Il y a un aspect un peu documentaire dans ce qui est vu dans le film, avec beaucoup de détails de Tijuana, c’est très réaliste. On sent que vous connaissez la ville, comment vous avez connu et abordé la ville ?
J’ai d’abord fait un voyage à Monterrey, je voulais décrocher la bourse de « La Villa Médicis hors les murs ». Mon début de parcours, et c’est encore le cas aujourd’hui, c’est l’art contemporain. Du coup, j’ai commencé à faire un film là-bas sur le monde des combats de chiens, c’était assez particulier comme univers. Un an et demi après, je suis allé vers la frontière. On m’avait dit d’y aller aux vues de ce que j’aime et de ce qui m’attire. J’ai lu quelques articles qui parlaient de musique Nortec, de ce qui se passait à Tijuana. Ça m’intéresse parce qu’on sentait quelque chose en friche, collé aux États-Unis et en même temps une ville à part où il n’y a pas une culture complètement assumée. Il n’y a pas vraiment de culture, il y a un musée, mais bon…

Ouais, c’est plus une sorte de microcosme de débauche.
Disons que, comme toutes les villes du monde, sur un million et demi d’habitants, voire deux, tu as peu de personnes réellement concernées par la Zona Norte, qui est une espèce de Pigalle en plus trash. Par contre, historiquement, Tijuana a été créé pour ça il y a environ 130 ans, pour les américains. Ceux qui ne pouvaient pas faire certaines choses chez eux à l’époque, comme les casinos ou l’alcool, allaient à Tijuana. C’est pas une ville mexicaine avec des mexicains où les ricains ont débarqué d’un coup. C’était un ranch dans lequel les voyageurs faisaient une halte après la frontière. De là, des américains, et sûrement quelques mexicains, ont voulu développer un truc, et ça n’a cessé de grossir. Je suis passionné par l’histoire de Tijuana, c’est une ville-champignon, qui a à la fois très peu d’histoire, mais elle m’intéresse énormément. C’était très riche jusqu’aux années 50, puis il y a eu une longue décrépitude, surtout après le 11 septembre où les américains ne venaient plus car ils mettaient deux, trois heures à la frontière pour revenir aux États-Unis. Du coup, j’ai connu un Tijuana vidé de beaucoup de ses américains, mis à part quelques-uns qui y restent par manque d’argent, avec des petites retraites, incapables de vivre du côté américain. C’est tout un tas de raison pour lesquelles la ville ma fascine, mais en termes de cinéphilie, pour moi c’est quand même la ville où les outlaws fuyaient. Moi, je suis un grand fan de western, du genre John Ford ou Anthony Mann…

Cette Tijuana que vous connaissez bien, vous la filmez dans sa misère mais sans misérabilisme. Comment expliquez-vous ne pas être tombé dans ce travers ?
Il y a deux raisons. D’abord, parce que j’aime cette ville et ses gens et j’ai beaucoup de mal à la décrire d’une manière négative. Il m’arrive d’éviter quelques personnes là-bas, car je sais que ce sont de vrais « méchants », mais il y en a partout. Même sachant ça, pour moi c’est minoritaire en termes d’embêtement et des fois il m’arrive de m’entendre avec ce type de mecs. Je suis vraiment amoureux de cet endroit. Après, il y a parfois eu des incompréhensions. Tu fais un film et parfois les gens autour te disent : « Mais là Nick il a l’air bien, mais c’est pas ça normalement. Il doit avoir une vie de merde ». Il a une vie de merde parce qu’il se drogue, d’accord. Mais peut-on totalement qualifier cette vie de merde ? Il se drogue mais trouve malgré tout un peu de paix d’esprit et d’âme quelque part. J’arrive pas à condamner, parce que quelque part, j’y vois pas que du mal. Certes, certains amis que j’ai filmés y ont laissé leur peau, donc je peux pas dire que ça craint pas, mais je ne dirais pas que c’est une vie de merde. Eux-mêmes ne le voient pas comme ça et tombent amoureux de la Zona Norte, avec un besoin qui n’est pas lié qu’à la drogue. C’est une ville qui s’est un peu coupé du monde...

Il y a ce côté microcosme dont on parlait, ce côté « on est qu’entre nous, un peu sur une autre planète et le reste nous emmerde pas ».
C’est ça, et beaucoup de gens apprécient ça. Il se sentent paumés dans le reste du monde. Certains rêvent de rentrer aux States, mais fondamentalement, qu’est-ce qu’ils y feraient ? Là, ils savent qu’ils survivent, y a un minimum de solidarité. Moi, j’ai plein de copines qui y sont prostituées. L’une d’elle, Brissa, que j’ai filmée pour mon court-métrage Tijuana Tales, je la croise toujours dans la rue. Les gens ont rarement un portable, un jour il faut le revendre pour payer la piaule. Les prostituées des bordels en ont, car elles ont des entrées d’argent permanentes. Les prostituées plus précaires ne peuvent pas trop en avoir et ceux qui bidouillent dans les coins, je ne les ai jamais vues garder un portable plus d’une semaine. Tu ne joins pas les gens, tu les croises. Sinon, il faut se rendre dans la Zona Norte et trouver quelqu’un que tu connais qui puisse aller te chercher la personne demandée. Il y a un côté petit village, les gens se connaissent et se respectent. Il y a des codes malgré tout, comme ne pas filmer en disant des choses très négatives sur la drogue.

Chaque petit personnage a quelque chose qui fait que tu l’aimes presque en effet, il n’y a pas de condamnation, même pas pour le chef de cartel.
Je suis d’accord. D’autant plus qu’il a une mystique assez spéciale. Mais faut se dire que tout le monde tient son vrai rôle. Peanutt, c’est Peanutt qui le joue, c’est d’ailleurs lui mon ami qui est décédé. C’était un mec particulièrement sympa, un Cholo qui est passé par les gangs, avec toute sa famille en taule pour perpète.

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Le casting c’était tous vos potes Cholo du coup ?
C’est ça. Donc, ils sont super dans leurs rôles et très agréables dans la vie de tous les jours. Pour faire le film c’était super. Yolanda, la femme à la poussette, c’est une copine de longue date que j’ai filmé plusieurs fois dans des court-métrages. C’est une des plus anciennes prostituées de Tijuana, je ne sais même pas comment elle fait pour être encore vivante. Elle est à l’héro depuis 25 ans, et elle a tourné le film sans même se rendre compte que c’était un film, c’est ça qui est génial. Elle est quand même bien barrée, elle pense avoir inventé le vaccin contre le SIDA des chiens par exemple. Du coup, on a fait les scènes avec elle, en s’arrangeant pour qu’elles soient les unes derrières les autres et pas chronologiques, parce qu’on a peur. C’est normal, ce sont des gens qui peuvent mourir du jour au lendemain d’une overdose. Et quelques semaines après, le film était fini, mon pote Ricardo chargé du casting, me croise et me dit que Yolanda veut à tout prix voir Nick, le héros de mon film, pas Paul Anderson. Elle pensait lui avoir trouvé un nouveau médicament, elle pensait que le mec était vraiment malade. Tout le tournage s’est passé comme ça. La tente a été en partie reproduite, il y avait vraiment une bande de mecs au canal, très sympas, malheureusement on devait ré-utiliser leurs propres tentes et les flics sont arrivés. Ils ont brûlé les tentes devant nos yeux. Ils ont des méthodes raides, mais c’est la mairie qui demande ça, pas eux. J’appellerais pas ça du documentaire ceci dit. Mais c’est la question de la vérité. L’image ne ment pas, quand c’est moins bon ça se voit aussi, et je ne dis pas avoir fait un film parfait. Il faut réunir un certain nombre d’ingrédients. Qu’on y croit, que les gens qui le jouent y croient, car plus ils y croiront eux-mêmes, acteurs ou pas, plus le résultat sera bon. En même temps, la difficulté c’est que tu fais un film. Tu peux pas dire aux seconds couteaux de venir telle date à telle heure. Même en leur donnant un billet et en leur promettant dix fois plus le lendemain, ils ne viendront pas, alors que c’est dans leur intérêt. Le billet ils s’en servent pour la came et t’oublient le lendemain. Pour Yolanda par exemple, ou Jenny, la prostituée copine de Paul dans le film, il faut les bloquer dans des appartements, des hôtels. Ricardo devait louer une chambre d’hôtel pour la nuit, rester avec elles pour pas qu’elles se barrent et les laisser se droguer aussi pour éviter le sevrage. Donc faut les laisser continuer leur propre vie en même temps qu’il faut les bloquer quelque part. Leur vie est immaîtrisable, la plupart ne se rendent pas compte qu’ils font un film. C’est d’ailleurs sûrement la seule trace qu’ils laisseront dans cette basse humanité. Je ne dis pas que c’est une trace formidable, mais c’en est une. Le film a quand même une certaine beauté, on a bien bossé. Le chef-op Jonathan Ricquebourg a bossé comme une bête. Certainement pas mal de personnes vont penser qu’on est très fiction. On l’est, c’est une fiction, avec un scénario écrit qu’on a respecté, mais parfois la dimension réaliste prend le dessus. On a tourné dans des endroits où c’est normalement impossible. Je le dis, c’est la première fois qu’un film est tourné dans ces conditions-là dans ces endroits-là. Beaucoup ont essayé, comme Soy Nero, qui parlait des militaires qui vivaient là-bas. Je le sais car j’ai eu un moment son assistant-réal. Ils ont essayé de filmer la Zona Norte, ils se sont faits piqués tout de suite, ils ont jamais eu le moindre plan. Ils avaient moins de connexions que nous.

Comment avez-vous travaillé avec Paul Anderson, qu’on connait surtout pour Peaky Blinders, pour qu’il se retrouvent dans cette ambiance, au milieu des gens de Tijuana ?
On savait pas ce qui allait se produire. J’ai choisi Paul à partir d’une photo. A la base, on en voulait un autre mais on l’a pas eu, et tant mieux. Il a donc fallu trouver un nouvel acteur, et je vois ce mec avec une super dégaine et une super gueule, j’avais l’impression de voir mon personnage. Je ne connaissais pas Peaky Blinders et j’ai commencé à m’intéresser à lui. J’ai décidé de le joindre, malgré les difficultés car il se produisait au théâtre à ce moment-là et avait presque pas de temps à nous consacrer. Un jour je l’ai rencontré à Londres, on en a discuté, il a lu le scénario et il était emballé. Il est assez difficile, il refuse de gros projets avac des réalisateurs très connus car selon lui ce ne sont pas des vrais films, des films qui feront avancer sa carrière. Il est très réfléchi, très investi, pas con. Il adorait le personnage, s’identifiait. Il a fini le théâtre et nous a donné six semaines, ce qui est super court pour faire un film. On a bossé tous les samedis. On avait que le dimanche pour se reposer, tout ça en pleine chaleur d’été à Tijuana et zéro prépa avec les acteurs. Le résultat d’un film dépend de beaucoup de choses. Avec ce film, on est arrivé à un certain résultat, malgré les difficultés, le peu d’argent, et le contexte. Il y a quand même un mec qui s’est fait flingué à quelques mètres de Paul, et un autre à quelques mètres de moi pendant le repérage, ce qui est rare à Tijuana. Il y a du danger, mais d’habitude ils se canardent pas dans le centre car c’est un quartier de tourisme sexuel, de drogue ou d’alcool, donc il ne faut pas faire peur au client. Paul ne s’est jamais dégonflé. Il m’a raconté un peu son histoire, son père est mort et il a un moment vécu avec son frère dans un des quartiers les plus chaud de la banlieue de Londres. Dès qu’il est arrivé, il s’est fait copain avec Diana, la prostituée qui reçoit le landau au début du film, avec tout le monde, tous nos amis de la Zona. Il y a même une partie coupée au montage où il rentre dans la chambre de Diana et Robert, sa vraie piaule, et Paul a posé son cul sur le plumard de Robert. On s’est rendu compte qu’il y avait des seringues partout dessus. Paul a fait son job, il a joué Nick, il a juste fait attention mais pas de truc à la « Vous me dégagez tout ça, c’est quoi ce délire ?! ». Un autre acteur aurait pété un câble et serait reparti en courant avant de me foutre un procès au cul. Paul a adoré, c’était la première fois de sa vie qu’il jouait qu’avec des amateurs et il a été très surpris du résultat qu’il a pu obtenir en jouant avec ces gens-là, car il est très pro. Il a bien travaillé et discutait avec eux en amont.

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Il s’est vraiment mis au même niveau qu’eux…
C’est ça, après eux n’en ont un peu rien à foutre. Bon si ça avait été Brad Pitt, il auraient peut-être été impressionnés mais il sont parfois tellement barrés qu’ils se disent juste : « Cool, on fait un film ». Du moins pour ceux qui s’en rendent compte. C’est pas histoire de dire « c’est vrai, c’est des vrais gens, c’est documentaire », c’est pas ça la vie. La question c’est comment est-ce que des vrais gens ou des vrais acteurs arrivent à un moment à ne pas donner qu’une impression mais à vivre quelque chose qui leur échappe partiellement ? Parce que c’est ça la vie, c’est quelque chose qui t’échappe partiellement. Tu y mets du talent, du travail, du professionnalisme, en même temps du dois accepter que quelque chose t’échappe. A un moment, tu ne sais plus trop à quel moment tu rattrapes la vie et à quel moment tu rattrapes le projet. Mon « job » c’est d’être garant que tout ça ait une chance d’arriver. Ça ne veut pas dire que je manipule la chose totalement, mais j’essaye d’avoir l’œil pour savoir si toutes les conditions nous donnent une chance d’obtenir ce résultat. C’est le décor, la discrétion des gens autour de nous, la bonne longueur d’ondes, etc. Moi c’est le but que je recherche, je veux être troublé, que les acteurs soient troublés… Je sais que si ça commence à m’échapper, j’ai mis en place le cadre pour que ça ne m’échappe pas totalement. Et quand ça commence à le faire, je me dis que là, on est pas mal, qu’on obtient quelque chose.

Un mot pour la fin ?
C’est très bizarre la Zona Norte, mais c’est ce que je voulais décrire. Je ne dis pas y être arrivé totalement, mais ce que je voulais c’était montrer ce microcosme que j’adore, dans lequel je suis bien. Je suis bien avec ces gens-là, je les aime beaucoup, je suis conscient de leur folie, de leur cupidité, de leur connerie, de leur dangerosité, mais je ne sais pas pourquoi. Tout ce que je peux dire c’est que quand je vis avec eux je me sens bien. C’est ça que je voulais montrer. Tout est vrai dans le scénario, tous ces gens ont existé. C’est ça qui m’importe plus que l’histoire, je m’en fous en fait des narcos. J’ai voulu raconter cette histoire car elle est importante, c’est leur mode de vie.

++Tijuana Bible sort aujourd'hui, le mercredi 29 Juillet, en salles.