Infuser une bouteille d’alcool frelaté n’a en théorie rien de bien compliqué, le plus important étant de sélectionner les composants. D’un côté, l’idée est de subtilement camoufler le goût de chiotte caractéristique de la gnole fait-maison et, de l’autre, rester assez original dans son choix – les bons ingrédients distinguant le connaisseur raffiné du simple alcoolique. Vous pouvez donc déjà oublier tous les arômes plus ou moins insolites apparus ces dernières années pour la bière (goût pizza, chocolat…) et la vodka par exemple (parfum quinoa, cornichons, lait, saumon fumé ou encore churros à la cannelle). Pourquoi se contenter de suivre la mode quand on peut respecter des traditions ancestrales ?

L’alcool à la bile de cobra (Vietnam)
Si vous voyez déjà à peu près à quoi ressemble l’alcool vipérine (un breuvage savoyard interdit depuis 1979, pour lequel une vipère en vie est en général noyée dans un flacon d'eau-de-vie), l’alcool de serpent suit la même logique. Né au Vietnam, ce type de boisson – « rượu thuốc » en VO, pour « liqueur médicinale » – peut être confectionné selon deux techniques. Pour suivre la première recette, il vous suffit de capturer un cobra, ou n’importe quelle race de grande taille, et de vous débrouiller pour le fourrer dans un bocal en verre plein à ras bord de vin de riz, avant de laisser mariner le tout pendant des mois et des mois. Sauf en cas de morsure au cours de la préparation, vous ne risquez a priori pas de crever à cause du venin : la substance toxique est dénaturée par l'éthanol. Scorpions, geckos, hippocampes… Un paquet de bestioles, venimeuses ou non, peuvent d’ailleurs aussi faire l’affaire si vous n’avez pas de serpent sous la main. Pour ce qui est de la seconde méthode, vous devez juste avaler la tise tout juste après l’avoir mixée avec les fluides du cobra. Rien de bien compliqué, puisqu’il s’agit simplement d’éventrer le reptile avant soit d’essorer son sang, soit d’en extraire la vésicule biliaire pour déguster le délicieux liquide. Bonus pratique en cas de pénurie de pilules bleues chez votre pharmacien : le rượu thuốc est censé booster votre santé et votre virilité.

 
 
 
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Le vin aux bébés souris (Chine ou Corée)
Comme pour le cobra, mieux vaut ici ne pas trop s’emmerder avec le soi-disant problème de la cruauté envers les animaux (ces derniers sont noyés dans de l’éthanol, et non dans d’autres substances qu’on imagine infiniment plus dangereuses telles que l’acide chlorhydrique, la lave en fusion ou le gluten). Cette fois-ci, l’infusion consiste à plonger une quinzaine de mini-souris en vie dans de l’alcool de riz. Détail pas franchement L214-compatible : les rongeurs ont vu le jour à peine deux ou trois jours avant de faire trempette, leurs paupières étant encore fermées. Les petits mammifères passent donc beaucoup plus de temps à baigner dans l’apéro – entre 12 et 14 mois – qu’à respirer sur Terre. D’origine chinoise ou coréenne selon les sources, le doux breuvage a la réputation d’avoir un goût proche de l’essence. Bon courage : ses supposées propriétés médicinales sont censées aider entre autres à traiter l’asthme.

La liqueur aux trois pénis (Chine)
Non, l’humanité n’est à ce jour pas encore parvenue à créer de l’alcool directement à base de teubs fermentées. Le « Tezhi Sanbian Jiu », d’après son appellation chinoise, a tout de même le mérite de proposer un mélange de verges provenant de trois animaux distincts dans du vin de riz : celle d’un phoque, d’un cerf et d’un chien. Brassé avec du ginseng et quelques herbes, l’ensemble est censé, comme la plupart des infusions listées ici, recharger sa libido grâce à des vertus soi-disant aphrodisiaques ; rien de plus logique après tout, vu le contenu. Alors que vaut une bouteille de liqueur aux trois pénis en bouche ? Le liquide qui en sort a visiblement le goût vinaigré d’un vin qui aurait mal tourné, sans être pour autant désagréable à boire, avec entre autres des touches sucrées de prune proches d’une mélasse. A Shanghai, le produit est commercialisé à un prix abordable en supermarché, certains expliquant même en avoir chopé à Carrefour. Après avoir passé (évidemment sans succès) un après-midi à chercher la spécialité dans une flopée d’épiceries et de supérettes asiatiques du 13e arrondissement de Paris, il semble assez difficile d’en dénicher en France, sauf importation personnelle. J’ai ceci dit eu le bonheur de découvrir dans un rayon, vers la porte d’Ivry, l’existence d’une sauce industrielle sriracha-mayonnaise. Soit presqu’aussi trash que de l’alcool à la bite, j’imagine.

Le « vin au caca » (Corée)
Si tout type d’alcool a tendance à déglinguer le système digestif, le « Ttongsul » (« ttong » ou « 똥 » pouvant se traduire par « caca », et « sul » ou « 술 » signifiant « alcool ») tire lui directement ses ingrédients des intestins. D’après une équipe japonaise de Vice partie tester cette boisson à Séoul, dans sa nation d’origine, la recette donne envie de s’auto-javelliser l’œsophage : du vin de riz, et des selles d’un enfant âgé entre quatre et sept ans, réfrigérées trois-quatre jours puis fermentées dans la mixture. Pourquoi un gamin ? Les excréments, soi-disant plus « purs », sont censés puer un peu moins, selon un vieux Coréen un poil scato qui fabrique son propre élixir avec l’accord d’une « mère jeune et ouverte d’esprit ». Tournant autour de 9°, le Ttongsul aide d’après lui à soigner les fractures osseuses et détoxifier l’organisme. Encore faut-il, pour espérer finir son verre sans tout gerber, se préparer psychologiquement face aux petits morceaux marronnasses qui flottent à la surface. A noter aussi que si les crottes ont certes une place particulière au sein de la culture coréenne (il existe carrément un musée dédié au caca à Suwon, le « Mr. Toilet House »), le Ttongsul est aujourd’hui quasi-inconnu dans son propre pays.

Le cocktail à l’orteil de cadavre momifié (Canada)
Le Sourtoe a beau consister à noyer un morceau de dépouille dans du whiskey ou l’alcool de son choix, on ne parle pas ici d’un hommage caché au petit Grégory (qui possède d’ailleurs déjà un cocktail en sa mémoire). Préparée dans un shooter à partir d'un véritable orteil humain embaumé dans du gros sel six mois à l’avance, la boisson est servie entre 21 et 23 heures (le « toe time ») au Downtown : un hôtel aux allures de saloon situé dans la région du Yukon au Canada. D’après la légende, le cocktail – créé en 1973 – aurait été imaginé après la découverte d’un orteil gelé, conservé dans un bocal de rhum au fond d’une cabane. Le doigt de pied aurait appartenu à un trafiquant d’alcool à l’époque de la Prohibition, contraint de s’auto-amputer à cause du froid. Pour le déguster dans les règles de l'art, il est conseillé de vider son verre jusqu’à la dernière goutte, au point de toucher le membre du bout des lèvres. Dick Steven¬son, le génie à l’origine du Sourtoe, s’est malheureusement lui aussi transformé en cadavre l’année dernière. La vie est un cycle parfois drôlement bien foutu : avant de mourir à l’âge de 89 ans, « Capitaine Dick» aurait demandé à ce que ses deux gros orteils soient mis de côté pour de prochains services. D’ailleurs si vos doigts de pied vous encombrent, l’hôtel reçoit des dons, leurs orteils étant parfois abimés, avalés, ou même volés par certains clients. N’hésitez donc pas à préparer un colis : l’adresse se situe au 1026, Deuxième Avenue, à Dawson City. Santé !