Les plateaux de cinéma sont-ils vraiment des lieux sûrs pour les actrices ? Après tout, c'est là qu'elles exercent, devant toute une équipe d'acteurs et de techniciens, avec des caméras qui n'en finissent pas de tourner. Nous sommes loins du bureau ou de la chambre d'hôtel d'un producteur aux moeurs aussi perverses que secrètes (du grand public du moins, il serait naîf de penser que le showbiz n'est pas au courant) où seules sont gardées larmes et brulûres de tapis une fois la scène achevée, avant de s'estomper à la faveur d'un sourire aux photographes avec celui à qui on "doit" une certaine carrière. Je repète cependant ma question: les plateaux de cinéma sont-ils des lieux sûrs pour les actrices ? À en croire les divers témoignages de ces dames, amplifiés dans les années post-#MeToo, ce sont souvent au sein de ceux-ci que les engrenages misogynes du monde du cinéma s'activent et font d'elles les proies faciles de réalisateurs avides de pouvoir sur leur corps et leur mental, semblant particulièrement affectionner abus physiques et/ou psychologiques ainsi que micro-humiliations objectifiantes.

lea-seydoux-abdellatif-kechiche-adele-exarchopoulos1

Cinéma et misogynie de plateau: an ongoing series
Les affres du cinéma envers les actrices ne sont pas nouveaux, le premier gros scandale sexuel d'Hollywood remonte à presque un siècle, 1921 plus précisément, avec l'affaire Roscoe "Fatty" Arbuckle, accusé du viol et du meutre de la jeune actrice Virginia Rappe. Depuis, les récits d'actrices malmenées  par leurs confrères se multiplient. Parmi ces récits, on retrouve notamment ceux de comédiennes prises au piège au sein même de plateaux de tournages, victimes de réalisateurs tyranniques n'hésitant pas à inciter psychologiquement et/où financièrement l'équipe du film à traiter les actrices comme des moins que rien. 1962, Tippi Hedren est harcellée sexuellement par Hitchcock pendant le tournage des Oiseaux. Ses "avances" étant peu concluentes, il se vengera en la faisant attaquer par de véritables oiseaux pour l'une des scènes au lieu des oiseaux mécaniques prévus. 1966, Irm Hermann joue pour la première fois dans un Fassbinder. Pendant une quinzaine d'années, elle fera partie de la longue liste de comédiens que le réalisateur n'aura cesse de violenter. 1972, Maria Schneider, alors mineure et inexpérimentée sexuellement, n'est pas prévénue pour la scène du viol au beurre du Dernier Tango à Paris, orchestrée par Bertolucci et Marlon Brando. Son agression sexuelle et ses larmes sont filmées et gardées dans le montage final du film. Schneider en gardera des séquelles psychologiques à vie, jusqu'à sa mort en 2011. 1978, début du tournage de Shining. Pendant presque un an, Shelley Duvall sera sous un stress permanent, Kubrick lui demandant de jouer certaines scènes plus d'une quarantaine de fois et interdisant les techniciens de faire preuve de compassion envers elle. Elle en perdra ses cheveux en fera une dépression. 1981, première de Possession à Cannes. Après avoir vu le film fini, Isabelle Adjani, poussée à bout lors par Zulawski lors du tournage, tentera de se suicider. Ce sera également le cas quinze ans plus tard, en 1996, pour Iwona Petry, qui accuse le réalisateur de l'avoir abusé psyschologiquement pendant le tournage de Szamanka. 1998, après la sortie de Buffalo 66, Christina Ricci refuse de se retrouver dans la même pièce que Vincent Gallo, ayant dû subir nombre de remarques sur son poids pendant le tournage. 2001, Björk arrive tout sourire aux Oscars dans sa robe-cygne pour son intreprétation dans Dancer in the Dark. Seize ans plus tard, elle révèle avoir été harcellée sexuellement par un certain "réalisateur danois" pendant le tournage d'un film. 2004, Uma Thurman refuse de conduire une voiture à toute vitesse pour Kill Bill 2. Tarantino ne cède pas à la demande de doublure et la force à diriger l'engin. Victime d'un accident au volant dudit véhicule, Thurman croit perdre ses jambes et ressent encore aujourd'hui des douleurs dans les genoux. 2013, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos passent plus de dix jours à tourner une scène de sexe très explicite pour La Vie d'Adèle sous les crises de colère d'Abdellatif Kechiche, qui les incitera à se frapper pour une autre scène...
Force est de constater que Winona n'est pas la seule dans cette situation qui perdure depuis des décennies.

La suite de tout ça ?
"Mais Coppola, Hitchcock ou Bertolucci ne sont-ils pas quand même de grands réalisateurs ?" peut-on immédiatement déclarer, outré à l'idée que de si grands génies puissent être des connards sans nom. Si, absolument. On peut quand même se poser une autre question: Ryder, Heddren et Schneider ne sont-elles pas de grandes actrices ? Peut-être que se faire maltraiter par des mecs qui ont surtout besoin d'un rendez-vous express chez le psy n'est pas ce qui les rend meilleures. Dommage pour ces messieurs d'ailleurs, le rendez-vous attendra, certaines sont du genre à rendre des comptes. Si on a tendance à penser que cela a commencé avec les mouvements de fin 2017 portés par Asia Argento et Rose McGowan, l'incroyable Delphine Seyrig, qui est un peu la bonne fée de toutes les actrices, nous montrait plus de quarante ans avant #MeToo qu'il faudrait quand même un jour foutre la paix aux actrices.