"Je vous salue, Marie" : Beyoncé, mère chrétienne
Les religions monothéistes ont peut-être fait leur temps, mais elles bercent encore tout l’imaginaire occidental. C'est donc, pour Beyoncé, une aubaine pour annoncer l’avènement d’un nouvel ordre mondial (non illuminati) : son règne. À l'instar de la Vierge, elle ne parle plus, sauf aux Bernadette Soubirous que nous sommes. Depuis plusieurs années, Beyoncé détourne aussi savamment le canon de l'iconographie chrétienne, en jouant avec nos facultés cognitives. Prenons par exemple la tornade qu’elle déclenche en 2017 sur Instagram avec la présentation de ses jumeaux, Sir et Rumi.

 
 
 
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Sir Carter and Rumi 1 month today. 🙏🏽❤️👨🏽👩🏽👧🏽👶🏾👶🏾

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La composition est canonique : position frontale et verticale, donc grandeur et majesté. La tête est inclinée vers la gauche et ses enfants, le regard porté vers le spectateur. La composition pyramidale est plus qu'explicite : un premier triangle est formée par la tête de Queen Bey et ses deux nouveaux-nés, qui fusionnent d'ailleurs avec la ligne d'horizon du second plan (sic) ; un second, plus grand, est formé par la tête de Madame et la traine de sa robe. Tout cela n'est qu'une reprise du canon religieux : Beyoncé reprend trait pour trait la tradition de la Maestà (vierge en majesté), la tarte à la crème de l’iconographie chrétienne.

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La torsion est habile, puisque Beyoncé est une Vierge à l’enfant particulière : Vierge aux enfants, et Vierge noire, s’inscrivant de fait dans la tradition plus mineure de la madone noire. Et ce n’est pas tout : le buisson de fleurs kitschissime que vous voyez, dans lequel les plus jardiniers d’entre nous remarqueront des roses, des primevères et des lys, est probablement une reprise de la couronne florale, topique dans la représentation de la Vierge. Les symboles de pureté ne trompent personne : le lys, bien évidemment, est relayé par les roses, topos de l'iconographie mariale. Beyoncé récupère tout et s’impose bel et bien comme une nouvelle Vierge. Dernier petit code filouté : la palette chromatique, qui, avant de rappeler les combis de Véronique et Davina, renvoie d'abord aux coloris des maniéristes italiens. Le drapé de la Vierge Beyoncé, c'est exactement le même que celui très acidulé des Vierges de Pontormo (La visitation de Carmignano, par exemple). 

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Cette auto-célébration religieuse, Beyoncé la commence quatre ans plus tôt, en 2013. Dans le clip de Mine, en featuring avec Drake, la reprise du canon occidental est on ne peut plus claire. Tout de blanc vêtue, Beyoncé modernise sans aucune pression la Pietà de Raphaël. Là encore, la carnation parfaitement blanche de la pierre renaissante se métamorphose en carnation noire, mise en contraste avec le blanc des drapés et de l'acteur christique.

Capture d’écran 2020-06-19 à 17.09.31Beyoncé reprend exactement la même posture, à quelques détails près : la paume de la main droite saura convaincre les plus sceptiques. On pourrait même voir dans le jeu du masque — qu’elle enlève — un dévoilement, un signe évident de torsion du code. La geste musicale est en réalité une geste politique : Beyoncé transpose subtilement toute l’histoire de l’art occidentale et blanche dans un univers de références noir. Elle et son équipe ont bien compris que nos cerveaux sont tous tributaires de siècles de conditionnement iconographique et idéologique : reprendre les codes pour les déplacer relève de l'habileté. Et elle ne s’arrête pas là : si vous n’étes pas encore convaincus, sa performance délirante aux Grammy Awards 2017 ne laissera place à aucun doute. Enceinte (sic), elle apparaît vêtue d'or et nimbée, célébrant en plus la maternité. On retrouve les mêmes codes : Black Madonna et Vierge en couronne. Je vous salue, Marie.


Beyoncé, bombasse devant l'Éternel : nouvelle Vénus
La manipulation serait incomplète sans la mise en avant du sex appeal. Beyoncé joue de sa beauté et rajoute ainsi un élément à son iconographie sur-saturée de références chrétiennes. En reprenant la photo de sa Nativité, un détail s'avère assez troublant : la position des jambes. Il ne faut pas avoir fait trois ans d'études en histoire de l'art et un doctorat pour remarquer l'autre référence majeure : la Vénus anadyomène de Boticcelli, modèle d'une tradition de représentation de la déesse de l'amour.
Capture d’écran 2020-06-19 à 17.24.29Au fil de sa carrière, Beyoncé nous a montré qu'elle n'était pas pudique. Elle ne joue pas à la Vierge pudibonde, mais prend un malin plaisir à confronter la beauté du paganisme à la solennité monothéiste, tout en déplaçant cette myriade de références au profit d'un militantisme politique : la célébration de la féminité noire. Flawless (avec Chimamanda Ngozi Adichie) en 2013, Formation en 2016 et Apeshit au Louvre en 2018, ça ne sort finalement pas de nulle part.
Si Beyoncé embrasse la politique dès 2016 avec Lemonade, comme l'ont relevé tous les magazines musicaux américains, elle avait déjà compris en 2013, puis en 2017, qu'il n'y a pas de meilleure stratégie politique que la réappropriation des discours et des codes. Et pour ça, on applaudit Beyoncé, objet d'art 2.0 et manipulatrice d'esprits.

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