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Créer un média musical, ce n'est pas cirer les pompes des artistes et éviter les sujets qui fâchent

Aujourd'hui l'industrie musicale et la presse sont aux abois, la complaisance entre musiciens et journalistes est souvent de mise, partenariats payants obligent. Un cercle vicieux. Aux antipodes, l'acte fondateur du mouvement Rock Against Racism (RAR pour les intimes), c'est une lettre adressée à Eric Clapton dans le NME par Red Saunders, Roger Huddle, Jo Wreford et Pete Bruno. Car comme nous vous en parlions il y a peu sur Brain dans un petit jeu, celui qui a connu à nouveau le succès après des années de galère grâce à sa reprise du I Shot the Sheriff de Bob Marley n'a pas hésité à faire la pub d'Enoch Powell, ministre conservateur et idéologue de la re-migration, afin que l'Angleterre ne devienne pas "une colonie noire". Certains accuseront la boisson de l'avoir égaré, d'autres de l'avoir désinhibé et d'avoir montré son vrai visage. Là n'est pas vraiment le débat, au fond, même si Clapton renouvèlera son soutien à Powell dans le magazine Uncut en 2004. Dans cette lettre, Saunders et Huddle en appellent aux volontaires pour créer un mouvement appelé Rock Against Racism. Ils reçoivent des centaines de missives de soutien. Ils lancent alors le fanzine Temporary Hoarding, qui n'hésite pas à s'attaquer aux pontes du rock lorsqu'elles affirment leurs opinions puantes. C'est pourquoi leurs rangs grossissent lorsqu'ils critiquent Bowie qui déclare sa fascination pour le fascisme et consacre Hitler comme la première des rockstars ou les dérives de Rod Stewart, qui avant d'être le sosie d'une coiffeuse-visagiste du Vaucluse était un mod respecté. Un journalisme de combat dont le milieu actuel devrait prendre de la graine, nous les premiers. Mais aussi un moyen de pousser la scène punk à s'engager et à être au clair avec son public. Le groupe Sham 69, qui connaissait bien le problème d'être aimé par des cons, le groupe devant régulièrement se jeter dans la foule pour se bastonner avec les skins d'extrême-droite, traîtres au mouvement skinhead originel, qui pourrissaient leurs sets et les Clash, qui ont vu leur chanson White Riot mal comprise (ils exhortent les blancs à se révolter comme la communauté noire, pas à mener une guerre raciale) et récupérée, ont ainsi pu affirmer leur antiracisme viscéral en participant aux concerts de RAR.

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 Passionner la jeunesse, avant qu'elle ne sombre dans le fatalisme ou la tentation de l'extrême-droite

Ce qui est le  plus vivifiant lorsqu'on regarde White Riot, c'est la façon dont Rock Against Racism a embarqué les jeunes, les vrais, ceux qui vont à l'école. Il y eu le fanzine School Kids Against the Nazis (Skan) à Sheffield, fait par et pour des lycéens, que les petits antifas allaient distribuer dans plus de vingt établissements. Très vite d'autres suivirent, autogérés par les adolescents. A l'époque, les badges de l'Anti-Nazi League deviennent un phénomène de mode dans les cours. Comme une évidence pour cette jeunesse prolétaire qui a toujours vécu dans la mixité. Ce qui montre bien que l'antifascisme n'est pas une affaire de bobos lettrés déconnectés de la vraie vie, comme on peut parfois le lire sur les réseaux sociaux. On ne peut qu'adhérer au slogan qui circulait alors dans les rangs du mouvement : "Blame bosses, not the black". Jouer sur l'affrontement entre les communautés, c'est la diversion préférée des suppôts du grand capital (coucou Macron, Jean Castex et Darmanin, on vous voit venir de très très loin avec votre "lutte contre le séparatisme"), et ça, ces kids l'avaient compris. On ne peut en dire autant de nombre de nos contemporains plus âgés qu'eux.

Soutenir les  groupes montés par des enfants d'immigrés et les concerts mélangeant les communautés
La grande découverte du film, c'est le groupe punk Alien Kulture, composé de fils d'immigrés pakistanais musulmans et d'un blanc. Leur nom est une réponse directe à la Dame de Fer, qui tout juste élue avait exprimé sa peur de "l'inondation de l'Angleterre par les gens d'une autre culture". Si on se doutait que la vie de ceux qu'on appelait et qu'on appelle encore en toute décontraction les "pakis" ne devait pas à l'époque ressembler à un tour de tasses à Disneyland, on en apprend davantage sur l'ampleur des dégâts. Habitués à se déplacer par groupe de dix dans les rues pour éviter la ratonnade, les membres de la communauté doivent subir, outre les assauts des skins, le racisme quotidien. Le jeu à la mode à l'époque : mettre de la merde de chiens dans leurs boîtes aux lettres. Trop lol. Avec l'aide de RAR, Ausaf Abbas, Azhar Rana, Pervez Bilgrami et Huw Jones peuvent faire entendre leur voix et leur rage. Imaginez les Buzzcocks qui troqueraient les histoires d'amour pour narrer le mal-être de la jeunesse au cul coincé entre deux nations, et vous avez à peu près une idée de leur musique. La marque de fabrique de RAR, c'est aussi de provoquer ce putain de melting-pot en proposant de concerts où artistes noirs, reggae le plus souvent (dont l'immense Peter Tosh), et blancs se succèdent sur scène. Lors du festival organisé à Londres en 1978, où près de 80.000 kids pogotent après avoir manifesté pour dire merde au chômage et au National Front devant The Clash, The Ruts, les Buzzcocks, X-Ray Spex, Sham 69 ou Generation X, ce sont les légendes de Birmingham Steel Pulse qui scotchent tout le monde, lorsqu'ils arrivent encagoulés pour jouer leur titre Ku Klux Klan. Foutrement gonflé.

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++ White Riot de Rubika Shah sort aujourd'hui au cinéma alors sortez-vous les doigts du cul les rockeurs.