L'homme est un loup pour l'homme, et un chacal pour la femme
L'Apocalypse se concrétise chaque jour un peu plus et a été tellement mise en scène depuis trente ans qu'on se demandait si le sujet pouvait encore nous exciter. Heureusement, Casey Affleck a eu la bonne idée de ne pas nous livrer un film avec des robots, des zombies ou autres mutants en slips dans des villes en ruines. Pas d'artifices inutiles, le monstre ici, c'est l'homo sapiens. L'enfer c'est l'autre. Deuxième bonne idée, centrer son film autour de la relation entre un père et sa fille pour faire son thriller survivaliste. Dans un monde sans femme, toutes disparues à cause d'une mystérieuse maladie, il doit non seulement protéger sa fille, Rag (dont la mère est incarnée par Elisabeth Moss qui, décidément, semble avoir un kink pour les fictions où les femmes sont dans des postures délicates - coucou La Servante Ecarlate), mais aussi la travestir, afin de ne pas se faire remarquer. Un dispositif qui permet à Casey Affleck de pousser à l'extrême les questions de genre. C'est l'homme comme prédateur de la femme qui est au coeur du film, souvent suggéré, comme une menace fantôme (big up George Lucas). Sans femmes, le réalisateur laisse planer la possibilité d'un retour à un "état de nature", où les instincts de domination et la violence re-deviendraient la norme. Les scènes dans la forêt, où les deux héros s'exilent, sont à ce titre particulièrement belles et flippantes. Le plus fort, c'est que Light Of My life reste sobre et malin, ce sont nos propres représentations de la masculinité qui nous plongent dans l'angoisse. Le spectateur est obligé de se poser des questions sur ce qui pourrait arriver à la seule fille de la planète : va-t-on essayer de la violer ? De l'utiliser pour faire des enfants afin de perpétuer l'espèce humaine ? Bref, comme un père en 2020, on craint que sa fille ne soit perpétuellement en danger, violentée ou privée du droit de disposer de son corps.

018F41F8-ADFE-48B9-A71F-91CF94568371Les pères au cinéma, une bande de machos trop protecteurs ?
Le personnage joué par Casey Affleck n'est pas un cas isolé, il s'inscrit dans une longue lignée cinématographique de papas poules qui se battent pour leur fille, leur bataille, y a pas moyen qu'elle s'en aille. Côté films d'action, impossible de faire abstraction de Liam Neeson dans la franchise Taken, au point que les multiples enlèvements de Kim et la paternité badass du héros sont devenus des sources inépuisables de mèmes. Dans le même style en plus crado, Mel Gibson dans Blood Father décime un cartel pour revenir dans les bonnes grâces de sa Lydia. Will Smith et Martin Lawrence s'y mettent à deux dans Bad Boys 2 pour calmer les ardeurs d'un ado nonchalant, tandis que 50 Cent menace un pauvre prétendant de terminer en fauteuil roulant en le coinçant dans une pièce avec ses copains bodybuildeurs dans le nanar Criminal Squad.  

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La comédie a elle aussi exploité le filon, caricaturant la parano des patriarches pour faire marrer. Le grand Bob de Niro s'y est collé, inoubliable en Jack Byrnes dans Mon beau-père et moi, passant au détecteur de mensonge Ben Stiller (Gaylord Furnike) afin de déterminer s'il est digne d'épouser sa précieuse Pam. Mais ce sont surtout les teen movies qui, logiquement, ont installé la figure du papa Cerbère. C'est dans Dix bonnes raisons de te larguer, adaptation nineties de La Mégère apprivoisée de Shakespeare avec Heath Ledger et Joseph Gordon-Levitt, qu'on trouve son pire représentant :  Larry Miller campe un gynécologue qui règne en despote sur la vie sentimentale de ses progénitures, leur interdisant de sortir l'une sans l'autre et allant jusqu'à mettre un gilet pare-boobs à l'une d'elles. De quoi faire passer le révérend dans Footloose pour un parent laxiste. Plus récemment, ce code du teen movie a été détourné  dans Spiderman : Homecoming,  Peter Parker est intimidé de manière bien plus inquiétante par Adrian Toomes aka "Le Vautour", joué par le volatile Michael Keaton, qui conduit son ennemi juré et sa fille au bal de promo. Cette culture de la menace n'est pas que fictionnelle, elle a ses ardents défenseurs IRL, et tout particulièrement aux US, où le port d'arme rajoute encore au pouvoir de nuisance des pôpas. Puisqu'on ne peut plus enfermer les princesses dans des donjons, pourquoi ne pas accueillir les princes charmants avec des flingues ? CQFD.  CC69CF2F-DD10-46EE-B91E-C6159471021B

Notamment dans son final tout en tension, Light Of My Life, lui, nous délivre enfin de ce schéma éculé. Rag ne sera pas une victime, tout comme elle ne sera pas dépendante de son père, bien au contraire. Le personnage joué par Casey Affleck découvrira, lui, qu'il devrait lui laisser plus de liberté. Un plaidoyer pour que les darons aient davantage confiance dans leurs filles. Oui, la société actuelle est un far west sauvage, mais ne sous-estimez pas vos bambines : elles sont des Rag ou des Imperator Furiosa (Charlize Theron dans Mad Max : Fury Road) en puissance. 

++ Light Of My Life, de Casey Affleck, avec Casey Affleck et Elisabeth Moss sort aujourd'hui en salle.