de ses concerts à Los Angeles avant de le rencontrer, non ?
En vrai, je l’ai rencontré sur Twitter. Je vivais encore à Philly à cette époque et je faisais tout un tas de dessins pour les rappeurs dans le cadre d’une série nommée Pro Rap. J'ai fini par dessiner un groupe d'artistes issus de l'underground de Los Angeles, dont Anderson était proche. Il m'a envoyé un DM et m'a demandé de lui réaliser son propre dessin. J'ai laissé trainer, et il a fini par me relancer dans le cadre d'une affiche pour un de ses concerts. Je me rappelle de cette nuit-là, parce que j'étais censé aller à un concert de jazz dans l'Ouest de Philly et j'ai annulé mes plans pour consacrer ma soirée à son affiche. Je voulais l'impressionner. C'est la meilleure décision de ma vie.

Comment s'est passée votre collaboration ?
Quand j'y pense, on a énormément travaillé ensemble. En 2014, j'étais encore en train de me chercher en tant qu'artiste, j'essayais de trouver mon style et c'était vraiment cool de travailler avec lui. Je visais parfois à côté de ce qu'il souhaitait et il me disait : "Ouais, c'est cool, mais peut-on essayer autre chose ?" J'ai l'impression qu'on a tous les deux appris à maitriser notre art en même temps.

L'idée initiale de Malibu, c'était quoi ?
Pour être honnête, je ne suis pas sûr que c'était censé être l’artwork de Malibu. Cory Gombert, le directeur artistique de la campagne promotionnelle de l'album, a vu mon travaille pour Venice et a suggéré qu’Anderson fasse de nouveau appel à moi pour Malibu. L'idée de Cory pour le projet a tout chamboulé. On a beaucoup réfléchi avec Anderson, mais c'est Cory qui a cristallisé nos idées dans une direction artistique très claire. Notre intention, c'était de faire référence à de nombreux disques des années 1970, en particulier Deceptive Bends de 10cc. Au début, on voulait qu'Anderson transporte un poussin hors de l'eau, mais on a fini par abandonner cette photo à la dernière seconde. Pour tout dire, Anderson la trouvait ringarde... Dieu merci, on lui a fait confiance, ça a sauvé la pochette !

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La pochette est tellement chargée de détails qu’on se dit que ça a dû te prendre un temps fou à la réaliser…
L'œuvre a été réalisée assez rapidement, dans le sens où les délais étaient très courts... Ils ont fait une séance photo que je me suis réapproprié et on a fait des allers-retours d'idées pendant une semaine en novembre 2015. J'ai passé toutes mes nuits à essayer de créer un environnement très luxuriant avec une tonne d'éléments capables de faire sens tous ensemble. Le graphique que l’on peut voir à l’intérieur du vinyle est l'une de mes images préférées du packaging, tout simplement parce qu'on peut y voir le nombre de couches d'images que l'on a utilisé si on regarde la photo de près. Le soir de Thanksgiving, l'image devait être prête, et on a ajouté le visuel avec Anderson au piano à la dernière minute. Il devait être trois heures du matin à ce moment-là....

Justement, comment expliquer la présence d'un yacht, d'une voiture et d'un surfeur sur la pochette ?
L'idée, c'était de combiner différents éléments afin de créer un monde magique. Le yacht est une sorte de clin d’œil aux contrebandiers, ce qui ajoute un élément un sauvage au visuel La voiture est sans doute le meilleur endroit pour écouter la musique d'Anderson, ça faisait donc sens de la faire figurer sur la pochette. Quant au surfeur, il s'agit de Buttons, une figure mythique de ce sport, et Anderson a insisté pour qu'il soit sur la pochette. D'ailleurs, il était déjà présent sur Venice

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Au verso, c'est bien une référence au Electric Ladyland de Jimi Hendrix ?
En effet ! C'était l'idée de Cory et je pense qu'elle a bien fonctionné. Avec le recul, c’est marrant de se dire que Jimi détestait cette pochette, il se sentait mal d’avoir utilisé le corps de filles dénudées pour faire la promotion de son album… Reste que son visuel est devenu mythique et que cette référence faisait sens avec le concept mis au point par Anderson. J’aime la façon dont cette ambiance contribue à faire ressortir les couleurs de l’image.

Puisqu’on parle de couleurs, c'est peut-être une question étrange, mais pourquoi avez-vous choisi cette couleur assez surréaliste pour la mer ?
La couleur devait être plus vive à la base, un peu coquelicot pour équilibrer l'obscurité du ciel. Le problème, c’est que je ne me souviens pas avoir changé la couleur, mais bon : j'ai probablement tout modifié pour que ça renforce l’idée d’une eau très froide.

La pochette de Malibu a changé quelque chose pour toi ? Davantage de projets se sont mis en place par la suite ?
Ça marque une étape importante dans ma vie. Bien que j'ai réalisé de nombreuses pochettes pour des artistes tels que Future, Turnstile ou Chronixx, la pochette de Malibu reste dans la mémoire des gens et est toujours citée en référence au moment d'évoquer mon travail. Je pense que l'on a réussi à capter l'ambiance exacte de l'album avec cette pochette - la musique et le visuel ont été reçus si chaleureusement, ils sont inséparables. Quand quelqu’un parle de Mallibu, la pochette de l’album surgit illico à l’esprit, c'est presque une seule et même pièce.

Tu le disais, tu as également créé des illustrations pour Future. En quoi cette collaboration était différente de celle avec Anderson .Paak ?
En réalité, mon travail sur The Wizrd de Future était assez similaire. Mon directeur artistique, Spike Jordan, avait une idée précise et je m’y suis tenu. La seule différence, c’est que j’étais présent pour pour la séance photo. Mais le processus était le même, dans le sens où nous avions une idée claire et une esthétique en tête. Dans les deux cas, le but était de créer une image qui ressemble à la musique.

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Créer des pochettes d'album, c'est une activité qui permet de mettre pas mal d’épargne sur son compte en banque ?
Je suis connu pour mes pochettes d'albums, mais je ne me limite pas à ça. Ma carrière, c'est une combinaison de missions pour des projets commerciaux, des labels, des expositions artistiques et de design pour des marques comme Vans. Je ne dirai donc pas que c'est une activité rémunératrice, mais j'ai la chance d'avoir beaucoup de projets et un style suffisamment reconnaissable pour me distinguer.

J'imagine que c'est important de savoir valoriser son travail dans ce milieu, non ?
C'est sûr ! Je sais que mon travail a de la valeur, et c'est pour ça que je peux demander des tarifs élevés. Le travail est de premier ordre, je ne veux pas me vanter, mais je dois reconnaître mon talent et mes capacités si je veux que quelqu'un d'autre y prête attention.

Au sein d'une époque où tout le monde parle de la dématérialisation de la musique, tu penses que la pochette d'album joue encore un rôle essentiel ?
Elle est tellement importante que, selon moi, elle aide à bien écouter le disque, elle aide l'auditeur à comprendre la musique et lui donne quelque chose à regarder pendant l'écoute. Selon moi, la vue est un sens plus concret que l’ouïe, donc la pochette sert de guide au sein du paysage musical. C’est une clé de lecture. Enfin, c'est mon avis !

Pour finir, peux-tu me dire tes cinq pochettes préférées ? De la décennie ou tout simplement celles qui t’ont influencé pendant la conception de Malibu ?
Pour la décennie 2010, je dirais : Currents de Tame Impala, Damn de Kendrick Lamar, You're Dead de Flying Lotus, Every Eye d'Ivan Ave et Drunk de Thundercat. Quant aux pochettes qui m'ont influencé pour Malibu, je dirais plutôt St. Pepper des Beatles, Bitches Brew de Miles Davis, Organic Music de Don Cherry et, comme je te le disais tout à l'heure, Deceptive Bends de 10cc. Que des chefs-d’œuvre !