D’où proviennent les lamentables horoscopes de Télé Star ? D’un dévoiement de l'astrologie savante, aussi appelée « judiciaire » et reposant sur les thèmes astraux. Originaires de l'astrologie populaire et commerciale, ils font partie de la grande famille de l'astrologie, dont les différentes ramifications ont pourtant la même origine en Occident : Mésopotamiens et Babyloniens ont ébauché la science des astres, avant que Ptolémée, la Elizabeth Teissier des Hellènes, n’influence des siècles avec son Tetrabiblos. Si elle acquiert rapidement ses lettres de noblesse dans l’épistémologie de l’Occident médiéval, elle devient pourtant le sheitan aux temps de l’hégémonie politique de la religion catholique.

Nos horoscopes modernes descendent ainsi de cette occulte tradition, mais les lois du marché et du divertissement ont encore manqué de respect à cette noble discipline. Si les premiers horoscopes, ces prédictions quotidiennes ou hebdomadaires fondées sur les signes du Zodiaque, ont germé lors de la naissance de l’imprimerie, donnant lieu à des almanachs ou calendriers, leur explosion remonte à la toute fin du XIXème siècle et éclabousse toute l'Europe : ainsi, en Allemagne, une certaine Madame Ebertin publie en 1923 un horoscope d’Hitler, mais, comme tout le monde s’en contre-fout alors, personne ne l’a crue : « Les constellations indiquent que cet homme doit être pris très au sérieux. » Quelques mois plus tard, Adolf se trouvait en taule et rédigeait la plus grande ignominie jamais publiée, Mein Kampf.

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Généalogie d'une große scheiße en boîte

Devons-nous croire à l'astrologie ? Alors reléguée au rang de science occulte, de curiosité excentrique ou d'arnaques dans les petites annonces, l’astrologie sort de son sépulcre blanchi au début du XXème siècle, corollaire du développement de la presse populaire quotidienne qui exploite ses premières pages « loisirs ». Le phénomène est progressif : en 1932, un certain « Thot-Hermès » publie des prédictions générales et vides dans le Journal de la femme, suivi de Paris-Soir en 1935. Marie Claire, en 1938, s'impose comme une force révolutionnaire : un vilain génie, qui répond au nom de Marie-Louise Sondaz, a l’idée d’individualiser ses prédictions, pour ainsi toucher un plus grand nombre de lectrices (et de lecteurs). Après de premiers horoscopes fondés sur la couleur des cheveux (sic), puis sur des dates de naissance, elle fait intervenir, non sans un grand manque de rigueur, les douze signes du Zodiaque en 1939. La machine s'emballe, à coups de messages vides, normalisés, politiquement orientés et conservateurs, promouvant la place bien rangée de la femme au rang de domestique.

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La vogue des horoscopes prolifère ainsi dans les années 1930, avant une brève interruption durant l'Occupation. Principalement orientés vers les femmes, ils se généralisent parfois pour toucher le plus grand nombre de personnes dès l'après-guerre. Si la forme du zodiaque n'est qu'une supercherie, elle envahit tous les titres de la presse régionale quotidienne, hantant les rubriques des journaux populaires (France Soir, Point de vue, Images du monde). Les années 70 sont pire encore : Madame Soleil devient une gloire nationale sur R.T.L, alors en chute d'audience. Dans des émissions consacrées à ses talents, elle répond à plusieurs auditeurs en manque de confiance grâce à ses prédictions astrales. Vieille mamie gâteuse, elle intervient même dans le Club Dorothée pour endoctriner les enfants avec une dégaine qui gêne même les animateurs de l'émission. 

 
Une outrecuidante manipulation

L’astrologie, connerie ou science sérieuse ? Aujourd’hui, de véritables astrologues, fins connaisseurs ou spécialistes, s’insurgent contre une imposture moderne qui berne encore les êtres assoiffés de surnaturel et d’occultisme que nous sommes. Chiens et chiennes du capitalisme journalistique, nous avons balayé l'idée d'un Dieu unique pour croire à des charlatans qui font tourner le langage à vide, en tentant de donner un sens à nos pâles existences. Rechercher des astrologues célèbres, c'est ainsi tomber sur une généalogie des plus saugrenues et décadentes :
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L’horoscope de presse commerciale terrasse donc l'astrologie savante. Chaque titre a développé, au fil des Trente Glorieuses, sa propre rubrique animée par un(e) mage-star : de concert avec Madame Soleil, qui reçoit dans les années 1970 jusqu'à 300 000 courriers, Élizabeth Teissier devient une référence horoscopique dans Télé 7 Jours. Aujourd'hui, Christine Haas nous fait du prosélytisme télévisuel, pourrit YouTube avec ses analyses et jouit de 30 secondes de parole quotidienne sur R.T.L. Objet de curiosité et grosse foutaise : comme le souligne 20 Minutes, l'astrologie de journal est un ramassis de conneries. Les pseudo-astrologues n’en sont parfois pas : tout juste sont-ils, en réalité, des pseudonymes cachant des « plumes » exploitées, des robots et autres algorithmes ou, pire encore, des stagiaires soudoyés qui « rebidouillent » d'anciennes chroniques. Ainsi, celui qui écrit cet article est peut-être celui qui vous incite à prendre soin de vos relations amicales en cette période d’absence lunaire mercuriale (on dit ça, on ne dit rien).

part de chance

La supercherie cynique va même plus loin dans le recyclage des messages déshumanisés. Nombre de journaux sous-traitent en réalité des entreprises sombres, dont on ne soupçonne ni l’existence ni l'utilité, pour leur écrire des torchons de six lignes. Nous espérons d'ailleurs que Roselyne saura partir en croisade contre ces ennemis de la République des Lettres. CoStar, l'application en vogue aujourd’hui, fait sûrement la même chose avec son américanisme : en dépit de ses diagrammes, cercles concentriques et esthétique minimaliste, celle qui prétend "amener l'astrologie personnalisée au XXIème siècle" prend encore et toujours l'humanité pour un nid de pigeons.

De la manipulation au conformisme social

Intellectualisons cette merde séchée. Nous sommes donc des pigeons manipulés par un système que nous avons créé : la culture de masse et l'industrie du divertissement global. Edgar Morin, grand sociologue, est l'un des premiers intellectuels français à lever le tabou quant aux relations entre l’astrologie et la science, en lançant notamment une enquête sur ce phénomène de mode, baptisée Le Retour des astrologues. Dans les années 1970, l’astrologie est alors la tarte à la crème du développement personnel, hyper populaire et destinée à nous conforter dans une morale d'obédience bourgeoise. Theodor Adorno, philosophe de la culture, interprète les horoscopes américains des années 1950 comme des indices de médiocrité, des outils de la validation sociale et des symptômes de la culture de masse démocratisée, peu exigeante et abêtissante : « L’occultisme est la métaphysique des imbéciles ». Puisqu’ils visent à nous réconforter, ils ne font qu’œuvrer à la conformité capitaliste, à l’auto-censure et la performance au travail. En effet, les messages véhiculés par ces petites brèves sont bel et bien conservateurs : en reposant sur des valeurs plates et éthérées, comme la cordialité, la pondération, la souplesse et la diplomatie, les horoscopes exploitent l’irrationalité systémique de la masse. L’angle élitiste du philosophe allemand révèle aussi, comme le soulignent des études sociologiques ultérieures, un préjudice subi pour les femmes, principales cibles des horoscopes. Laurence Bardin, qui analyse les horoscopes de ELLE en 1977, relève tout ce lexique circulaire qui n'obéit qu'à de vils buts : « développer le conformisme et augmenter l’intégration de la petite bourgeoisie », « diffus[er] un système de valeurs qui correspond à l’idéologie et au mode de vie d’une certaine bourgeoisie », oeuvrer à « la consécration d’une idéologie de la tempérance » ainsi qu'à la « recherche du profit par investissement d’une énergie contrôlée », proche de l’éthique protestante conceptualisée par Max Weber. Aujourd'hui encore, ce "jeu social" en manque de crédibilité pour certains en berne encore d'autres.

En somme, l'astrologie populaire est digne d'un pastis vieux de 30 ans mélangé à de la pisse féline distillée. Adorno analyse l’horoscope moderne en des termes non seulement sociologiques mais aussi freudiens : comme le relève Patrick Peretti-Watel dans sa relecture, « il l’interprète comme un substitut de plaisir sexuel, il y voit la soumission à l’image du père, et l’expression d’une angoisse de la castration et d’un syndrome anal. ». Représentants d’une humanité enfant, comme le dit de son côté Bachelard, nous aimons donc nous faire enculer. Ainsi, pour votre plus grand plaisir anal, on vous livre une vidéo de Christine Haas, qui nous inflige l’horreur de ses tests micros sur YouTube.

 ++ Pour en apprendre plus sur la supercherie du XXème siècle, lisez les articles de Laurence Bardin et Patrick Peretti-Watel, Adorno, ou même Wikipédia. Démystifions-nous.