LES ANNEES 50
Comme tous les groupes de leur époque et de leur origine, les frère Isley apprennent à chanter en harmonie à l’église, et débutent leur carrière dans le doowop. Quand leur premier single sort en 1957, Ronald, Rudolph et Kelly ont respectivement 16, 18 et 20 ans.

Après avoir zoné sur différents petits labels, ils signent en 1959 sur la major RCA, comme Elvis. Ils savent qu’il faut marquer le coup, et ils marquent un gros coup de poing dans la face du monde entier avec le single SHOUT! – le point d’exclamation fait partie du titre et ce n’est pas de la ponctuation ornementale. Quatre minutes de presque rien, deux accords et une non-mélodie en boucle, tout se joue dans la dynamique : d’abord le tempo qui se divise par deux pour mieux repartir, plus tard le volume qui se baisse pour mieux remonter, et puis genre c’est tout. Soixante ans après, il reste difficile de ne pas danser en entendant cette espèce de gospel chelou avec des drops comme dans une track de tech.

LES ANNEES 60
Au début des années 60, ils trouvent mieux que RCA : la Mecque du rythm’n blues, Atlantic Records. Ils y enregistreront quelques faces dans le plus pur style des producteurs Leiber & Stoller : tempo lent, beat lascif, percus mixées méga en avant, c’est vraiment de la musique du diable pour danser salement.

Mais au même moment, une nouvelle danse plus chaste envahit les USA : le twist. Cette mode éphémère (sauf en France où elle perdurera bien plus longtemps qu’il n’est raisonnable) ouvre un robinet tiède de morceaux pourris et interchangeables – le plus emblématique du genre est bien sûr THE TWIST de Chuby Checker, et sa suite tellement triste, "Come on let’s twist again like we did last summer", qu’on pourrait traduire par "Allez les gars soyez sympas, venez danser le twist encore un peu pour que je redevienne cool comme je l’étais l’été dernier".

Un autre titre sort indiscutablement du lot : TWIST AND SHOUT, composé et produit par le génial Bertrand Bernstein – plus connu sous son petit nom un peu plus flamboyant, Bert Berns. Oui, c’est cette même chanson qui, quelques années plus tard, ouvrira aux Beatles les portes de la gloire interplanétaire.

Un an après, maintenant chez Wand Records, les trois frangins coécrivent la musique et les paroles inoubliables de NOBODY BUT ME : "No no, no no no no no no no, no no, no no no no no no no, no no no no, no no no no no, no no no, no no no no, nobody can do the twist like I do". Six ans plus tard, The Human Beinz en feront un tube en ayant la bonne idée : placer la meilleure partie de la chanson dès le début.

Et puis en 1964, les trois frères prennent leur destin en main en montant leur propre label T-Neck. Ils se disent aussi qu’il faudrait étoffer leur son avec un musicien en plus, et ils auront la main heureuse en engageant un jeune guitariste. Son nom : Jimi Hendrix. Avec lui ils gravent le super brûlant TESTIFY, qui préfigure les expériences de l’Experience.

Ils lâchent aussitôt leur label vu qu’ils ont l’opportunité de signer là où ça se passe, la capitale mondiale de la soul qui se vend aux publics de toutes les couleurs : la Motown. Et les voici avec un nouveau tube, THIS OLD HEART OF MINE, écrit par Holland/Dozier/Holland, les compositeurs maison.

Pour ceux qui suivent, ils ont alors 24, 26 et 28 ans et ont à ce stade été sur 12 labels différents. A la fin de la décennie, ils décident de se tirer de chez Motown, peut-être parce qu’ils en ont marre de voir des photos de Blancs sur leurs disques (car le public n’achetait pas de vinyles avec des Noirs sur la pochette, oui la société était raciste à cette époque, heureusement que les choses ont changé).

71Lj9xOzKkL._SL1021_C’est vraiment ça la pochette de l’album

Ils reviennent donc à leur propre label T-Neck, et coup de bol pour eux, c’est justement là qu’ils feront leur plus gros tube, le super funky IT’S YOUR THING.

LES ANNEES 70
Les frères Isley sont maintenant à la tête d’un label prospère, et sont pris au sérieux en tant que groupe-à-albums. Ils composent leurs tracks ou magnifient des morceaux de pop, du Dylan, du Stephen Stills, ou le IT’S TOO LATE de Carole King.

Mais il manque quelque chose. Ils ont envie d’agrandir le groupe pour ne plus avoir recours à des musiciens de séance. Ça tombe bien : leurs trois petits frères ont grandi, et comme par hasard, ils jouent comme des dieux de la basse, de la guitare et du clavier ! Ils peuvent donc les intégrer au groupe tout en conservant la factualité du nom Isley Brothers. Leur album de 1973 se nomme tout naturellement 3+3. Ils réenregistrent un de leurs vieux morceau, THAT LADY. Un nouveau tube et un dancefloor-filler imparable.

Les Isley Brothers sont maintenant une institution américaine, une machine bien huilée qui squatte les charts. Les albums se succèdent et se ressemblent : ballades hyper love, gros funk super longs pour danser, reprises de pop, et évidemment un peu de disco puisque c’est les 70s.

LES ANNEES 80 
Et leur carrière continue, et les disques continuent à se ressembler, peut-être un peu trop. Et puis en 1983, ils se disent : et si on faisait un skeud tellement sirupeux qu’on pourrait le boire contre la toux ? Ils enregistrent alors BETWEEN THE SHEETS, un disque tellement putain de sexy qu’on rougit en l’écoutant. Tout le bordel dégouline de stupre, c’est du pur sleaze, absolument tous les morceaux de l’album sans exception parlent de cul. Et ils adoptent un nouveau style : le son est hyper épuré, les tempos sont super lents, une boite à rythme vla goodante remplace la batterie. Ce nouveau son fera date et deviendra un modèle pour le gangsta-rap des deux côtes : dix ans plus tard, il sera samplé aussi bien par 2Pac que par Notorious BIG – qui squattera plusieurs morceaux de cet album pour le séminal READY TO DIE.

 Et puis en 1986, la maladie emporte Kelly, l’aîné des six, et met fin à la carrière impeccable de la formation d’origine. Le plus jeune, le bassiste Marvin, le rejoindra dans le caveau familial en 2010.

Les quatre autres frères sont toujours en vie, hamdoullah, et tournent encore aujourd’hui sous le nom Isley Brothers.

En écoutant toute cette musique qu’ils ont produite, on se rend compte à quel point si les Isley n’ont jamais rechigné à suivre les modes, ils ont pourtant influencé tous ceux qui les ont suivis, Noirs et Blancs, Américains et Britanniques, des Beatles à Public Enemy, des Beastie Boys à Erykah Badu, d’Ice Cube à George Michael – tout en restant indés sur leur propre label.

Pourtant leur nom est rarement cité dans le Panthéon de la Great Black Music. Trop discrets pour être iconiques ? Trop vivants pour être mythiques ? Trop suiveurs de tendances pour être pionniers ? Ils ont en tout cas su donner tort à F Scott Fitzgerald qui prétendait qu’une vie américaine n’a pas de deuxième acte.