Faire un porno autour du thème de la vieillesse et de la mort, c’est la prise de risque ultime ?
Ça s'est passé de manière assez prosaïque. Je rentrais de Berlin et je cherchais qui pouvait me produire. J'ai rencontré Canal. Quand ils ont vu ce que je faisais avant, ils ont dit : "Olala, ça ne va jamais marcher pour nous." Je leur ai donc demandé ce que regarde leur audience. Ils m'ont expliqué que ce qui marche le mieux chez eux, ce sont des films du genre "Mamie Chatte Touffue" ou "Viens-là que je te baise grosse mémé". Je ne connaissais pas du tout ce genre et j'ai trouvé ça hyper intéressant. J'avais pensé à plein de choses féministes, d'inclure des sexualités différentes, mais pas à l'âge. Ça a réveillé quelque chose chez moi. La peur de vieillir, beaucoup de femmes l'ont.  "Est-ce que je serai désirable ? Est-ce que j'aurai encore une vie sexuelle ?" : je me suis posée ces questions. Après, n'importe quel hashtag ou catégorie peut être un beau challenge. C'est tellement archétypal ce qu'on voit sur les plateformes. 

Je vais me faire l'avocat du diable. Le succès des catégories « mature », « milf » ou « cougar », est-ce que ce ne serait pas une bonne nouvelle ? Que la femme est désirable quel que soit son âge ?
Je ne regarde pas donc je ne vais pas cracher dessus. Régulièrement, je vais sur des sites pour vérifier, voir s'il n'y a pas une révolution. Mon seul combat, c'est qu'il y ait une alternative à ces contenus. Il y en a peut-être des bonnes dans le tas. Mais quand j'étais jeune, et moins jeune, j'ai été exposée à des vidéos pas très qualitatives. "Mémé a une grosse chatte poilue", ça sent le cliché et je ne m'attends pas à une mise en scène hyper respectueuse. Je ne vais pas taper sur cette offre, mais je trouve ça important qu'il y ait des films réalisés par des femmes, et ce serait une bonne chose que ces films soient réalisés par des femmes de cet âge. Ce qui me dérange dans le porno mainstream, c'est que si tu aimes les femmes de plus de 60 ans, tu vas regarder une vidéo tournée par un mec de 40 ans qui va lui demander de faire certains trucs. Mais si tu aimes ces femmes, pourquoi est-ce que tu ne voudrais pas regarder ce qu'elles veulent qu'on leur fasse ?
 
 Donc pour toi, il y a besoin d'un "female gaze", un regard féminin dans le porno ?
Complètement. J'ai lu le bouquin d'Iris Brey, Le regard féminin, sorti récemment. Il ne suffit pas d'être une femme pour qu'il y ait "female gaze". Il faut sortir du regard voyeur pour faire de la femme un sujet. Moi, je pense que j'ai un female gaze sur les femmes et un male gaze sur les hommes, parce que j'aime beaucoup érotiser le corps des hommes et offrir un plaisir voyeur. Je me suis dit : "Merde !" Ce qui est cool, c'est le nombre de comptes amateurs qui se créent. C'est l'ubérisation du cul, ils laissent beaucoup de thunes à la plateforme qui les héberge, mais ça permet à n'importe quel couple ou personne seule de partager des trucs sexuellement. Je trouve ça vachement bien. Tu peux trouver des femmes de 60 ans qui font de la cam.
 
Avec le confinement, le trafic sur OnlyFans a explosé. Tu penses que c'est une bonne formule ?
Je ne sais pas, je n'ai pas de compte. Pendant le confinement, j'ai beaucoup lu sur les travailleur.se.s du sexe, qui ont connu un moment horrible avec le rejet de Marlène Schiappa. Au début, je me suis dit qu'OnlyFans serait la solution miracle, parce que ça permet de faire du télétravail du cul. Mais en fait, ça met vachement de temps de se créer une communauté et tu gagnes pas beaucoup au début. Et puis ça pose des questions de confidentialité. Il y a des gens qui sont escorts qui n'ont pas envie d'être sur internet, même sans montrer leur visage. Donc je ne pense pas que ce soit de tout repos, et ce n'est pas une vraie libération puisque tu dois répondre aux demandes dominantes.
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Pour revenir au film, tu penses que des femmes de 60 ans vont oser le regarder ? Et qu'elles consomment du porno ?
Bah écoute, la mère de ma meilleure amie l'a regardé. Ça m'a beaucoup amusé, c'est une ancienne institutrice, je n'aurais vraiment pas pensé.  Déjà, j'étais surprise que mon amie lui parle de mes activités. En fait, ça l'intéresse, elle écoute nos podcasts sur Voxxx. Donc je pense qu'il y a beaucoup de femmes comme elle. Pour regarder mon film, je sais qu'elle a eu un grand moment de gêne : elle a dû demander à son mari les codes pour accéder à l'univers adulte. Mais sinon, Brigitte Lahaie, elle parle aux femmes de cet âge là. Elle parle à la radio, elle les écoute toutes les semaines. Elle vont faire la démarche de regarder, je pense. Je trouve ça intéressant de parler à une autre audience, moins jeune et urbaine qu'à mon habitude, et de leur servir autre chose que de la soupe. Et en fait les chiffres sont positifs, c'est une bonne surprise. Parce que la première scène de sexe arrive après trente minutes quand même. 

Et puis c'est vrai que quand on dit Canal, on pense porno à la papa, des bourgeoises dans des châteaux avec des bas résilles... Ça ne t'a pas fait flipper ?
Non, je savais qu'ils produisaient Ovidie déjà. Même pas peur.
 
Est-ce qu'en faisant le film, tu as pensé à ta dernière fois à toi ?
Non, pourtant c'est mon style. Je suis assez control freak. En fait, je n'aime pas trop me confronter à l'idée de la mort, donc je n'ai pas fait d'efforts pour planifier ma dernière fois. C'est pas cohérent, je sais. En plus, pendant l'écriture du film, je me suis dit que j'allais écrire un testament. En fait, j'ai rejoint l'ADMD, qui lutte pour le droit à mourir dans la dignité, en faisant le film. J'ai réfléchi à mes dernières volontés. Comme je ne veux pas d'enfant, c'est une question qui se pose. Mais je n'ai toujours pas fait ce testament au final... Ça reste pas évident !
 

Vous avez recueilli le témoignage de sexagénaires pour écrire le scénario ?
Non, avec Alexandra, ma co-autrice, on a beaucoup lu : Benoîte Groult, Betty Dodson, une thérapeute américaine qui a prôné la masturbation féminine toute sa vie. Je me suis rendue compte que j'ai 37 ans et que quand j'ai la libido dans les chaussettes, ces livres me conviennent parfaitement bien. Dans ces livres, les conseils sont bons, peu importe l'âge : prendre un moment pour soi, ne pas hésiter avec les toys et les lubrifiants. J'ai lu Simone de Beauvoir, je me suis attaquée au pavé De la Vieillesse. J'ai écouté des podcasts et regardé des films. J'ai découvert un film allemand merveilleux : Septième ciel. C'est l'histoire d'une passion entre personnes de 70 ans. Le sexe est filmé.

Alors que dans les EHPAD, on infantilise les gens et on empêche souvent les pensionnaires d'avoir une sexualité, c'est dingue.
Oui, ça mériterait un militantisme autour de ce sujet. C'est assez terrible. On en parle pour les personnes en dépendance physique, lourdement handicapées, mais pourquoi ne pas imaginer des assistants sexuels pour les personnes âgées, par exemple ? 
 
Aujourd'hui, j'ai l'impression que les gros films d'action et les blockbusters pompent le porno mainstream : peu de dialogue, on connaît à peine les personnages et on bourrine.
Peut-être. Moi, je regarde des films d'auteurs, ça fait chier mon mec. Dans mes anciens films, on était sur des idées très visuelles et un format court, parce que je viens du clip à la base. Et du coup, avec ce long-métrage très écrit, ça pose la question de ce qui différencie un film "normal" d'un film porno. Je me suis donc intéressée aux scènes de sexe dans les films traditionnels. Le désir vient principalement des hommes. Quand il vient des femmes, il est risible, vécu comme une obsession d’hystérique. Elles disent souvent des non qui veulent dire oui, donc il y a une vraie culture du viol qui est ancrée. Même la façon dont les scènes de sexe sont filmées est révélatrice. Il ne faut plus parler, on lance la musique et la communication se fait par les yeux. J’ai essayé de challenger ça dans mon film. C’est pas évident, parce que c’est pas quelque chose que les performeurs vont faire naturellement pendant une scène.
 
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J'ai lu que tu avais choisi Brigitte Lahaie parce qu'elle a l'âge requis et qu'elle sait jouer. Mais est-ce qu'il n'y avait pas une volonté d'évoquer le porno des années 70, qui nous paraît plus libre et joyeux qu'aujourd'hui ?
J'ai la même image d'Epinal que toi, mais je n'ai pas une culture porno assez importante pour te dire si elle est avérée ou pas. Finalement, Brigitte Lahaie, je l'ai plus lue, j'ai lu La scandaleuse et le gros bouquin Brigitte Lahaie : Les films de culte. Quand je l'ai contactée, c'était une bouteille lancée à la mer, je ne pensais qu'elle me répondrait. Mais elle l'a fait, très vite, en me disant qu'elle militait pour l'ADMD. Il y a eu un alignement des planètes. Elle n'avait que des scènes érotiques, donc ça n'a pas posé de problèmes. On a répété les dialogues ensemble, je suis allée la voir à Sud Radio. Pareil avec les performeurs. Parce que ça me faisait un peu peur, forcément, puisque c'est un huis-clos qui repose sur les dialogues. J'ai été ravie du jeu de Brigitte. Elle s'est libérée au cours du tournage. 
 
Tu as embauché une coordinatrice d'intimité, comme ça commence à se faire pour des séries américaines. Raconte-nous comment ça se passe.
Ça a été très compliqué. J'ai travaillé avec Lele, qui bosse avec moi sur Voxxx. On s'y est pris en avance. J'ai contacté une association qui s'appelle Intimacy Directors International pour leur demander comment la former à leur protocole. Ils nous ont dit : "Non mais ça va pas ?! Vous faites du porno, hors de question !" Pour eux, tout le but de la coordination d'intimité, c'est que les sexes ne rentrent pas en contact, donc ils ne comprenaient pas que ça pouvait nous être utile. On s'est fait ghoster alors on s'est débrouillé par nous-mêmes, en nous basant sur ce qu'avait proposé un syndicat des travailleurs du sexe américain. On a mis en place trois grosses mesures. D'abord les formulaires de consentement, sur ce que tu veux faire avec ton corps mais aussi montrer à la caméra.  Un questionnaire, comme ce qui se fait dans le milieu BDSM, où tu vas dans des choses précises, comme "est-ce que tu aimes être griffé ?" Et Lele était là aussi pendant les scènes intimes. Elle a créé une relation de confiance et avec un geste de la part des acteurs, elle avait le pouvoir d'interrompre la scène. 
 
 
Dans ton film, il y a des gens d'origines différentes. C'est quoi ton regard sur le racisme dans le porno ?
Tu vois, j'ai eu un peu honte d'appeler mon film "antiraciste", alors que je trouve maintenant que je n'en ai pas fait assez. En ce moment, je suis en train de m'éduquer, je me remets en question là-dessus. Je voulais sortir des stéréotypes racistes qu'on peut voir habituellement mais je me dis qu'en juin 2020, ce n'est pas suffisant. Même si ce n'est pas vraiment à moi de prendre la parole là-dessus, dès qu'on produit des images, on a cette responsabilité. J'ai repris des contacts pour qu'on ait plus de voix noires sur Voxxx. On ne peut pas juste se dire que le cul c'est innocent, c'est aussi politique. C'est une vision du monde, des stéréotypes, des relations de domination. Et le porno, c'est presque 30% de la bande passante de tout internet. C'est un pouvoir énorme.
 
Le contrôle de l'accès au porno via la carte bancaire, tu en penses quoi ?
J'ai suivi quand ils ont voulu faire ça au Royaume-Uni. Ça peut marginaliser le porno indépendant, qui n'aura pas les moyens de mettre en place le dispositif. Le risque, c'est donc d'uniformiser l'offre encore plus. Je ne suis pas sûr qu'on aille vers le mieux, même si je ne suis pas pour que les mineurs regardent du porno.
 
Comment tu vois le futur du porno avec la pandémie ? 

Pendant le confinement, il y avait une vraie injonction à baiser. Alors qu'on avait pas tous la tête à ça. Le confinement m'a donné envie d'écrire un porno sur l'absence de libido. Parce que c'est le dernier tabou, et que j'ai pu personnellement me sentir honteuse. Tu peux ne pas avoir de libido pendant un an, deux ans. Et il y a souvent des réactions fortes des autres. On a pas été éduqués à ça, on le prend comme un rejet.