J’ai regardé le film avec ma conjointe et on a parlé des heures après. C’était le but de votre film ?
Daphné Leblond : C’est pour ça qu’on les réunit toutes. On les voit dans leur chambre. On se sent dans leur intimité. Ce n’est pas un discours féministe, c’est une expérience. On se projette et on s’identifie. Même les hommes. Souvent, les gens, comme toi, nous disent qu’ils ont eu envie de parler après. C’est un film thérapeutique. Pour nous. Pour ces jeunes femmes. Et pour le public.

Pour vous aussi ?
DL : On traverse les mêmes questions que les protagonistes. Il y a cette idée qu’on vit les mêmes choses au même moment. On voulait voir si on avait partagé les mêmes sensations. On avait les mêmes soucis et on cherchait les réponses ensemble.

Et vous avez trouvé des réponses ?
Lisa Billuart-Monet : Déjà, on se sent moins seules. Ça allège un peu le tabou. Maintenant, j’arrive à parler beaucoup plus de sexualité. Et beaucoup plus avec mes partenaires.
DL : Ce qui a changé, c’est la légitimité. J’ai le droit de demander. Tous les désirs sont légitimes.

En fait, le tabou n’est pas de parler de sexualité, mais de parler de sa sexualité, de ses désirs.
LBM : Oui, on parle beaucoup de sexualité, mais très peu de sa propre sexualité. Il y a un petit espace privilégié entre filles, avec ces fameuses soirées pyjamas. Mais à peine. Et c’est pire pour les hommes je crois. Beaucoup nous disent qu’ils en parlent seulement avec des femmes d’ailleurs.
DL : Quand on voit ces femmes en parler, il y a quelque chose de mimétique. Et ça manque cruellement à nos vies. On nous apprend à être gêné par la sexualité des autres. On ne veut pas savoir que nos parents en ont une ou nos amis. Là, il y a des femmes qui parlent en leur nom.

Souvent le féminisme se base sur des revendications. Mais le clitoris n’est pas une revendication, c’est une information, une connaissance.
LBM : On revendique l’égalité du savoir. Il y a une telle différence de savoir entre la sexualité des hommes et des femmes. En 1998, l’anatomie du clitoris est enfin connue. La même année, on crée le Viagra, c’est dire l’écart. On milite pour une égalité de la connaissance et une égalité du plaisir.
DL : Et une égalité du consentement. Le droit de dire non. Même pour les hommes.

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La connaissance de son corps, et donc sa maîtrise, est une condition obligatoire à l’émancipation féminine ?
DL : La connaissance de son corps passe aussi par une connaissance très théorique. Anatomique. Ça, les sociologues l’ont bien montré. Il faut visualiser le corps pour bien ressentir. Moi, je viens d’un domaine très intellectuel. Et le questionnement intellectuel éloigne des sensations.
LBM : C’est peut-être par-là que doit passer la nouvelle révolution féministe. S’il n’y a pas d’égalité sexuelle, comment revendiquer les autres égalités ?

Derrière la connaissance du clitoris se tient la question de la masturbation. Si je ne me masturbe pas, je remets mon plaisir dans les mains d’un autre. Je crée une dépendance.
DL : Heureusement, certaines ont leurs premières expériences de plaisir grâce à un partenaire. Mais pour l’instant, la norme c’est de ne pas se masturber. Et, surtout, ce n’est pas par choix. On nous apprend que le plaisir se trouve à deux.
LBM : En tant que femme, on nous apprend à attendre d’être initier par un homme. Mais ce n’est pas aux hommes de nous apprendre notre clitoris. Surtout qu’ils ne savent pas eux-mêmes. Il y a quelque chose dans la masturbation qui permet d’être épanoui. Et pas seulement sexuellement.
DL : Dans mon entourage proche, il y a des femmes qui n’arrivent pas à se masturber. On a découvert ça, les échecs. Parfois, il y a de telles barrières que ça ne marche pas et ça devient une nouvelle souffrance. Il y a plein de femmes qui n’orgasment pas et il faut leur dire qu’elles existent. Parce qu’elles culpabilisent en plus.

Avec votre film, on se rend compte que le clitoris est non seulement un organe à découvrir, mais aussi à apprivoiser.
LBM : La sexualité est aussi un travail. Ce n’est pas forcément intuitif ou naturel comme on nous le répète tout le temps. Il faut essayer. Expérimenter. Il y a tellement de techniques différentes. Il y a un livre qui nous a beaucoup marquées toutes les deux. Une enquête américaine de 1976. Il y a plein de récits de femmes qui se masturbent. On voit un immense panorama. Et ça a été une claque pour nous de voir le nombre de manières possibles de se masturber.

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Il y a quelque chose qui change en ce moment, non ?
LBM : On avance. Sur le consentement, mais aussi sur la revendication du plaisir des femmes. Mais j’ai toujours de la réserve sur le changement, parce qu’il ne concerne qu’une partie de la population. C’est pour ça qu’on voudrait que le film passe à la télé pour toucher plus de monde. Parce qu’un documentaire d’art et essai, ça limite forcément.
DL : On a l’impression que les choses bougent et c’est vrai. Mais après chaque mouvement féministe, il y a un recul. Dans les années 70, elles avaient déjà ces revendications, de se décentrer de la pénétration. Et quand on parle avec elles, elles expliquent que les suffragettes avaient déjà les mêmes revendications. Ce sont des idées très anciennes. Pour que cela change, il faut des femmes au pouvoir, de vrais changements. On connaît la structure interne du clitoris depuis le 16ème siècle. Si ça se trouve, dans 50 ou 60 ans, il faudra tout refaire.

Le film soulève une question intéressante, celle de la virginité. Une notion qui met la pénétration au centre de tout.
LBM : On n’utilise plus la notion de virginité. A quoi ça sert ? C’est relié à l’hymen. Mais certaines femmes le déchirent en faisant de la danse. D’autres le gardent intact même après un rapport. En fait, la virginité sert juste à catégoriser les femmes. On n’a pas besoin de ce mot. Et comme ça, la pénétration en prend pour son grade. Sans la virginité, on enlève la hiérarchie des pratiques. Le vocabulaire doit changer. Ne plus dire vagin à la place de vulve. C’est comme le préliminaire, il faut trouver un autre mot.
DL : Si on fait une analogie, on ne parle pas de virginité amoureuse. C’est un mot idéologique en fait. Il y a plein de domaines où on ne parle pas autant de la première fois. Des domaines tout aussi fondamentaux que la sexualité.