Comment est né votre projet How to make your day exciting ?
Anna Raimondo :
Je vivais à Londres en 2013 et j’étais surprise par l’ordre géométrique de la ville, par la manière dont tout le monde avait des comportements très prévisibles dans les espaces communs, notamment dans les transports. J’ai donc eu envie de faire une sorte de blitz et d’essayer de court-circuiter ces comportements. Pour ce faire, j’ai eu recours à quelque chose que j’ai moi-même connu plusieurs fois : mettre le volumes de mes écouteurs suffisamment fort afin que mes voisins entendent ce que j’écoute. Mais au lieu d’écouter de la musique, j’écoutais une composition basée sur des orgasmes de femmes. Par la suite, j’ai décidé de faire mon parcours quotidien, de la maison où j’habitais à l’université, et je me suis dit que, les orgasmes étant des sons contagieux dans la mesure où ils peuvent avoir un effet presque physique sur certaines personnes, j’aurais pu exciter l’espace public autour de moi avec cette intervention, et ainsi briser sa « normalité géométrique et prévisible ».

Où avez-vous trouvé tous ces orgasmes sonores ?
Je voulais que les orgasmes soient très reconnaissables, afin que les personnes puissent immédiatement les reconnaitre comme tels. Je voulais aussi que les orgasmes soient quelque part très accentués, avec des harmonies et des rythmes sur lesquels je pouvais intervenir et composer. Pour cela, j’ai eu recours à une sélection d’orgasmes de film porno… Je crois que dans une relation normale, les sons de nos orgasmes ne sont pas si accentués.

Avec cette œuvre, vous brisez le tabou du désir féminin dans l’espace public. Quels sont les réactions les plus extrêmes que vous avez observées ?
La chose intéressante est justement que je constate beaucoup de curiosité, de regards furtifs, de tentatives de se rapprocher pour entendre mieux. Quelqu’un a regardé mon téléphone pour voir si ces sons provenaient d’un film. Parfois, des personnes ne sont vraiment pas à l’aise et commencent alors à bouger nerveusement, ou partent loin de moi. Quelques uns rigolent, aussi. Mais peu de personnes m’ont regardé directement : il y a, je crois, une sorte de gêne et de pudeur.

Vous avez testé cette performance dans différentes villes et pays, quelles ont été les différences ?
J’ai testé ce travail à Londres en 2013 et je le teste maintenant à Marseille. Pour moi, le faire dans deux contextes tellement différents était un véritable défi en soi. Finalement comme je disais tout à l’heure, je crois que ce travail révèle paradoxalement une forme de pudeur publique : ce que je peux dire, toutefois, c'est que les gens ont plus rigolé à Marseille qu’à Londres.

Dans Mi porti al mare, vous traversez la ville en sirène. Dans Encouragements, vous dites des phrases motivantes à des inconnus. Votre but, c’est de créer du lien social ?
Je me sers de ma voix, de mon corps, des situations que je mets en place comme dispositif de rencontre, mais surtout comme moments d’écoute réciproque et plurielle. Mon but est d’écouter la diversité et les dissonances, écouter des langues que je ne connais pas, écouter des assonances et la proximité éphémère qui peut s’engendrer à partir de questions situées et contextualisées. Si je dois synthétiser ma méthode de travail, je dirais que ce qu m'intéresse profondément est de court-cirtcuiter les modalités normatives d’écoute, d’ouvrir le micro, de créer un contexte d’écoute inattendu et d’en questionner la valeur politique et esthétique dans la rencontre avec les autres.

Ces œuvres ressemblent un peu aux vidéo de « pranks » (« farces ») sur internet. Vous vouliez détourner ces codes ?
Je l’imagine plus comme des mini blitz, dans lesquels l’humeur est souvent un ingrédient important qui crée du lien.

++ Les travaux d'Anna Raimondo sont à découvrir ici et se trouvent aussi à l'exposition SIGNAL du Centre Wallonie-Bruxelles à Marseille qui vient d'ouvrir ses portes, pendant tout l'été.