Dimitar est un jeune homme québécois d’origine bulgare, qui vit près de Montréal. Comme tout enfant né dans les années 2000, il est passionné par les réseaux sociaux. Il commence à poster des selfies sur Instagram en 2017. Puis, tenté par YouTube, il lance une chaine de vidéos délirantes sur ses activités peu passionnantes telles qu'une sortie à la piscine, une visite de Harvard ou une séance d’ASMR avec du poulet. Jusqu’ici, rien d’original : un certain humour spontané, topique du genre, se dégage de ses vidéos ponctuées de petits effets pourris et de maladroits gros plans sur son visage. On décèle déjà une fureur de se distinguer rousseauiste, qui nous est tous plus ou moins commune. Le but de ses premières vidéos est, nous dit-il, d’augmenter « [son] nombre d’abonnés sur Instagram […] Ça peut paraître drôle, mais j’étais une des personnes avec le moins d’abonnés dans ma classe. Les vidéos étaient donc un moyen de rediriger les gens vers mon compte Instagram. ».  Simple enjeu scolaire. 

La violence, prisme de l'existence et de la notoriété
C’est sans compter sur la cruauté du monde moderne. La vie de Dimitar est une vie de violence. Le peu d’exposition qu’il acquiert se paie de premières réactions violentes, auxquelles le jeune homme est habitué depuis sa tendre enfance : « Depuis que je suis jeune on m’insulte. Sans blague, lorsque j’avais que 200 abonnés, les gens m’insultaient quand même. ». Alors qu’il n’est pas connu, la sociabilité de Dimitar s’acharne déjà sur lui et son physique. Un beau jour, durant le confinement, quelqu’un a exhumé ce qui deviendra par hasard la source de son buzz : une acerbe critique du rap français dans une vidéo de réaction comme il en pullule sur YouTube. Twitter découvre avec horreur qu’un canadien moche dézingue en dix minutes les plus gros vendeurs de disques en France : Ninho, Niska, PNL et Gambi.

Comme tout le monde, Dimitar s’exprime du haut de sa liberté d'expression. Sans gêne aucune, il démonte les rouages du rap, au premier rang desquels se trouvent la non-articulation, l’usage immodéré de l’autotune, les coupes de cheveux audacieuses de PNL, le virilisme pété de Ninho ou le non-sens des paroles. S’attaquer à notre « fierté » musicale lui joue cependant des tours : on s’agite autour de sa laideur, de sa voix particulièrement nasillarde, teintée de son accent québécois, ou de ses grandes oreilles, dans une ribambelle de messages de haine qui iront, dit-il, jusqu’aux menaces de mort. « Ça parlait de mes oreilles décollées et ça finissait avec mon nez. C’était des critiques insultantes. […] Les gens s’attaquaient à ma voix, mon physique et ma façon d’être en général. »
La moquerie ne s’arrête pas là. Entre temps éclate une autre vidéo au titre alléchant, « MA TRANSITION: CHOC GÉNÉRAL ». Habile, Dimitar : le titre de sa confession mériterait d’être un cas d’école en matière de clickbait. Il ne s’agit pas d’une transition de genre, mais d’espèce (ah!) : « je suis une éponge »Cette simple déclaration deviendra dès son buzz sa phrase, son « allô », sa marque. Elle est immédiatement récupérée par sa « non » communauté, et inaugure une série de gags ou de reprises. En dépit du flot haineux, qui lui permet toutefois d'atteindre progressivement les sommets de la notoriété numérique, et auquel il réagit souvent sur sa chaîne, comme ici, Dimitar continue.

 
 
 
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Mon bébé 👶

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Des conneries, des pépites, ou de la spontanéité exacerbée ?
Découvrir Dimitar, c'est avant tout se demander où se situe le second degré, tant la rationalité semble s'être perdue dans les tréfonds d’une grotte. Il publie des photoshoots sans cadrage, pose originalement, fait des vidéos « polémiques » sans aucun sens, et nous assomme de captions farfelues : « J’ai un corps spongieux !! », « Je suis laid ? », « Je suis une édition limitée », « L’amour c’est bilatéral » ou « Si tu te noies, t’as juste à pas te noyer ». La meilleure demeure sûrement un des TikTok qu’il crée pendant le confinement, dans lequel il nous donne son expertise médicale sur la circoncision (à voir impérativement). 

Se paie-t-il notre tête ? Tout semble pêcher, de la qualité médiocre de ses photos à ses séances de dégustation de kiwi, ses danses maladroites et autres emballements. Ce pot-pourri naturel, qui envahit tous les réseaux sociaux, peut provoquer le doute : on hésite entre le premier degré d’une errance gênante, le second degré gros comme un camion et l’auto-dérision décomplexée. Comme beaucoup d’autres, l’intéressé plaide pourtant la spontanéité : « Les gens n’arrivent pas à comprendre que je suis 100% authentique. Tout ce que je dis je le pense réellement ». Il brandit « l’authenticité » face à ses abonnés chéris, réfutant toute manipulation ou travail stratégique après la retombée du buzz.


« Toute cette haine là, je l’absorbe » : prince lucide au royaume du vide
Quand on interroge l'éponge, elle semble d’une lucidité étonnante. Du haut de ses 15 ans, Dimitar paraît maîtriser avec brio les codes de l’interview et des relations publiques. Son image est paradoxalement lissée. Pourquoi continuer malgré toute la haine ? « Ce qui me motive, confie-t-il, c’est surtout l’engagement des gens. Quand je vois que mes abonnés sont intéressés et écoutent mon contenu, ça me donne envie d’en faire encore plus ! ». Il continue ainsi dans le seul but de réaliser son rêve : devenir influencer. Ce n’est apparemment pas une quête effrenée vers la distinction et la reconnaissance, une recherche de la gloriole pour caresser son amour propre, mais une passion du divertissement.

Dimitar est blindé, blindé comme un char soviétique. Le torrent mondialisé qu'il a subi ne lui pose aucun souci : « J’étais donc « prêt » psychologiquement pour ce déferlement de haine sur moi. […] Il faut ignorer et passer à autre chose. Il faut s’immuniser aux insultes. Ce n’est pas quelque chose que tout le monde possède. Mais si quelqu’un veut devenir influencer, il est crucial de posséder cette qualité. ». L’éponge s’en fiche, elle absorbe tout jusqu’à réagir de manière drolatique aux contempteurs. Au delà du troll, la « métaphore » un peu galvaudée de l’éponge illustre une réaction face au monde des réseaux rempli de rage : elle se gorge et retient l'eau jusqu'à n'en plus pouvoir, pour ensuite exploser. Comme il l’affirme dans sa vidéo de transition, « toute cette haine là, je l’absorbe ». 

 
 
 
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J’ai le regard perdu...

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Tel un bulldozer hermétique, Dimitar affirme que sa vie n’a pas réellement changé. Tout en boniment, il profite de son adolescence en cumulant les méfaits absurdes. Il est conscient que son histoire est une affaire de chance qui illustre l’inversion du paradigme de la notoriété. Adieu l’époque de la starification analysée par Edgar Morin : la haine et les insultes deviennent les agents de la lumière, assurant l'émergence d'une notoriété loin d'être rose, pour constituer a posteriori une communauté de fans plus bienveillants. « Je suis content que les gens (pas tous mais certains) ont vu que je ne suis pas mauvais, au fond, et que je voulais simplement exprimer mon avis. ». Quand on lui demande si ses abonnés forment une masse homogène d’admirateurs ou une sorte de pot pourri où se mélangent trolls, curieux, moqueurs et personnes matrixées par une fascination toute malsaine, il répond avec constance et aplomb : « Je ne sais pas. Je ne suis pas dans la tête des gens pour savoir (…). C’est certain qu’il y a plusieurs types d’abonnés. »


Being an influencer : instantanéité, oseille et je m'en foutisme
Dimitar est donc serein. Troll parmi les trolls, il n’arrête pas ses inepties. Son slogan, c’est aussi celui de l'inconséquence :  « je m’en fous », ou « LA VIDA LOCA RATATA ». Quand on lui demande ses conseils pour les jeunes victimes de harcèlement, il prône le relativisme : « Tout dépend de la mentalité du jeune qui subit ces atrocités. Pour ma part, j’ai une mentalité « je m’en fous » !!! Mon école entière me déteste (…) et pourtant je ne m’en soucie pas. ». Il profite donc de cette exposition clivante qui a probablement ruiné son adolescence en l'espace de deux semaines. Comme Ruby Nikara avec ses fers à lisser bas de gamme ou d’autres promoteurs d’hideuses tenues de chez Shein, il vend en tout cas des produits en donnant des codes de réduction. Il fait des placements de produits et continue ses vlogs en entretenant un buzz bientôt fané.

 
 
 
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Je m’en fous

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Et hop, un petit placement de produits pour Absolut. Tout chez Dimitar semble en réalité orienté vers l'auto-dérision et le divertissement gratuit. Il se dit laid, et sait que c'est ce qui l'a propulsé : « Quand je me trouve laid, je ne vais pas me gêner pour le dire. ». Encore un jeu avec les codes, et un petit jeu qui lui rapporte tout de même de l’argent, contrairement à ses bourreaux du net. Si les chèques ne le motivent pas à produire du contenu, il botte cependant en touche face aux questions d'ordre financier : il feint peut-être de ne pas comprendre, « ne sai[t] pas si [ses revenus sont] considérés comme des milliers [d'euros] », compare son activité à un job étudiant (sic) avant de conclure d’un sec : « Haha. Je ne vais pas répondre à cette question. ». Un grand sérieux face à la confidentialité de ses contrats, qui contraste avec la candeur délirante de ses productions. Dimitar, un petit start upper qui nous ridiculise ? Sûrement, et d'une maturité étonnante : il gère d’une main de maître sa notoriété, se qualifie « d’ouvert d’esprit, authentique, ambitieux », souhaite devenir nutritionniste tout en voulant engloutir des cookies et des biscuits. Ses réponses aux questions, solennelles et directes, peuvent sembler feintes et travaillées malgré leur rapidité. Un adolescent très malin, en somme.


Conclusion : la recette Dimitar, c’est quoi ?
Dimitar, c’est une « laideur » moquée, des cheveux aux implantations étranges et hirsutes, un physique peu canonique et une maigreur qui ont déclenché un torrent d’iniques insultes. C’est aussi du hasard, de l’auto-dérision et une ligne éditoriale floue qui n’obéit qu’à un seul mot : le délire adolescent. Tout ce maelström de « conneries » semble pourtant géré sereinement par un adolescent accroc aux réseaux sociaux, franchement sympathique, qui n’a rien demandé et qui ne demandera rien d’autre que de s’amuser librement. Il révèle ainsi, grâce à son buzz imprévu, la violence de nos démocraties numériques. Pour avoir démonté PNL et dit ce que bon lui semblait, certains d’entre nous l’ont menacé et ridiculisé, se permettant des choses pourtant impensables dans la « réalité ». Le monde a renié le Christ à coups de moqueries, d’insultes, de lapidations et d’une crucifixion ; les profils numériques ont virtuellement moqué, insulté et défoncé cette quasi figure christique. Pour paraphraser Dimitar, on peut dire qu'il s’en bat les steaks : il vit sa best life, fait quatre fois plus d’argent que vous en ayant 20 ans de moins, et signe des contrats pendant que certains sont frustrés par le manque de perspectives dans leur CDI. « Ephémère », « vain », « triste » ou « moche », il est cependant productif. Et il nous emmerde. Merci, Dimi.