Comment vous est venue l’idée du film ?
Judd Appatow :
Ça faisait longtemps qu’on voulait faire un film ensemble. Pete et son partenaire Dave [Sirus, NDLR] avaient écrit un film à partir d’une de mes idées. Mais c’était pas la meilleure idée pour ce qu’ils voulaient faire. Puis un jour, Pete m’a parlé d’un projet qu’il était en train de développer, qui racontait comment il souhaitait que sa mère tombe amoureuse à nouveau, et recommence à avoir une vie sexuelle. Je lui ai dit « Mais, est-ce justement ce que tu ne souhaiterais PAS qu’il arrive ? Tu ne préfèrerais pas le contraire ? Qu’elle rencontre quelqu’un, que tu ne l’aimes pas ? Et si en plus c’était un pompier… ça serait ton pire cauchemar non ? Tu serais forcé de te confronter à beaucoup d’aspects de ta vie. » Il aimait l’idée. Je lui ai demandé s’il voulait vraiment en parler, car ce serait très personnel pour lui. Il a dit oui. Je le croyais pas vraiment, je pensais qu’il se rendait pas compte de ce que ça représentait, de la profondeur de l’introspection qu’il aurait à faire. Du coup, je lui ai proposé de se retrouver pour que je l’interview sur sa vie. Ça a duré plusieurs semaines, il venait me voir et on parlait pendant des heures, je lui posais toutes les questions que je pouvais : « Que s’est-il passé ? Comment tu te sentais ? Comment as-tu réagi ? ». Puis on a commencé à mettre en place cette histoire, et c’est devenu bien plus authentique et crédible que ce à quoi je m’attendais quand on a commencé à en parler.

D’ailleurs, dans le film, il porte le nom de son père, Scott. Ce n’est pas innocent. Vous n’aviez pas peur qu’il craque à un moment ? C’est tellement personnel. Vous étiez en territoire inconnu.
J’étais inquiet, je me demandais si faire le film n’était pas trop lui en demander. J’en ai beaucoup parlé à mon psy, sur comment je devais traiter Pete, comment être un bon ami, un bon collaborateur. Je voulais savoir ce que je devais faire pour que ce soit sain et cathartique, et pas dans l’abus, désagréable, voire désastreux. Et durant mes conversations avec mon psy, on a beaucoup parlé de ce que c’est que d’avoir un père qui est mort héroïquement, de comment ça peut affecter quelqu’un émotionnellement. Ça m’a aidé à réécrire le scénario, notamment le moment où Steve Buscemi parle des héros, de ce que c’est que d’en être un. Ça, ça vient de mes conversations avec mon psy pour savoir comment faire attention à Pete. Je voulais comprendre en profondeur ce qu’il traversait, pour ne pas le maltraiter. Je vérifiais toujours avec lui si ça allait. Je lui disais « Cette scène est vraiment dure, tu veux la tourner le matin ou l’après-midi ? Combien de prises tu veux faire ? Comment tu veux la répéter ? ». À chaque scène un peu sensible, on faisait très attention à la préparation. Il savait toujours qu’on était derrière lui. S’il ne voulait plus faire la scène, on passait à la prochaine. Le plus souvent, il était très courageux et faisait quelque chose que je trouvais remarquable. C’étaient ces jours-là où nous étions le plus fier, le plus heureux.

Le film a ce côté profondément émouvant, mais il y a aussi pleins de blagues hilarantes. Comment vous arrivez à naviguer entre le drame et la comédie ? Tout est écrit ou y-a-t’il de l’improvisation ? Comment avez-vous trouvé cet équilibre ?
Ça s’est beaucoup fait au montage. J’ai tendance à surfilmer. Pour quasiment toutes les scenes, je filmais une version plus sérieuse, et une autre qui l’était moins. Puis en post, on regardait pour voir ce qui paraissait authentique. Parfois, on ressent l’humour comme très naturel. Par exemple, dans une des scènes d’ouverture, Pete prend son petit déjeuner, sa mère est en train de le servir, sa sœur arrive et ils s’engueulent un peu à propos de lui qui drague une copine de sa soeur. On voulait que ça paraisse authentique, c’était le plus important pour la scène, mais la façon dont ils s’engueulent pouvait tout à fait être drôle ! Alors la question devient : à quel point est-ce que ça doit être drôle, pendant combien de temps doit-on digresser ? Ce sont des débats que l’on a au montage. Doit-on monter la scène rigoureusement, ou doit-on montrer cet échange ridicule pendant deux bonnes minutes ? Au bout de six mois de montage, on a dû faire beaucoup de choix difficiles.

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C’est aussi un récit d’apprentissage. Pour l’avoir beaucoup traitée dans vos films, qu’est-ce qui vous intéresse dans l’adolescence ? Ce moment où l’on se demande ce qui donne sens à la vie, ou, dans ce cas-ci, comment on surmonte un traumatisme ?
Dans ce film, Pete a vingt-quatre ans, donc il est un peu en retard… Je pense que c’est un moment intéressant où on décide le genre d’adulte qu’on va être. Tu as ta vie d’ado, tu essaies d’avoir des bonnes notes et d’éviter les ennuis. Tu ne penses pas trop au fait d'être une bonne personne ou pas, tu ne veux juste pas avoir d’embrouilles avec tes parents (rires). Et soudainement, t’as la liberté et tu te demandes qui tu es, comment tu vas évoluer dans le monde, ce qui a de la valeur à tes yeux. C’est toujours un moment intéressant, mais je pense aussi que ça ne finit jamais, que toute notre vie est un récit d’apprentissage. Il y a des moments clés de changement mais ça ne finit jamais. Pete a ses problèmes dans ce film… Dans This Is 40, les personnages ont du mal avec leur âge, avec leur bilan à faire… Dans Funny People, Adam Sandler devient malade et essaie de comprendre ce que signifie la vie, et comment se comporter... On est toujours confronté à ça.

C’est aussi le récit d’apprentissage d’un homme préhistorique d’une certaine façon, qui sort de sa cave et se frotte au monde du dehors.
(Rires) En prenant de l’âge, j’ai fait beaucoup de thérapies portant sur la manière dont notre cerveau a été fait pour l’homme des cavernes. Beaucoup de nos réactions dans le monde sont basées sur le fait que notre cerveau a été créé pour nous éviter de nous faire bouffer par un ours et trouver de quoi manger. Notre monde est si sophistiqué mais nos réactions émotionelles sont vraiment basées sur le fait d’errer pour trouver de la nourriture et ne pas se faire manger. Beaucoup de nos réactions sont disproportionnées par rapport à ce qui se passe autour de nous. L’esprit tend à se souvenir des mauvaises choses, car le cerveau se souvient du mauvais pour ne pas que ça se reproduise et il y a plein de trucs où le cerveau foire et nous mène dans la mauvaise direction. C’est de ça dont parle le film. On a un traumatisme dans sa jeunesse et on n’arrive pas s’en détacher, et une partie du cerveau ne veut pas qu’on s’en détache. Le cerveau veut qu’on s’en souvienne pour nous préserver en ravivant le souvenir mais c’est comme une erreur dans notre « disque dur ».

La géographie du film est aussi intéressante. Pour Pete, Staten Island représente un endroit du passé, tandis que Manhattan représente le futur.
A Staten Island, il y a cette tendance à se cacher, comme si on ne méritait pas la grande ville, qui est une métaphore du rêve, de l’avancée. Pete me parlait d’à quel point il allait rarement à Manhattan même si ça ne prenait quinze minutes en ferry. Enfant, il n’y allait qu’une fois par an, pour un spectacle ou un dîner exceptionnel ! Il y a des gens qui pensent que leurs rêves ne se réaliseront pas et gomment cette idée de leur esprit. Ils ne veulent pas penser que c’est possible, qu’ils peuvent accomplir de grandes choses, et c’est dur pour eux de « s’entrainer » à voir plus grand.

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Il y avait de l’improvisation lors du tournage. Comment était l’alchimie avec Pete Davidson ? Vous le dirigiez pendant qu’il improvisait ?
On a répété. Je voulais que Pete joue les scènes devant tout le monde avant de tourner, qu’on ait une idée du rythme et de la dynamique. Comment est-il avec des enfants ? Je ne savais pas, je devais donc d’abord faire de l’impro pour savoir comment il s’adressait à eux. Chacun peut le faire différemment, certains sont très gentils, d’autres plus durs mais d’une manière assez drôle. Mais comment est-il, lui ? Une fois qu’on voit un peu ça, on peut improviser, prendre quelques notes et le jour J tout le monde se connaît bien, s’entend bien, les gosses sont à l’aise et peuvent jouer et improviser avec lui. Et parfois, heureusement, un truc magique se produit alors qu’on s’y attendait pas en écrivant le film. C’est ce que j’essaie de créer avec Pete mais aussi avec n’importe quel acteur ou actrice : créer des relations avant le tournage pour que tout le monde soit à l’aise, et, une fois qu’on y est, prenne le risque d’improviser.

Vous avez appris que la sortie du film était annulée quelques jours avant la date prévue à cause de COVID-19. Comment avez-vous réagi ? Etes-vous satisfait de la nouvelle distribution (vidéo à la demande) ?
J’étais heureux que ce film sorte, je l’ai fait pour rendre les gens heureux. Je l’ai aussi fait pour aider les gens à digérer des émotions très dures, des traumatismes. Alors quand le studio m’a dit « tu veux le sortir dans un an ou maintenant ? », je me suis dit qu’il fallait le sortir maintenant. Ce film était destiné à sortir aujourd’hui, on vit tous un truc par rapport à ce dont parle le film. Les traumatismes soudains, le deuil, comment on s’en sort, comment on survit, comment on en sort grandi, en laissant entrer l’amour dans notre vie, en ayant peur, ou en étant profondément affecté par un événement... Je suis très heureux de l’accueil aux Etats-Unis, énormément de personnes l’ont vu, peut-être plus que s’il était sorti au cinéma… Je suis triste qu’il ne soit pas sorti en salles aux Etats-Unis, mais il passera au cinéma en France et dans d’autres pays et plein de personnes dans le monde pourront vivre cette expérience. C’est juste dommage que je ne puisse pas m’y rendre et partager ça avec eux.

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Les tatouages du film sont-ils tous vrais ?
Les tatouages de Pete sont vrais, on en a ajouté quelques-uns pour l’histoire, comme celui avec la date de la mort de son père. Certains ont dû être couverts car on n’avait pas d’autorisation légale. On a dû demander aux tatoueurs l’autorisation de montrer leurs tatouages, à des avocats aussi, leur demander « Ai-je le droit de montrer ce tatouage ? » Tu pourrais penser que dès que tu as un tatouage tu peux le montrer aux gens mais c’est pas aussi simple !

Mais le tatouage sur le gamin est faux quand même ?
Oui, le tatouage sur le gamin c’est un faux. On n’allait pas tatouer un enfant (rires). Mais je pense que le plus dur pour le film était de montrer à quel point Pete était un bon tatoueur, et quel était son sens de l’humour. Le film montre aussi son évolution en tant que tatoueur, ses potes ont beaucoup des tatouages qu’il leur a fait au fil des années, et les plus anciens sont bien pires que les plus récents (rires)... Il s’améliore, peut-être trop lentement, mais il s’améliore.