Qu’est-ce qu’il se passe entre le 7 avril 1993, jour où tu manifestes contre la mort du jeune Makomé M’Bowolé, survenue la veille dans un commissariat parisien, et juillet 1994, au moment où débute le tournage de La Haine ?
Ce qu’il s’est passé, c’est que je suis rentré chez moi après la manifestation avec une idée de scénario en tête. Enfin, disons que j’en connaissais déjà la fin, qui était celle de Makomé M’Bowolé : celle d’un jeune homme tué d’une balle dans la tête par un policier pendant une garde à vue. Je voulais raconter la journée de trois gars, un juif, un arabe et un black, mais il fallait dérouler un fil narratif suffisamment intéressant pour arriver à cette fin. En gros, expliquer comment ce môme a pu se réveiller presque insouciant un matin pour finalement être retrouvé mort dans un commissariat quelques heures plus tard. Je voulais qu’il ne se passe pas grand-chose durant cette journée, que les trois potes ne soient pas des voyous, mais des gens extrêmement humains, empathiques et drôles. Comme mes potes de l’époque, en quelque sorte.  

J’imagine que tu as dû rencontrer quelques difficultés malgré tout.
Bien sûr, il a fallu parfois trouver des alternatives pour tourner le film : c’est pour ça qu’il s’appelait originellement Droit de cité, et non La Haine, afin de ne pas effrayer les maires ; c’est pour ça également que l’on a tourné les scènes à Paris avec de longues focales ou en caméra cachée, afin de consacrer l’essentiel du budget aux hélicoptères nécessaires pour tourner la banlieue en plan large. Il faut bien se rendre compte qu’en 1995, pour connaître les banlieues, il fallait les montrer. Il n’y avait pas Instagram ou autre, le cinéma était essentiel pour révéler certains aspects de ce monde. Mon but était donc de montrer aux gens qui ne sont pas au courant ce qu’était la vie en banlieue. Au moment où sort La Haine, on entend de plus en plus le mot racaille dans le début public, et moi, je voulais faire comprendre que la rage et la colère de ces jeunes ne sortaient pas de nulle part. Vince, Saïd et Hubert ne sont pas des sauvages, et cela, on le comprend aisément en plongeant dans leur quotidien, en expérimentant ce qu’ils vivent chaque jour.

Tu n’avais réalisé qu’un film auparavant : Métisse. Tu penses que tu n’aurais pas pu faire La Haine ainsi si tu n’avais pas eu cette expérience au préalable ?
Disons que ce sont toutes mes expériences sur les court-métrages, en tant qu’assistant ou acteur qui m’ont permis de réaliser La Haine comme je le souhaitais. Je n’avais que 27 ans à l’époque, mais déjà dix ans de cinéma. J’avais accumulé un savoir-faire qui faisait que je savais où je voulais aller et comment trouver les financements nécessaires. Surtout, je savais que je ne pouvais pas filmer La Haine comme j’avais filmé Métisse. Ce que je n’avais pas prévu, en revanche, c’est que les médias profiteraient de ce film pour faire de nous des stars et vendre du papier sur le dos de la banlieue…

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En répondant aux questions, tu participes malgré tout à ce petit jeu, tu ne crois pas ?
Ce qui me gêne, c’est d’avoir l’impression d’être la petite starlette que l’on vient interviewer pour parler des banlieues alors qu’il vaudrait mieux aller sur place, voir comment ça se passe en banlieue. Le job des journalistes n’est pas simplement de relayer, c’est aussi de prendre des risques.

Ces papiers là existent aussi. Là, l’idée est surtout de parler des coulisses du film…
Le truc, c’est que la genèse du film est moins passionnante que ce qu’il raconte du monde autour de nous.

Justement, est-ce que ça te frustre que l’on parle toujours de La Haine pour son sujet et moins pour sa réalisation, très stylisée pour le coup ?
Au contraire, je trouve que l’on parle plus de sa technique que de son sujet… C’est d’ailleurs pour ça que ce filme traverse les époques, parce que sa réalisation fait qu’il a trouvé sa place en tant qu’œuvre cinématographique. Si La Haine n’avait été qu’un message, le film n’aurait pas marché.

J’ai lu que la scène du barbecue sur le toit avait été la plus difficile à tourner, notamment à cause du plan-séquence qui suit Saïd. Tu peux revenir là-dessus ?
Ce n’est pas qu’elle était difficile à tourner, c’est juste qu’il y avait 30 imbéciles à filmer et que ces derniers n’étaient pas du tout coordonnés. C’est là qu’il faut faire preuve de créativité et savoir qui engueuler pour que la scène se tourne comme souhaitée. Là, au final, on n’a eu les plans définitifs qu’au tout dernier moment.

Je sais que le personnage d’Astérix était une composition de François Levantal. Cela signifie qu’il y avait beaucoup d’impro pendant le tournage ?
Non, tout était préparé à l’avance, justement pour éviter toute forme d’improvisation. Tout simplement parce que l’impro ne permet pas de faire un cinéma techniquement pointu. Je voyais La Haine comme un film trop précis pour permettre ça. Ce qui n’a pas empêché les acteurs de me faire des suggestions afin que leurs lignes de textes collent avec leurs mots, leur façon de parler et leur rythme.

J’ai pourtant lu que la scène dans le commissariat avait été réalisée de façon plus libre…
Ah, celle-ci, oui, mais c’est surtout parce que la caméra est fixe, que le ton de la séquence est clair et que l’on pouvait laisser davantage de liberté aux acteurs. Tout ne s’est pas fait en une prise pour autant.

La scène dans l’appartement d’Astérix est la dernière scène à avoir été tournée. Pourquoi celle-ci ?
Il n’y a pas de raisons particulières, c’est juste qu’un film ne se tourne pas forcément dans l’ordre comme chacun sait. Là, c’était le dernier jour de tournage, c’était une scène que j’avais écrite à moitié et, pour être honnête, je n’y croyais pas. Alors, quand François m’a suggéré d’incarner un personnage un peu plus fou, presque dévêtu, plutôt que fringué comme un gansgter, je lui ai fait confiance. Comme il était pote avec Vincent Cassel dans la vraie vie, je sentais qu’il pouvait se passer quelque chose.

Je sais que tu avais déjà les trois acteurs en tête au moment de te lancer dans l’écriture. Tu dirais que ça été plus simple d’écrire les dialogues de ces personnages sachant leur personnalité à la base ?
Le truc, c’est que j’avais déjà écrit le scénario, tout seul. Ensuite, on l’a retravaillé tous ensemble, mais je savais déjà que je voulais un blanc, un arabe et un noir. Je connaissais Hubert depuis Métisse, Vincent était un pote de la rue et connaissait Saïd. Ça fonctionnait très bien entre eux, donc on a foncé !

Qu’est-ce qui faisait la force de la cité des Noé, hormis le fait que la mairie était l’une des seules à accepter le tournage ?
Peut-être le fait qu’elle ne ressemble pas à une cité, telle que l’on peut se l’imaginer. Elle est à taille humaine et voit ses murs ornés par le portrait d’André Malraux et différents intellectuels. C’est forcément très graphique.

Tu y es retournée depuis ?
Pendant un temps, j’ai présidé le centre social, mais c’était trop loin de chez moi. Je n’avais pas le temps de cumuler mon travail avec celui-ci, ça n’avait donc aucun sens que je reste impliqué dans ce rôle-là.

J’ai cru comprendre que la soirée du film à Cannes était un sacré bordel, tu avais notamment choisi d’inviter des jeunes des banlieues environnantes pour faire la fête avec vous…
C’était une fête à Cannes, rien de plus. Il y avait certes des bières, des merguez et des banlieusards plutôt que des starlettes et du champagne, mais il n’y a clairement rien à dire de plus là-dessus. Simplement que l’on était tellement gêné d’être à Cannes avec un tel film que cette soirée était aussi une façon pour nous de conserver un certain recul.

Le fait que les policiers aient décidé de tourner le dos à l’équipe du film lors de votre montée des marches, ça t’a surpris ou déçu qu’ils le prennent ainsi ?
C’était la suite logique. S’ils avaient tous salués le film, cela serait revenu à reconnaître leurs erreurs, ce que les forces de l’ordre ne font quasiment jamais… Le fait que la police tourne le dos au film, ça a donc plus été un honneur qu’autre chose, ça montrait qu’on mettait le doigt sur quelque chose.

++ Et si vous avez envie de continuer à palper l'héritage de La Haine, rendez-vous à l'expo Jusqu'ici tout va bien, organisée par l'école Kourtrajmé au Palais de Tokyo. Plus d'infos ici.