La sortie de ton album a été repoussée pour le 26 Juin au lieu du 17 avril. Comment tu vis cette crise sanitaire mondiale (vous avez 4 heures) ?
Klô Pelgag :
Je la vis de diverses manières. D'un côté, j'observe le monde ralentir et j'ai l'impression que cette pause qui nous est imposée aura plusieurs bienfaits sur notre façon de voir le monde, de considérer les autres et nous-mêmes et de faire le point sur la manière dont on choisit de vivre notre propre vie. D'un autre côté, je sais beaucoup de gens en souffrance, qui finissent leur vie seuls ou qui subissent les contrecoups et la violence de cette situation et ça, ça me brise le coeur. Tout cela nous place devant des inégalités et des injustices graves qui perdurent depuis toujours. Nous sommes forcés de les regarder sans détourner le regard. Au milieu de tout ça, il me semble que la sortie de mon album pouvait attendre. Nous en serons que plus heureux lorsqu'il verra le jour.

Tu es Québécoise. Est-ce que toi aussi tu es devenue fan de Céline Dion sur le tard ? La musique dans ta vie, elle est arrivée quand ? Et quand tu t’es dit que tu voulais en faire ton métier ?
Je n'ai jamais été fan de Céline Dion, je ne vois pas en quoi le fait qu'elle porte la même nationalité que nous amènerait tous les artistes québécois à lui vouer un culte particulier. C'est comme si je rencontrais un artiste français et que je lui disais: «Ah ! Vous devez être complètement fan de Renaud alors .». Je crois que sans le laisser paraître, il en serait agacé et trouverait cela réducteur pour les artistes français. Heureusement que nous ne sommes pas qu'une chose. Je respecte tout de même le chemin qu’elle a parcouru, tout comme je respecte celui de quelqu'un qui se serait battu pour faire une oeuvre d'art singulière, sincère et pertinente. En fait, je respecte encore plus ce dernier. La musique est arrivée par le piano de la maison familiale, sur lequel je me suis libérée, par ennui d'abord et par passion et nécessité ensuite.

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Qui sont tes héros de la création ?
C'est une question complexe. Mes héros sont probablement les héros de mes héros sans qui mes héros n'auraient pas été ce qu'ils sont devenus. La création c'est vraiment une chaîne de partage, de travail et de talent. Je dirais que j'ai toujours admiré les gens au caractère fort, honnêtes, qui ne font pas l'unanimité parce qu'il faut se battre quand on est différent. Toute notre vie. J'admire ces gens. Qu'ils soient dans la création ou dans autre chose. J'aime beaucoup les personnages qui n'en sont pas. Pas par exprès. Mais sinon, par exemple, j'adore le duo Areski-Fontaine, Daniel Johnston, Jodorowsky, Miyazaki, Pierre Perrault, etc.

Tu as expliqué que Notre-Dame-des-Sept-Douleurs c'est une véritable île que tu as visitée récemment, dont le nom t'inspirait l'effroi dans ton enfance. On dirait qu'une sorte de déclic s'est produit là-bas et t'as libéré de certaines névroses. Tu te doutais que tu avais besoin de ce lieu pour guérir ? Comment as-tu pris la décision de t'y rendre une fois adulte ?
L'album Notre-Dame-des-Sept-Douleurs était complètement écrit au moment où j'ai visité le lieu. Dans la vidéo de La Genèse, j'explique que le nom que j'ai donné à l'album correspond à l'idée que je m'en faisais au moment où j'écrivais les chansons mais qu'au cours de cette écriture, les nuages se sont dispersés. C'est la trame narrative du disque. L'émancipation. Quand l'album a été terminé, je suis allée visiter ce village où je n'avais jamais mis les pieds pour, en quelque sorte, clore l'aventure. En étudiant le trajet, je me suis rendue compte que c'était une île en face d'un village appelé «L'île verte», d'où est natif mon grand-père paternel. La beauté de l'endroit concordait exactement avec le bonheur que je vivais alors. C'est pourquoi j'ai l'impression qu'il y a eu synchronicité avec le lieu, mes états d'âme et mes souvenirs. C'est une histoire assez magique pour moi. Donc voilà, ce n'est absolument pas le fait de visiter ce lieu qui m'a libéré de certaines de mes angoisses, mais bien tout le travail que j'ai fait à travers la création et un état d'esprit que je tente de conserver.

L’umami en japonais c’est la cinquième saveur après le salé, le sucré, l’acide et l’amer, décrite comme délicieuse. C’est aussi le nom d’une des chansons de l’album inspirée par Hemingway. Est-ce que ce Notre-Dame-des-Sept-Douleurs idyllique dont tu nous parle ce n’est pas un peu ton umami à toi ?
Oui absolument. Je vois l'Umami aussi comme la saveur qu'on choisit de donner aux choses. On peut teinter notre regard sur les choses, de sorte à les voir d'un bon oeil. C'est beaucoup plus difficile d'être heureux que d'être malheureux. Le bonheur, c'est un travail de tous les jours. C'est l'hygiène de vie aussi. C'est difficile. C'est la quête principale de l'humanité (et comme l'humanité confond argent et travail, la plupart échouent parce que bien sûr que le bonheur n'est pas dans l'argent, les biens et la quantité).

Tu as récemment collaboré avec la française Pomme sur le titre Sorcières. C’est vrai que c’est la personne la plus gentille et mignonne du monde ?
Je ne connais pas encore toutes les personnes du monde, alors je ne saurais dire, mais c'est une fille très gentille et magnifique, absolument.

Pleins de gens disent qu’écouter ta musique c’est un peu comme une thérapie par la poésie. C’est quoi ta musique thérapeutique à toi ?
Ma thérapie, c'est d'en faire je crois bien. Il n'y a aucun meilleur sentiment dans tous ceux que j'ai côtoyés qui soit semblable à celui de terminer une création ou de créer. C'est incomparable.

Baz, le réalisateur du clip de Rémora, dit qu’il a voulu retranscrire la relation toxique entre une artiste et son public. Tu te sens parfois étouffée par tes fans ?
Je ne dirais pas ça. Je pense que la plupart de mes 'fans' sont très respectueux. J'ai eu des relations toxiques avec des gens de mon entourage proche. Je pense que le 'succès', aussi relatif soit-il, vu de l'extérieur, peut sembler très attrayant. Il peut donc mener à des sentiments forts et difficiles, comme la jalousie ou la haine. C'est aussi tout un travail d'arriver à être confortable momentanément dans 'l'oeil du public' pour quelqu'une de plus réservée, comme je le suis. C'est un métier qui vient avec beaucoup plus d'aspects divers que ce que l'on croit au départ.

En 2017, tu étais la première femme à gagner le Félix de l’auteur-compositeur au Gala de l’ADISQ depuis Francine Raymond vingt-quatre ans plus tôt. Tu as alors déclaré que dans les prochaines années ce serait des femmes qui gagneraient ce prix. L’année dernière c’était Alexandra Stréliski la lauréate, tu vis bien ton statut d’oracle du coup ?
Ahah. Oui. Absolument. Je pense que c'est très sournois mais, on considère souvent le travail des femmes avec moins de sérieux. Un homme génial amène le respect. Une femme géniale attire les soupçons. Ou du moins, on ne les voit pas de la même façon. C'est à force d'être traitées de la même manière qu'on arrivera à effacer les restants de cette éducation qui traverse les générations.

Après Insomnie, tu livres Où vas-tu quand tu dors ? Ça n’en finira donc jamais les troubles du sommeil et toi ?
AHAH. Mon sommeil va très bien maintenant. Où vas-tu quand tu dors, ce n'est pas auto-biographique. Ça parle des gens qui n'ont pas de rêves ou qui empruntent ceux des autres, en suivant la marche du troupeau. Je ne me sens pas concernée par ça, mais on est tous un peu à risque : il faut faire attention à ne pas arrêter de rêver.

Sur J’aurai les cheveux long c’est Owen Pallett qui signe les cordes. Comment es-tu entré en contact avec lui?
C'était un peu un rêve, un désir que je ne croyais pas nécessairement accessible : en demande, comme il est. Mais qui n'ose rien n'a rien! Je lui ai demandé et il a accepté avec plaisir. Il a même déplacé quelques projets pour réaliser la chose.

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Il y a quelque chose de très cinématographique dans ton univers musical et visuel. Est-ce que, comme lui, ça ne te plairait pas de composer une bande originale? Et pour quel réalisateur?
J'adorerais. On parlait de rêves, ceci est l'un de mes rêves. Vraiment. J'aimerais travailler avec un ou une cinéaste qui me laisserait de la liberté, qui aurait confiance, tout en sachant quand même ce qu'il/elle veut. J'aimerais beaucoup travailler avec André Forcier.

Dans le mini-documentaire qui accompagne l’album, tu dis maintenant être heureuse. Qu’est-ce qu’on a vraiment à raconter après le bonheur?
Le bonheur n'est jamais une finalité. Rien n'est acquis. Il y a tellement de choses à raconter avec le bonheur. J'ai longtemps adhéré à l'idée clichée de l'artiste en souffrance qui crée mais je pense que lorsqu'on est un bon créateur, on peut apprendre à se servir du bonheur pour créer quelque chose d'aussi intéressant et d'aussi véritable. Je suis au début de quelque chose et non pas à la fin. Et pourquoi pas faire un album entièrement heureux? La compagnie créole, c'est le band préféré de bien des gens. 

++ Notre-Dame-des-Sept-Douleurs est sorti le 26 juin, pour l'acheter ou le streamer c'est par ici