Dans notre société post #metoo, la relecture du passé ramène sur le tapis quantité de sujets soumis à la dure loi du silence ou de l'hypocrisie. Si le temps a gentiment dégommé la postérité d'auteurs aussi prolifiques que médiocres comme Montherlant ou Peyrefitte, les condamnant à moisir dans certains Emmaüs de France et de Navarre, d'autres comme André Gide sont passés « entre les gouttes », réédités en dépit de déclarations pour lesquelles notre société brandirait aujourd'hui son glaive. Il est ici question des limites de l’art, de ses relations à la morale, et de l’horizon de pensée propre à chaque société. « Autre temps, autres mœurs », disent nos mamies : à une époque où l’homosexualité était réduite au silence, condamnée moralement et stigmatisée, certains auteurs ont aussi fait valoir leur amour des adolescents. S'il faut distinguer homosexualité et pédophilie, ces derniers ont toutefois affirmé leurs attirances pour de jeunes garçons et leurs amours consommées, flirtant trop impunément avec la loi en brandissant toujours l'argument du consentement. Une brève mise au point s’impose.

La pédophilie dans l'homosexualité : un trou noir social et juridique

Comme le rappelle 20 Minutes au moment de l’affaire Matzneff, la pédophilie est condamnée depuis 1832, variant selon la majorité sexuelle, réévaluée de 13 à 15 ans pour les rapports hétérosexuels sous l'impulsion du régime de Pétain. Toutefois, l’homosexualité ne jouit pas de ce traitement : toujours moralement condamnée, elle est hissée au rang de « fléau » social par Vichy, qui crée un délit d’homosexualité en 1942 en laissant la majorité homosexuelle à 21 ans. Il faut attendre V.G.E pour que cette majorité soit abaissée à 18 ans, puis la « dépénalisation  de l’homosexualité » en 1982 pour qu'elle soit alignée sur le modèle hétérosexuel, c’est-à-dire 15 ans. Avant l’inénarrable Mitterrand, donc, avoir une relation homosexuelle avec un mineur de moins de 21 puis 18 ans est un crime. Néanmoins, forte d’une hypocrisie morale et d’un double tabou, la société française fait l’autruche. Les historiens de la pédophilie relèvent ainsi que la condamnation morale est toutefois solidaire d’une certaine pudeur : selon l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu, interrogée par 20 Minutes, le discours sur la pédophilie « reste longtemps et jusqu’aux années 1980 considéré avec une certaine légèreté dans le discours social ». Un trou noir du discours social jouit donc en faveur d’actes dégueulasses. Qui plus est, la révolution sexuelle des années 1970 permet une paradoxale réévaluation des rapports « pédophiles » ou « pédosexuels », comme le montre France Culture dans sa récente et brillante rétrospective. À la faveur de l'affaire de Versailles en 1977, concernant un attentat sur mineurs de moins de 15 ans, nombreux sont les membres de l’intelligentsia française à militer pour l’acceptation de ces pratiques et contre les poursuites judiciaires des principaux concernés. Et, surprise : vous y trouverez même Françoise Dolto en signataire de manifeste pour la réforme du Code Pénal.

Fort heureusement, les temps changent. Les années 1980 sont le lieu d'une prise de conscience des « droits de l’enfant », qui devient un individu peu mature à protéger — auparavant, un enfant, ça n’est rien, ça grandit, ça obéit, ça ferme sa gueule et, passé treize ans parfois, ça peut faire des gosses si l’on veut. Les premières affaires judiciaires de pédophilie contribuent aussi à réveiller l’opinion publique (bonjour Émile Louis, bonjour Francis Heaulme, bonjour Marc Dutroux, bonjour Myriam Badaoui !).

La relecture de l’histoire et le changement total de paradigme amènent la société française à réévaluer ces pratiques qui avaient presque le vent en poupe. Gabriel Matzneff, qui commence déjà à répandre son venin pestilentiel dans les médias, se fait déjà le chantre provocateur de ces pratiques, aussi bien avec des filles qu'avec des garçons. Les voix qui s’insurgent alors contre ces propos obscènes, comme Denise Bombardier (traitée de mal baisée), sont moquées, malgré leur audience et crédibilité grandissantes. Avec la libéralisation de la parole et la sortie salvatrice de scandales sexuels, force est d’exhumer certains sujets, quitte à choquer les nouveaux puritains. Les passionnés de littérature seront ravis (ou non) de trouver des apologies de la pédophilie homosexuelle, souvent alignées sur l’antique modèle « légitimant » de la pédérastie grecque, et d’insoutenables confessions qui n’auraient rien de choquant si elles ne concernaient pas de jeunes enfants de 15 ans ou moins. À une époque où nous questionnons la notion de consentement, que faut-il faire de ces anciens cochons suppôts de Priape qui se trouvent dans nos librairies ?

André Gide ou l’immoraliste : le chantre d’une homosexualité problématique

gide

Gide n'est pas qu'un Prix Nobel réédité : ami des esthètes et charnière dans la France intellectuelle du XXème siècle, il a pu non seulement briller par son anticolonialisme avec Retour du Tchad, ses positions en (dé)faveur du communisme, mais aussi par son amour déplacé pour les jeunes garçons. S’il s’est attelé à faire valoir son homosexualité dans toute son œuvre, Gide était cependant pédophile. Entre relations éphémères avec de nombreux amants et autres méditations sur sa condition de pédéraste, il s’adonne au tourisme sexuel en Algérie, au tournant des XIXème et XXème siècle, introduit dans des bordels de mineurs arabes par Oscar Wilde. De cette « véritable obsession », comme l'écrit Frédéric Martel, naissent plusieurs confessions littéraires, autobiographiques (Journal) ou plus fictionnelles avec L’Immoraliste (1902) ou Corydon, manifeste publié clandestinement avant de vouloir voler la vedette d’une « écriture homosexuelle » publique au Sodome et Gomorrhe de Proust. Son autobiographie Si le grain ne meurt, qui prend la forme d'un aveu en 1924, est aussi remplie de détails morbides sur son attirance pour les jeunes éphèbes : « Je demeurai longtemps ensuite, après que Mohammed m’eut quitté, dans un état de jubilation frémissante, et bien qu’ayant déjà, près de lui, cinq fois atteint la volupté, je ravivai nombre de fois encore mon extase et, rentré dans ma chambre d’hôtel, en prolongeai jusqu’au matin les échos. » Le Journal, réédité par la Pléiade en 1997 sans censure, regorge d’autant d'anecdotes peu soutenables. Gide y confie ses parties de jambes en l'air avec des mineurs âgés parfois de 12 à 15 ans, en sus de cette déclaration qui ferait bondir Denise Bombardier : « Les pédérastes, dont je suis [...] sont beaucoup plus rares, les sodomites [homosexuels adultes] beaucoup plus nombreux, que je ne pouvais croire d’abord. ». Les exemples sont nombreux : si une tribune de L'Express s'inquiétait déjà de cette réédition en 1997 et si certains tentent de lancer un débat autour du bannissement de l'œuvre gidienne, la publication du Journal de Julien Green (autre pédophile, sic) n'en finit pas de ternir le cadavre de Gide : en 1933, le futur Prix Nobel a été pris en flagrant délit en train de tripoter de très jeunes garçons au cinéma, duquel il a été contraint de sortir, selon Green, sous les huées du public. Chantre d’une génération glorieuse, celle de 1870, Gide le professeur d’anti-moraline aux accents nietzschéens n’en demeure pas moins un pédophile notoire.  

Henry de Montherlant, la « liberté d’allure » contre les femmes — mais pour les enfants

Peu nombreux sont ceux qui se souviennent de ce personnage. Ce papi que vous voyez, digne d'un légume déguisé le temps d'un après-midi festif en Ehpad, est un "grand" écrivain. Promis à une gloire posthume selon des sondages et entrevues d’époque, Montherlant moisit aujourd’hui dans certaines bibliothèques, hantant les caisses de vieux bouquins au rabais dans quelques brocantes. Outre les titres farfelus de ses romans, comme Pitié pour les femmes, Les Célibataires, Le démon du bien ou Les jeunes filles — piquante satire misogyne et anti-bourgeoise —, Montherlant a toujours trop aimé les enfants, qui sont loin de se cantonner dans son œuvre au seul motif kawaï ou innocemment chrétien (La Ville dont le prince est un enfant, La Reine Morte, etc.). Sa quête de liberté individuelle, qui échappe aux « lois sociales », le conduit à ce que des théoriciens de la littérature appellent pudiquement la « liberté d’allure », aux garçonnets et même, selon le journal de Julien Green, aux « petits Arabes », tout comme Gide. Mentor de Gabriel Matzneff, qui ne manque pas de célébrer sa mémoire après son suicide en 1972, il baigne dans son hédonisme pédophile avec ses comparses, et se trouve partiellement sauvé par la censure de l’époque : son roman Les garçons, dont il nie l’inspiration autobiographique, est élagué de son vivant en 1969 avant que soient rétablis par Gallimard les passages trop nauséabonds. Sa correspondance avec Peyrefitte, autre pédophile notoire, n’est que partiellement publiée : le premier tome sera étouffé par le scandale.

Roger Peyrefitte, l'ignoble berger qui aimait les « agneaux »

Puisqu’on en parle, voici Roger. Roger est ce que d’aucun appellerait aujourd’hui une ordure. Et ce n'est pas pour cette belle boutade ou sa relation amicale avec Amanda Lear que nous allons le sauver. Roger n'est pas un « écrivain sulfureux », non,  c'est un écrivain pédophile. Fier de sa « pédérastie » — qu’il préfère à l’étiquette d’homosexuel — il écrit notamment dans ses Propos secrets : « J’aime les agneaux, pas les moutons. ». Écrivain médiocre, il ne laisse pas de grande œuvre à la postérité, malgré sa grande notoriété dans les années 1970 et Les amitiés particulières (sic). Engagé dans diverses associations et revues homosexuelles, il brille aussi par ses propos antisémites en 1990 avant d’obtenir le soutien de Renaud Camus (sic bis). Sa correspondance avec Montherlant, durant les années sombres de Vichy, est une effarante somme pédophile où grouillent les confessions d’amours malheureuses et parties de chasse avec des mignons, notamment le jeune « Doudou », qu’il féminise pour éviter la censure étatique. Au programme : dissertations sur la morale, dédain de la bourgeoisie catholique, récits d’ébats sexuels et de sentiments pédérastes, blagues sur l'idéologie allemande. Qu’à cela ne tienne, Peyrefitte obtient malgré tout le « soutien » de notre Église catholique, qui le munit des sacrements lors de sa montée au ciel en l'an 2000. Un grand merci à la Papauté — et surtout au temps destructeur.


Que faire de ces actes ignominieux ? Il semble que le tabou de l'homosexualité ait, d'une certaine manière, permis à ces écrivains d'échapper à la condamnation sociale et juridique dans la France des Trente Glorieuses. À une époque où la pédophilie n'était pas un discours sérieux, le double tabou d'une pédophilie homosexuelle a sans doute permis à ces auteurs d'éviter une mise au pilori. Dix ou quinze ans plus tard, ils auraient pu déchainer les foules comme le font Booba et Kaaris. Héritier de cette clique parisienne intellectuelle, Gabriel Matzneff pourrait d'une certaine manière payer l'addition pour eux. Faut-il brûler les reliques de Montherlant et Peyrefitte, brûler Gide et le retirer des programmes scolaires ? Certains diront oui, d'autres prôneront la contextualisation et le relativisme, à l'heure où ces pratiques relèvent aujourd'hui de ce que l'on appelle parfois "pédocriminalité".

 ++ Nous avons fait le choix d'utiliser le terme "pédophile" ici, ou d'autres quand le contexte et nos sources s'y prêtaient. Pour un éclaircissement lexical sur ce pointilleux sujet, l'article de 20 Minutes propose une petite mise au point ici. On vous invite aussi à lire Histoire de la pédophilie, de lire et écouter la rétrospective de France Culture sur les intellectuels et la pédophilie ou Julien Green et son homosexualité, mine d'anecdotes pour briller lors d'une soirée mondaine.