27 Juillet 1984, Los Angeles. Les caméras de MTV sont braquées sur le Hollywood Chinese Theater et son tapis rouge. On voit débarquer Eddy Murphy, torse nu sous une veste léopard, une Stevie Nicks toute brushingée en robe de mariée, Pee-Wee Herman en voiture miniature ornée de flammes ou encore Weird Al Yankovic en chemise hawaïenne du meilleur goût. Les permanentes défilent, les jabots fusent, les cris s'amplifient. Le voilà qui arrive, escorté par son garde du corps: Prince, se rendant à la première de Purple Rain. Ce soir là, nul doute n'est possible: le prince est sacré roi. Le film et l'album éponyme explosent tous les records, détrônent SOS Fantôme au box office, remportent l'Oscar de la meilleure musique de film et Prince & The Revolution devient LA formation à suivre partout dans le monde. Seul hic : plus haute est l'ascension et plus dure sera la chute. Or, Prince préfère éviter de se ramasser lamentablement après un tel succès. Bah oui, ça sert à rien de surpasser Ghostbusters si c'est pour ensuite se retrouver au club des one hit wonders avec Ray Parker Jr., logique. Seulement, la presse post-Purple Rain a du mal à suivre l'année suivante: son album Around The World in a Day divise la critique et Prince est le grand absent du We Are The World de USA for Africa, ce qui n'aide pas à redorer son image de petit monsieur érotomane totalement égocentrique. Là, Prince n'a plus le choix, il doit cogner fort, très fort. Ça tombe bien, il a un petit projet sous la main...

La condition du coeur

Around the World in a Day à peine sorti, Prince souhaite enchaîner directement sur son nouveau projet, l'album Parade. Mais avec ce nouveau LP, il est conscient d'une chose essentielle : il est un artiste ultra-bankable et peut mener les foules à envahir aussi bien les disquaires que les salles de cinéma. Ce sera donc un film qui accompagnera cet album, et pas des moindres, un drame romantique. Prince veut du sérieux, de l'artistique, et doit prouver au monde du cinéma qu'il n'est pas qu'un petit rigolo à talons et jabots. Forts du succès de Purple Rain, la Warner accepte d'investir 10 millions dans le projet. Prince engage alors la scénariste Becky Johnston et la charge d'écrire un script inspiré de sa chanson Condition of the Heart. L'histoire ? Un pianiste-gigolo tombe amoureux d'une riche héritière et abandonne sa vie faite d'excès, de cul et de fric de vieilles bourgeoises qui, comme toute femme hétéro, préfèrent Prince à leur mari. Forcément. Le tout en noir et blanc dans une ambiance inspirée des comédies des années 30 à la Lubitsch. Mouais, la Warner est plus trop certaine là. Le noir et blanc dans les années 80, décénnie où même le miniscule chouchou avec lequel tu attaches ta permanente péroxydée se doit d'être fluo, c'est pas très in. Pire encore : la musique est ici passée au plan secondaire avec seulement deux numéros musicaux prévus, dont un au générique. Mille sabords ! Catastrophe ! Cataclysme ! Calamité ! Si Purple Rain avait atteint les sommets, ce n'était pas en raison de sa dramaturgie inégalée... Certes, Prince veut du sérieux et se détacher de son image de "chanteur dans un film", un peu comme Bowie avec Furyo quelques années plus tôt, mais là ça sent tout de suite moins la caillasse et a de quoi foutre la trouille. Prince n'en a que faire, lui, tel un apôtre glamour, il détient la vérité et sait que son projet ne peut que donner un chef d'oeuvre intemporel. C'est Prince quand même, on a envie de lui faire confiance. 

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Life Can be so Nice 

Le film est écrit, maintenant il faut trouver les lieux de tournage. Prince tient à ce que l'histoire se déroule en Côte d'Azur et jette son dévolu sur Nice comme ville pour tourner sa petite fantaisie romantique. Il se paye même le luxe de filmer au sein des mythiques Studios de la Victorine où fut notamment tourné Et Dieu Créa la Femme de Roger Vadim, qu'il immortalisera plus tard en chanson. Il se doit maintenant de trouver un réalisateur digne de ce nom pour capturer sur pellicule ses moues sexy et demande au célèbre photographe Jean-Baptiste Mondino de le rejoindre. Pas de bol, Mondino a un emploi du temps trop chargé. Cependant, le photographe sera là pour lui pondre sa pochette la plus kitsch deux ans plus tard avec Lovesexy ainsi qu'un clip. Le musicien engage alors Mary Lambert à qui l'on doit entre autres les clips de Material Girl et Like a Virgin pour Madonna, mais aussi le prestigieux directeur photo Michael Ballhaus, habitué des tournages de Fassbinder et Scorcese, rien que ça. Enfin, il faut dénicher l'élément ultime, le Saint Graal, la dernière goutte de laque dans la permanente: le love interest du film. Prince pense d'abord à sa copine, Susannah Melvoin, chanteuse de The Family et soeur de sa guitariste Wendy. L'idée est vite abandonnée puisqu'il s'avère qu'elle est aussi bonne actrice que les candidats des Marseillais sont bons académiciens. Le rôle est ainsi donné à une jeune débutante totalement inconnue qui n'a alors jamais joué au cinéma, Kristin Scott Thomas, la plus frenchy des britanniques. Prochaine anecdote pour votre brunch entre potes, c'est cadeau. Le tournage débute enfin en septembre 1985. Quelques semaines plus tard, Mary Lambert déclare à la presse, sans aucune amertume, quitter le tournage pour ne pas entraver la vision artistique de Prince. Plus officieusement, le film ayant été tourné en Europe, les règles de la Directors Guild of America ne s'y appliquaient pas et Prince a tout bonnement viré Lambert, insatisfait de son travail. Classe. Autre problème: Terence Stamp (vous savez, le mec qui se farcit toute la famille de Théorème et qui joue aussi Bernadette dans Priscilla, Folle du Désert), sensé jouer le méchant papa s'opposant à l'union de sa fille et d'un gigolo, s'en va aussi à cause de problèmes d'emploi du temps et est remplacé à la va vite. Prince devient alors réalisateur du projet et se retrouve à la tête d'une équipe européenne parlant à peine Anglais. Réalisateur immense, il se satisfait souvent des premières prises. Après tout, faire un album et réaliser un film "c'est la même chose" selon ses dires, donc pas de soucis à se faire puisqu'on sait tous que Prince est un génie de la musique. Après deux mois de tournage, le bébé commence à prendre forme pour que Prince puisse l'offrir à la vue du monde entier, Rafiki-style.

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Once upon a time in Sheridan

Une fois le montage du film achevé, la Warner s'inquiète un peu.  Elle a beau avoir convaincu Prince de filmer en couleur, le film est tout de même tiré en noir et blanc et la fin tragique ne convient pas. Une projection test est ainsi oragnisée avec une nouvelle fin, mais les producteurs exécutifs déclarent qu'ils ne sont même pas sûrs que ce qu'ils viennent de voir soit un film. La fin d'origine est réintégrée mais on ne tient toujours pas une Palme d'Or, et Warner sentant l'échec, décide d'un coup de pub avec MTV pour sauver le schmilblick : la 10 000ème personne à appeler une hotline dédiée au film aura l'honneur et le privilège de voir la première prendre place dans sa ville natale. La gagnante ? Lisa Barber, une jeune femme de chambre de la petite ville de Sheridan dans le Wyoming, plus réputée pour la passion pour la pêche de ses habitants que pour son glamour. Habitants pas très convaincus non plus puisque l'un d'eux déclare à la presse : "On s'en fout d'un mec qui met des pantalons moulants et qui se pavane comme une gonzesse". La première a cependant bien lieu le 1er Juillet 1986 sous les yeux émerveillés de Barber, escortée tout du long par sa Majesté pourpre.  

Les critiques ne se font pas attendre: le film se fait démonter en bonne et due forme, Prince est traité de narcissique insultant l'intelligence des spectateurs par les journalistes,  et le public n'est pas convaincu par cette intrigue capillotractée ou le jeu clownesque du Purple One.  Pire encore, Under The Cherry Moon se retrouve lauréat de cinq Razzies dont "pire film" aux côté d'Howard The Duck (ça fait mal), "pire réalisateur", "pire acteur", "pire second rôle masculin" et "pire chanson originale", avec une nomination pour Kristin Scott Thomas comme "pire révélation". L'actrice, après avoir défendu le film lors de la sortie, révèlera plus tard à quel point elle avait honte et n'avait pris le rôle que par peur de ne pas trouver de travail en sortant de l'ENSATT. Elle se rachètera à la mort de Prince en disant que tourner avec lui était "magique". La voilà pardonnée.

Pire film, vraiment?

On ne va pas vous mentir, le film est de toute évidence un bon gros nanar, tout en surjeu, costumes ultra kitsch à la Rudolph Valentino et situations ridicules. Cependant, force est de constater qu'Under The Cherry Moon est à l'image même de son créateur. En effet, si on aimait autant Prince, au-delà de son excellente musique, c'était pour son ambition, sa manie de défier les codes et la norme imposée au sein d'un showbiz de plus en plus aseptisé. Under The Cherry Moon n'est un pas bon film ? Qu'importe ! C'est un magnifique ratage, une foirade sublime et, il faut l'admettre, un véritable chef d'oeuvre Camp ("fondamentalement ennemi du naturel, porté vers l'artifice et l'exagération" cf. la boss Susan Sontag). On se délecte de voir Prince s'amuser à l'écran avec ses pitreries dans un monde baroque/art déco où tout semble too much, presque à la manière d'un sketch dans Rupaul's Drag Race. Parce qu'il faut le souligner: ce film est drôle, parfois malgré lui, parfois non, mais drôle malgré tout, notamment grâce à la présence comique du sidekick Tricky, interprété par Jerome Benton, déjà aperçu dans Purple Rain. Certains dialogues over-the-top sont même devenus cultes parmi les fans, révélant chez Prince un véritable humour jusque-là peu montré au public.

On ne va pas revenir sur l'éternel débat "finalement, qu'est-ce qu'un bon film ?" concernant les nanars, mais il s'avère qu'Under The Cherry Moon en est un de choix, un métrage étrange dans la ligné des films "so-bad-it's-good" à la Showgirls de Verhoeven (dans lequel on trouve deux chansons de Prince d'ailleurs) duquel on sort le sourire aux lèvres, un peu triste de se dire qu'on a perdu ce mec si entreprenant. Prince essayera plusieurs fois de repasser derrière la caméra, notamment avec Graffiti Bridge, suite cheapos de Purple Rain dont on peut largement se passer, ou encore 3 Chains O' Gold, suite de clips sous forme de film sensé expliquer son changement de nom à l'aube des années 90. Malheureusement, aucun n'arrive à la cheville de la pépite kitsch mais soignée qu'est Under The Cherry Moon. Ils montrent tous cependant la volonté de Prince d'être un artiste touche-à-tout et autodidacte, total dans sa vision artistique, et dont on aimerait bien le retour... D'ici un tel miracle, on compensera le manque par un petit visionnage des aventures d'un gigolo à Nice. So long Prince.