C’est la rentrée. Tout le monde déprime, mais Bénédicte est révoltée : les parents d’élèves l’ont dévisagée, elle et son mari, parce qu’ils ne portaient pas de masque. Bénédicte en a marre des « moutons », et elle n’est pas la seule. Genetik, quelques minutes plus tard, partage avec ironie une vidéo où les enfants d’une école primaire jouent à un mètre de distance : « tiens des robots !!! ah merde !!! c des enfants bien dresses !!!! Achtung !!! ». Comme Genetik, chaque membre de ce groupe râle à longueur de journée et conspue son prochain, qu'il juge lobotomisé, avec des arguments personnels ou des blagues « bigardesques » défiant toute logique : quand on pète, ça passe à travers le tissu, alors quel est l'intérêt de porter un masque ? Dans la frénésie d'une rentrée assommante et inédite, j'ai observé ceux qui se rêvent résistants opprimés, ces lutteurs anti-plastique et complotistes.

« Il ne sert à rien les masques !!! » : un ras-le-bol général

En écumant le groupe, fort de 8000 membres, on se rend compte que les profils se ressemblent tous plus ou moins. Ils ont entre quarante et soixante ans et portent tous les mêmes prénoms : Christophe, Isabelle, Sophie, Alain ou Catherine. Parfois absentes, leurs photos de profil sont des selfies très mal cadrés, recouverts de stickers divers et variésou se limitent à la sobriété d’un paysage Windows 97 ou d’un champ de pâquerettes.

Leur point commun ? Le ras-le-bol. La défiance de la population à l’égard d’un gouvernement qui a précédemment brillé par ses multiples tergiversations ne fait qu’exploser au sein du collectif. Dans ce monde parallèle, on défonce tout ce qui bouge : le débat, les « journaputes » et autres « merdia », la pondération, Emmanuel Macron. Chaque message est rempli d'une franche conviction qui verse parfois dans la rancœur et la violence. Un seul message, même un seul mot, exprime une exaspération.

Un sondage publié par un membre du groupe est d'ailleurs unanime : sur 90 votes en l'espace d'une heure, 69,8% préfèreraient sortir librement et contracter le Covid-19 et 20,1% un reconfinement au port du masque (10,1%), lequel n'est pour eux le symbole d’un pouvoir qui aliène les Français : « il faut arrêter la peur », assène Gilles Germain Z. avec douze émoticones de fulmination. Sophie est tout aussi véhémente : « il faut que ta mascarade cesse macron tu nous emmerde la vie minable banquier dictateur de merde ».

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Masques et virus : la mauvaise plaisanterie

Selon ces anti-masques, le Covid-19 n’est qu’une vaste supercherie à laquelle il faut mettre un terme. Luttant contre un sceptique, Martine E. oppose sa propre expérience : « J’ai 67 balais et suis contre le masque. J ai fait l’Afrique et j’en ai vu d’autres. Va te faire f…… ». La majorité d'entre eux connaissent quelqu'un qui a contracté le virus sans être mal portant ; certains prennent des selfies dans les parcs d'une Pitié-Salpétrière libérée de son secteur Covid, quand d'autres relaient des analyses consacrant la fin de la pandémie. Contre la dictature sanitaire qui se mettrait en place, leur révisionnisme viral fait florès. Virginie B. veut faire confiance à « nos défence immunitaires ». Isabelle R. ne veut pas de ce morceau de tissu « aussi efficace qu’une passoire pour de l’eau ». Quand on lui demande ce qu’elle pense de la situation, elle clame : « Au fait, l’épidémie est finie, y a plus de morts par contre on meurt énormément tous les jours en France du cancer ! ». 

Certains sont plus hardis. Il n’y a eu, le 29 août, que 4 décès liés au coronavirus recensés en France. Certains connaisseurs de la médecine comme Karine R., étudiante lyonnaise en Langues étrangères appliquées, rouspètent : une pandémie se mesure seulement au nombre de morts. « Il n’y a plus de virus », constate-t-elle. Beaucoup d'entre eux, comme Alain T. ou Harry C., encensent plutôt le professeur Raoult ou des médecins marketés aux noms fantasmatiques dignes des Feux de l'Amour, brandis comme les voix de la sagesse, mais dont l'existence publique n'est pas avérée.

Natalie, elle, veut de l’hydroxychloroquine : comme d’autres, elle relaie des supposées études médicales prouvant la toxicité du masque, nid à bactéries mortelles, inhibiteur d’oxygène et baignoire de CO2. Il tue. Tous les tracts numériques et messages d'alerte rivalisent avec les montages trumpistes d'outre-atlantique : le maniement de la police Verdana vise à démystifier face aux contradictions de l'état. Bien évidemment, c'est faux. Quand on souligne la fake news, l'argument de la vérité est brandi : « possible mais c vrai » répond Robert G.

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La défiance s'applique à toutes les institutions : l'État, ces guignols, les médias manipulateurs, les autorités médicales. Tout ce scepticisme est exacerbé par une violence discursive et la fermeture au débat : les membres du masque refusent toute forme de discussion ou de dissonance. Le militantisme n'admet pas l'hétérodoxie. 

La liberté à tout prix  : un non-foyer de réflexion

Le bout de plastique qu'est le masque est indéniablement un outil politique : il est le signe d’un principe d’hyper-précaution dont on pourrait questionner l’efficacité. Pour beaucoup d'anti-masques comme Stéphane, pourtant, le masque est liberticide : c’est du muselage dictatorial, un mensonge d’état. Car aujourd’hui, le Covid-19, ce n’est que le « nez qui coule » ou une « gripette » qui ne justifie en rien l’avilissement de tout un peuple à cause de quelques milliers de quidam hospitalisés. La critique de la classe politique et des autorités sanitaires se double d'une rhétorique anti-policière : les forces de l'ordre sont perçues, à maints égards, comme les bras droits de la dictature. Commentant la photo d'une école maternelle dont l'entrée est contrôlée par deux policières masquées, Fa B. affirme qu'il « faut vraiment être creux pour faire ce métier ils ont aucune valeurs aucune dignité et après ils s'étonnent que personne ne les aime ils sont à gerber »

Anti masques

Les opinions côtoient les rives d'un discours libertarien qui rappelle celui de l'Amérique rurale, plaçant la liberté individuelle au dessus de tout autre principe. Policiers et politiques sont ainsi une autre réalité qui entend écraser le peuple. Les maîtres mots sont« non », « guignols », « réaction », « résistance », « mascarade ». Tout un jargon juridique émaille les interventions, sans être toutefois prolongé : tout serait anti-constitutionnel, dictatorial, voire digne des « SS Gestapo » selon Sonia M. Ce qui émane des commentaires relève, semble-t-il, de la frustration de ne plus pouvoir rien faire, d'être espionné et entravé : Nadine, qui vient de Péronne en Picardie, se sent persécutée et compte ses sorties. D'autres clament haut et fort que c'était mieux avant.

Pourtant, en creusant, tout semble vide. Au lieu d'un vivier de réflexions socio-politiques, le collectif prend souvent l'allure d'un réceptacle à frustrations, une décharge où errent et s'emmêlent les fantômes d'énergies libidinales. Une grande diversité politique se dégage : si la défiance majeure se paie volontiers d'un vote extrême (R.N. ou extrême gauche), beaucoup s'avouent apolitiques. Les attaques du gouvernement et de la politique "traditionnelle" font ainsi des anti-masques un révélateur de la fracture française de l'opinion. La communauté clandestine se forme par alliance des "moi je" et des "on dit". Le plus souvent, quand certains s'essaient à l'argumentaire politique, tout dérape : « A nous de rester neutre, et de toujours penser par nous même. - Et surtout inculquer à nos enfants le bien du mal » affirme Fa B.

Macron on arrivent

La post-vérité : vie anecdotique, violence et travail du "moi"

La constante rhétorique du collectif demeure la primauté exacerbée de l'individualisme politico-sanitaire. Dans la post-vérité, toute affirmation objective relayée par les médias est remise en cause par le seul argument de l'expérience personnelle. Ainsi, Gaieté T. s'énerve : « Ecoute moi bien j’ai PBCO+ENFISHEME+PLUS BRONCHITE CHRONIQUE et je tiens à vous dire je vous prends pas pour une conne et je me suis pas permis de vous tutoyer je fais un scanner tous les 6 mois j’ai 70 ans mais très bien conserver vous me dirait votre âge pour me parler aussi mal ». Si certains membres du groupe font preuve de mesure et de bon sens, ils sont terrassés par d'autres qui se défoulent sur leurs détracteurs ou conspirent. Toute publication devient potentiellement un gigantesque baisodrôme virtuel ou une scène de pugilat digne d'une épopée latine. Un proche est mort après avoir contracté le Covid ? « C'est faux, il est mort d'autre chose », pense Catherine M. Vous émettez des réserves quant à des analyses de pseudo-juristes et médecins en devenir ? Des gens, comme Hervé W., vous recadrent rapidement. On dégaine, et ça part aussi vite qu'une éjaculation massive qui clôture des jours d'abstinence.

insultes

Lorsqu'un message est publié quant au supposé remplacement du Professeur Raoult à la tête de l'IHU de Marseille par Margaux de Fourville, la journaliste santé de BFM TV, des crédules réagissent : « ah bon ? et qu' elle est sa position ? » demande Didier G. France ou Gérard, eux, s'indignent contre cette « cruche », mais Luciano répond que « c'est une "suceuse de b...." ». Certains déplorent néanmoins le flot d'insultes inutiles.

Outre la violence, des centaines de témoignages ressemblent à des anecdotes "à la Karen" : Sabine L. note qu'elle « utilise de plus en plus le drive SANS MASQUE ». Beaucoup regrettent de se faire refuser avec violence par les vigiles des magasinsEmi répond à Nadine qu'« à netto la visière ça passe !!! » alors que Corinne R. propose un remède des plus hardis : « le mettre pour rentrer....et dans les rayons le baisser.... hihi ». Catherine B., elle, appréhende l'avenir au vu de la rentrée scolaire de ses bambins : « à force de porter le masque, je pense que les enfants vont voir la bouche comme une partie intimes »Récemment, Phoebe P. a eu l'idée de frapper fort : tout le monde se rejoint dans un supermarché Leclerc, 200 minimum, et va foutre le zbeul sans masque.

D'où l'idée d'une formation à la thug life, qu'importe le refus ou non d'endosser un statut de supposé délinquant. La dissidence numérique condense ainsi une kyrielle d'auto-figurations de soi : certains crient "JE SUIS DELINQUANT », d'autres s'indignent d'être considérés « hors-la-loi » (puisque le décret imposant le port du masque ne vaut pas la loi) face à l'immense Big Brother qui nous manipulent de toute pièce avec un non-problème. Tout s'écrit comme si le monde entier conspirait contre des soldats du bon sens.

Démasquer la mascarade masquée du masque masquant

Dans une vidéo militante longuement commentée, le jeu de mots sophiste de la « mascarade démasquée » du gouvernement fait sensationVirginie B. commente : elle est, comme beaucoup, fatiguée de porter un masque pendant ses courses :  « Marre que si j’ai pas un masque je peux pu entrer dans les commerces ». Puisque Big Pharma-Illumacronati musèle le peuple, il faut tout boycotter. Et tout y passe : les supermarchés, les grands commerces, les Ehpad, les parcs ou la rue. 

Naturellement, les contradictions de l'État et des autorités sanitaires ont favorisé l'explosion de ces discours radicaux : l'hygiénisme s'oppose ainsi à l'individualisme anti-Illuminati. Pour beaucoup, comme Alain C., refuser le masque revient aussi à refuser les gestes barrières, les vaccins et le simple lavage des mains : « Ça c'est pour les croyants du Covid! Les incroyants sont dispensés! ». Cette mascarade étatique est dénoncée par certains arguments : le monde en viendrait à oublier ses cancéreux, ses insuffisants respiratoires, ses suicidés, voire ses avortés. 

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À un degré supérieur de défiance se placent les complotistes chevronnés. Une partie non-négligeable du collectif adhère ainsi aux thèses de l'avilissement par les grands lobbies : le coronavirus serait un mensonge inventé par Big Pharma et les gouvernements pour faire taire le peuple. L'aveuglement, prisme existentiel de l'esclave selon les analyses d'Aristote dans Les Politiques relayées dans le groupe, soutient une argumentation dénonçant le dévoiement de nos sociétés aliénées.  « Marre des traites et collabo à big Pharma, à l’institue pasteur », rajoute Gilles Germain Z, qui redoute l'arrivée d'un vaccin. Alors, les anti-masques relaient des tracts sur le grand remplacement ou le complot du transhumanisme pour exposer la vérité, à l'image de cette théorie de Robert Kennedy Jr., qui s'est récemment exprimé devant une assemblée de 5000 personnes dimanche 30 août, dont des néo-nazis allemands, lors d'une grande manifestation anti-masques à Berlin.

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"Ça me fait penser en 39/45" : relire l'Histoire

La diabolisation du monde politique et technocratique va plus loin : pour des voix résistantes, certes mineures, le port du masque est comme l'étoile jaune. En effet, qui dit délinquance, illégalité et répression d'un système jugé tyrannique veut aussi dire statut rêvé de victime. Dans le capharnaüm du groupe émergent ainsi certains parallèles dressés entre le port d'un masque et l'étoile juive. Le point commun ? Un signe discriminatoire et avilissant. Des membres comparent ainsi la situation sanitaire à un système totalitaire digne du IIIème Reich : « Ça me fait penser en 39/45 les juifs étaient embarqués s’ils ne mettaient pas l’étoile sur leurs vêtements et là c’est à peu près la même chose. » dit Valérie N. Elle a discuté avec « un ancien généraux » qui lui a répondu qu’elle « avait raison…… ». 12 j’aime. Des contrôles de police devant les écoles sont des traçages : Sonia n'en démord pas avec la SS Gestapo.

Elle ne sont pas seules à évoquer le sort des communautés juives européennes : Véronique N. trouve cela « marrant », puisqu'elle a aussi pensé à ce parallèle. Évoquant la peur qu'on nous afflige à la société civile, Robert considère que « la peur du virus ne suffisait pas ; alors on a inventé la peur de l'amende. La peur que nos propres enfants endoctrinés finissent par nous tourner le dos, et aller vers les oppresseurs. La peur qu'ils en arrivent à dénoncer leurs propres parents... Ça ne vous rappelle rien..? »Au milieu d'anecdotes jaillissent parfois des memes et des circulaires, à l'humour ignoble et truffé de relectures inexactes de l'histoire, avant d'être finalement supprimés par Facebook. En m'insurgeant face à ce parallèle indu, j'obtiens avec d'autres infiltrés des réponses parfois farfelues, qui brandissent la liberté d'expression.

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Quoiqu'il en soit, les parallèles fusent. Brii N. écrit enfin :  « Le port du masque est obligatoire ? Le port de l'étoile juive l'était aussi... Porter un masque n'est pas bien contraignant ? Mettre une étoile sur son vêtement ne le semblait pas non plus... ». Certains infiltrés se moquent, des anti-masques nuancent, d'autres acquiescent.  J'ignore si certains d'entre eux sont des trolls, mais le sang se glace légèrement. Simple provocation ou conviction profonde, certains pourront se demander si l'on ne va pas trop loin. 

 

Ce que l'on peut voir dans ce groupe n'est peut-être pas que de la misère. C'est une sorte de déversement de frustration, d'hypra-défiance généralisée dont la violente décomplexion est sûrement renforcée par l'intermédiaire de l'écran. Règnent une solitude et un sentiment d'abandon entre, selon eux, Paris et les autres, les élites et les gens normaux, les loups et les moutons. Chaque publication va plus loin dans la violence verbale, et aide d'une certaine manière à créer une forme de solidarité dans la souffrance vécue et projetée. Dans l'opacité d'une zone située entre la frustration socio-politique et le degré zéro du troll, la crise du masque va-t-elle révéler, une fois de plus, les failles de nos systèmes politiques ? Dans l'attente d'un vaccin, voici le fin mot de Karine :

karine

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