C'est votre second film avec Marco Berger, vous avez déjà travaillé ensemble sur Taekwondo, comment vous a-t-il approché pour ce nouveau projet ?
On avait travaillé ensemble sur Taekwondo, après on est devenus potes. À un moment, on s’est dit qu’on voulait retravailler ensemble et c’était surtout lui qui m’a dit : "J’ai envie de faire un personnage qui va à l’opposé de ce que tu es, de ce que tu montres, de ce que tu joues en générale, comme le personnage de Taekwondo. J’ai quelques idées, si tu veux on en parle et on voit ce qui est le mieux pour toi." On a produit le film ensemble. J’étais là au tout début du projet, on parlait ensemble et, à un moment, il m'a dit qu'il avait envie de faire un film un peu expérimental où les personnages ne parlent pas, un film un peu muet, au bord de la mer où deux garçons tombaient amoureux l’un de l’autre. Je lui ai dit que ça m'allait, j’avais vraiment très envie de travailler avec lui, j’aimais bien l’idée. À un moment il me dit : « Nan mais j’ai besoin d’au moins quelques mots, de faire un scénario ». C’est comme ça que Le Colocataire est né.

Vous avez vraiment pensé ce projet à deux ?
Au tout début oui, mais c’était lui qui a bien sûr tout écrit. Il m’envoyait des scènes. Il me disait : "J’ai avancé, là le personnage il fait ça". C’est surtout lui qui a écrit, mais on a commencé le projet à deux. Je donnais mes conseils, mon avis, mon regard. Il prenait des choses, parfois il ne prenait pas. Ça s’est fait un peu comme ça. A un moment on s’est dit : "Ok, on va le faire". On n’avait pas beaucoup de moyens, pas de production derrière. On s’est demandé combien on pouvait mettre chacun et c’est comme ça qu’on a commencé à filmer.

Comment l’avez-vous rencontré pour que vous soyez à présent vraiment collaborateurs ?
C’était sur Taekwondo, j’avais passé un casting. Je pense qu’il y avait 300 personnes, on était finalement 9 à être choisis. Après, ça vient surtout de lui. Il travaille beaucoup avec les comédiens, il aime les comédiens plus que le cinéma en lui-même ou la technique. Il dit tout le temps que si les gens regardent l’image, si elle n’est pas parfaite, ça veut dire que l’histoire ne les intéresse pas. Il aime travailler avec les comédiens car ce sont eux qui donnent la couleur, le charme au film.

Vous disiez être à l’opposé de votre personnage, vous sentez vous quand même proche de cette question de l’homosexualité refoulée ? Quelle est la situation des homosexuels en Argentine ?
J’habite en France depuis deux ans mais je pense que l’Argentine est un pays qui est en retard par rapport aux pays européens. On n’a vraiment pas trop développé l’histoire de l’homosexualité et de la différence entre les gens. C’est une culture assez macho, une grosse partie de la société a une pensée assez archaïque. La situation s’améliore mais c’est assez compliqué en banlieue. On a tournée en banlieue argentine et on voulait montrer un peu ce qui se passe quand deux garçons y tombent amoureux l’un de l’autre, dans ce milieu très peu ouvert.

Marco Berger dit que le moyen d’être homo en argentine c’est d’être de classe moyenne. Il y a vraiment cette question de classe qui entre en jeu ?
Tout à fait. Lui, il s’y connait plus que moi mais je suis d’accord, c’est une question de classe. On n’accepte pas facilement l’autre, sauf à Buenos Aires. Mais en province ça reste compliqué, aujourd’hui.

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Vous avez eu le prix d’interprétation masculine au dernier festival Cheries-Cheris. Comment était votre approche de jeu vu que Berger fonctionne par rapport aux acteurs ?
Le personnage est éloigné de ce que je suis. Je ne suis pas né en banlieue, je suis plus comme ce que je joue dans Taekwondo. Marco m’a dit vouloir montrer l’autre côté, pas toujours montrer toujours ce qu’on voit quand je travaille, qu’on arreête de voir le garçon de la haute société avec les cheveux blonds. En plus en Argentine, on n'est pas tous blond. Y’en a pas mal, mais en général si t’es blond, t’es de la haute société, donc on m’appelait tout le temps pour ce genre de rôle. Marco voulait montrer que j’étais aussi comédien, pas juste une image, un garçon dans une pub. Moi aussi ça m’allait très bien, c’était la première fois que j’avais un rôle principal et j’avais envie de voir ce que je pouvais faire ou non en tant que comédien. Bien sûr c’était un gros défi, je disais tout le temps à Marco que je pensais pas y arriver.

Y’a-t-il une véritable pression de rôle principal, de ce fait ?
Oui mais comme j’étais là au tout début du projet et que j’étais producteur aussi, j’étais plus à l’aise. Je savais que je pouvais prendre des décisions. C’était pas la même chose que d’être casté pour un premier rôle. Je savais que j’avais une certaine liberté en étant producteur. Je faisais totalement confiance à Marco. Il me disait : "Tu vas y arriver, tu vas y arriver". À un moment, je lui ai dit : "OK, si j’y arrive pas, je t’en laisse la responsabilité" [rires]. Du coup, il m'a dit que s’il y avait un problème, on ferait ça à la Almodovar, qui mime à ses acteurs toutes les actions qu’ils doivent faire. On l’a pas fait comme ça finalement, mais ça m’a rassuré. C’était un rapport de confiance.

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C’est grâce à ce rapport que nous n’avez pas eu peur d’aborder les scènes érotiques assez explicites du film ?
Je ne les ai pas du tout appréhendées, on en parlait tout le temps, Marco me protégeait et je lui faisais confiance.

Ouais, c’est pas un Kechiche quoi..
Non, pas du tout (rires). C’était vraiment très agréable et si je fais un film comme ça, c’est pour lui. Si c’était quelqu’un d’autre, je sais pas si j’aurais accepté.

Il y a une véritable alchimie entre vous et votre partenaire Alfonso Barón. Vous avez travaillé ça entre vous ?
Non, ça s’est fait sur le plateau. À la base, il est danseur et travaille beaucoup avec son physique. On s’est rencontré comme ça. Moi, je me donne beaucoup quand je travaille et je sais que si l’autre n’est pas fermé je peux travailler avec. Pour moi, le rapport premier avec l’autre comédien, c’est le sentiment, comment construire quelque chose ensemble. J’essaye vraiment de jouer avec l’autre et Marco y est très sensible car il aime travailler comme ça, et Alfonso aussi. On a créé une confiance, une façon de jouer ensemble.

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Votre personnage se retrouve dans une situation assez confuse et parfois douloureuse face à cette tension sexuelle. Vous l’avez ressentie, cette douleur ?
Un peu, oui. Mais je sais que je suis en train de jouer, que je peux sortir de la situation. Par moments, j’essayais de réfléchir comme lui, surtout vu qu’il n’y a pas de parole, pour montrer avec les yeux ou le corps ce qu’il pouvait ressentir.

Votre personnage est père d’une petite fille. C’est important pour vous de montrer ce rapport à la parentalité quand on est dans le placard, cette visibilité ?
Oui, tout à fait ! Même maintenant quand je regarde le film, surtout la dernière scène, à chaque fois je suis ému. Ca me touche vraiment, il y a un rapport très humain grâce à l’enfant. Ce sont deux personnes qui essayent de faire comme elles peuvent. On a tendance à croire que les enfants ne comprennent rien mais ce sont des petites personnes qui comprennent parfois plus que nous, les adultes. Ils sont plus ouverts et pas enfermés dans des carcans qui nous sont imposés.

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Maintenant que vous habitez à Paris, vous avez des projets en France ?
J’aimerais tellement, mais c’est pas évident, notamment avec la langue. Je viens d’écrire une pièce qui va être jouée à Paris et avec Marco on envisage de faire un film ici en France. J’aime la façon dont vous envisagez la culture, il y a vraiment un métier d’artiste ici qu’on a pas en Argentine.

D’ailleurs, vous savez que certains journalistes considèrent Marco Berger comme le Rohmer gay ? Inspiration française de sa part peut-être ?
Marco a plus un regard similaire à Almodovar, avec personne qui n’a cru en lui. En Argentine on a beaucoup d’artistes mais pas de moyens, c’est la plus grande différence entre ici et là-bas. Pour moi, Marco est un peu génie, un artiste sublime. Son film Plan B est sublime. Il a aussi gagné le prix Teddy à Berlin pour Absent. Pour Plan B, il n’a pas pu aller à Cannes à cause de problèmes politiques, ce n’était pas un film avec beaucoup d’argent mais il aurait dû y aller. Il est connu dans le monde dans le monde entier comme réalisateur, mais il n’a jamais eu les moyens pour développer son art. Mais avec peu de moyens il peut faire de très bons films.

Un mot pour la fin ?
C’est un film qu’il faut voir, surtout pour constater l’évolution qu’une personne peut avoir dans la vie, notamment en prenant des risques. Ce n’est pas facile de sortir d'un certain confort mais si on n’essaye pas, on reste dans un environnement qui ne nous convient pas mais que l’on accepte malgré tout.

++ Le film Le Colocataire est sorti aujourd'hui dans les salles. Parlez-en autour de vous, et allez surtout le voir. Ça change de Xavier Dolan, et ça fait du bien.