La fille du chasse-neige, de Fabrice Capizzano, éd. Au Diable Vauvert, 544 p., 22 €

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Et puis un inconnu sort de son Vercors et nous pond une régalade. Fabrice Capizzano a de la poésie au bout des doigts. Du lyrisme niché au creux de mains qui doivent sentir la terre et les arbres. Avec son premier roman, il nous raconte… il nous raconte quoi d’ailleurs ? Une histoire d’amour ? Une success story ? Un basculement dans la folie ? Une vision ésotérique du réel ? Tout ça à la fois ? On ne sait pas trop ce que nous raconte Fabrice Capizzano, mais on veut qu’il continue à parler. A nous border de ses mots, à nous couver de ses envolées. Même si dans son monde, les masques d’amour cachent des monstres, et les colères homériques sont des pudeurs de douceur. On veut rester dans cet univers si complexe, si nuancé. Il paraît que l’on peut tuer la poésie quand on dit la vérité. Capizzano prouve l’inverse. S’il écrit à la plume, celle-ci est tombée du ciel.

Errol Flynn, Mémoires, My wicked, wicked ways, d’Errol Flynn, éd. Séguier, 496 p., 18 €

Mémoires Errol FlynnSi vous avez trouvé que Life, l’autobiographie de Keith Richards, sentait un peu le bal musette, jetez-vous sur les mémoires d’Errol Flynn. Ça, c’est vraiment rock’n’roll. Ouais, ouais, Errol Flynn. La p’tite moustache. Robin des Bois. Tout ça, tout ça. Oui, cet Errol Flynn là a eu une vie de dingue. La phrase « Quatre jours plus tard, je m’envolais pour Hollywood. On était au début de l’année 1935. J’avais vingt-six ans. » arrive à la page 232. Moitié du livre. Parce qu’avant Hollywood, le mec a déjà eu mille vies. Chercheur d’or, trafiquant, exploitant, navigateur, amant passionné… Errol Flynn n’a pas brûlé la chandelle par les deux bouts. Il l’a recouverte d’essence, passée au napalm et faite danser le tango dans une bouteille de vodka. Ces mémoires qui datent de 1959 n’avaient pas été rééditées en France depuis 1977. On remercie la maison Séguier qui a eu le bon goût de garder le titre original plutôt que l'abominable Mes 400 coups de la première édition.

Un jour viendra couleur d’orange, de Grégoire Delacourt, éd. Grasset, 272 p., 19,50 €

DELACOURT-cÇa faisait longtemps qu’on n’avait pas kiffé un bon Delacourt. Il faut bien dire que depuis quelques temps… Est-ce un effet du mercato et de son transfert chez Grasset ? Peut-être. En tout cas, Grégoire Delacourt nous offre un texte magnifique. Comme un poème d’Aragon dont est tiré le titre. L’œil candide d’un enfant différent, voyant le monde en couleur, sourd aux émotions, face à un monde qui s’embrase, où la colère des Gilets jaunes fait un drôle d’écho à l’apathie de son daron. Il y a de la tragédie dans ces pages. Des humains broyés par des décisions qu’ils ne prennent jamais vraiment.
Possible de retrouver Grégoire Delacourt dans quelques listes de prix. Pas forcément le Goncourt puisqu’on a pressé Emmanuel Carrère de sortir son Yoga pour pouvoir concourir et qu’il semblerait qu’il lui soit déjà attribué.

La fièvre, d’Aude Lancelin, éd. Les liens qui libèrent, 304 p., 20 €

livre_galerie_613C’est peu dire que les médias ont eu du mal à cerner le mouvement des Gilets jaune. Et comment rendre compte d’un mouvement sans leader, sans mot d’ordre, libre de tout parti, tout syndicat ? Une mission presque impossible. A moins, peut-être, de prendre son temps. Le temps de raconter des vies. Entières. La vie des Gilets jaunes. Des journalistes. Des politiques. Et c’est ce que fait Aude Lancelin. Avec un brio incroyable. La plume de l’agrégée de philosophie se fait virtuose. Légère et acerbe. La nuance, l’intelligence, la finesse du propos est un délice pour l’esprit. Et la vision de la journaliste nous révèle ces institutions qui ont réellement tremblé. Ose affirmer les jeux de la violence attisée pour décrédibiliser un mouvement. Bref, Aude Lancelin lève le voile. Doucement. Pan par pan. Et petit à petit, on commence à réaliser que nous avons vécu une vraie révolution. Un chapitre d’histoire. Tom Wolfe disait qu’il fallait raconter des histoires. Aude Lanclin, nouveau héraut du gonzo journalisme ? Et pourquoi pas.

Elle a menti pour les ailes, de Francesca Serra, éd. Anne Carrière, 480 p., 21 €

Francesca Serra_153x235_coverOn a déjà beaucoup écrit sur ce premier livre. En vrai, il est une perle qui scintille dans les librairies. Mais il est un peu facile de le résumer à un roman sur les millennials ou la génération Z. C’est selon. Ce que la presse a fait allégrement. A croire que les journalistes découvrent Snapchat, messenger, les sms. Oui, nos héros sont connectés. Oui, ils échangent des messages. Mais la solitude, le besoin d’appartenir à un groupe, l’attraction, l’amour, le sexe sont-ils nés avec la technologie ? Madame Bovary aurait-elle résisté au suicide si elle avait pu crier son spleen sur Insta ? Cyrano serait-il plus heureux avec un filtre snapchat ? Non. Francesca Serra, avec son écriture vivante, livre un roman universel. Atemporel même. L’époque est juste une loupe grossissante. Que la solitude est pesante dans un monde connecté. Que le silence est effrayant dans un bruit constant. Francesca décrit ce crash test auquel nous sommes tous confrontés. Depuis toujours. Celui de nos passions éternelles lancées à pleine vitesse contre un mur d’indifférence. La technologie n’est pas égoïste. L’homme, oui. Et le livre de Francesca Serra est une merveille.

Du côté des indiens, d’Isabelle Carré, éd. Grasset, 352 p., 22 €

CARRE-cDécidément, le regard des enfants, des marginaux, des pas-tout-à-fait-comme-il-faut est en vogue dans cette rentrée. Un besoin de candeur peut-être. Une candeur qui dit mieux que toute autre l’absurdité du monde. Sa violence aussi. A 10 ans, on sait. On sait l’infidélité du père. La tristesse de la mère. On sait la voisine rousse. On pardonne aussi. On découvre les univers. On avance sans juger. Mais en pleurant et en riant. On vit quoi. Et puis Isabelle Carré quitte l’enfant de 10 ans. Et raconte la vie de la maîtresse et du cinéma, dans lequel elle évolue. Elle raconte la violence des hommes. Leur domination. Les rêve déchu. La vie qui vous rappelle à l’ordre. Elle raconte l’existence d’une mère et d’un père. Qui ont d’abord été un homme et une femme. Qui ont fait comme tout le monde. Au mieux. Et puis, Isabelle Carré nous laisse, après 350 pages avec quatre vies sur les bras. Quatre vies qui se sont retrouvées, par hasard, au milieu de l’univers, au même moment au même endroit. Quatre histoires qui s’entrechoquent et tentent d’écrire un chapitre commun. Et cette vérité qui saute au visage au fil des années : il est impossible d’écrire une belle histoire à plusieurs mains.

Requiem pour une apache, de Gilles Marchand, éd. Aux Forges de Vulcain, 405 p., 20 €

9782373050905Ô âmes égarées. Écorchées. Érodées par l’existence. Ames qui trouvent repos sur un frêle esquif. Un esquif sous forme d’hôtel délabré, tenu par un humaniste taiseux, un poète sans rime. Ils sont toute une bande de laissés-pour-compte ici. Comme un refuge d’animaux abandonnés. Toute une bande dont Gilles Marchand, avec sa plume d’ange, dresse le portrait. Toute une bande qui ne demande rien. Qui veut juste passer sa vie entre le zinc et le juke-box. Jusqu’à ce que Jolène débarque. Sans bruit. Lentement. Sans fracas. Jolène est plutôt l’idée qui s’insinue. L’iniquité qui gratte un peu sur le bras et qui finit par vous rendre fou à vous en arracher la peau. Comme ce badge que Jolène porte à sa caisse de supermarché. Un badge avec seulement son prénom. Et tout est dit. Le patronyme pour les patrons. Un simple prénom pour les caissières. Une identité rabotée. Niée. Et la démangeaison sur le bras qui reprend. La timide, la masquée, la discrète devient leader. Leader d’une révolte poétique. Le monde est renversé comme un partenaire de tango. Depuis Une bouche sans personne, Gilles Marchand ne cesse de prouver qu’il est l’un meilleurs écrivains français. Et l’un des plus sympathiques aussi. Mais chut, on s’égare. 

Carbone et Silicium, de Mathieu Bablet, éd. Ankama, 267 p., 22,90 €

9791033511960_carbone_silicium_page-0001Quelle ambition chez Mathieu Bablet. Raconter les 300 prochaines années sur Terre du point de vue des deux premières IA humanoïdes. Ouais, ouais, rien que ça. Deux IA ne formant qu’une seule entité, mais séparées par la force des événements. Deux IA qui vont arpenter le globe par des sentiers différents. Qui vont lutter ou aimer l’humanité. Qui vont essayer de la comprendre dans son imperfection. Deux IA comme deux miroirs de nos désirs, de nos peurs. Du Enki Bilal dans le dessin, du Kubrick dans l’atmosphère. Carbone et Silicium est une œuvre majeure. Mathieu Bablet n’a que 33 ans et on a hâte de découvrir tout ce qu’il peut apporter à la BD. Cœur avec les doigts.

Édition spéciale Violences policières, de Médiapart et La Revue Dessinée, 162 p., 15 €

106691599_3375426502470479_5108637226680427240_oC’était le 7 mars 2019 lors d’un grand débat dans les Alpes-de-Haute-Provence. Interpellé sur les violences subies par les Gilets jaunes, Emmanuel Macron rétorque : « Ne parlez pas de répression et de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. » Bourde de communication ou fond de la pensée du PR ? Peu importe, le grand déni est là. David Dufresne a créé un compte Twitter, puis écrit Dernière sommation et enfin réalisé Un pays qui se tient sage. Cela ne change rien. Alors Médiapart et La Revue Dessinée s’associent pour proposer un hors série spéciale violences policières. Autant prévenir, ça donne envie de descendre dans la rue. L’impunité, des témoignages de policiers, les LBD, le racisme, le futur… Tout y passe. Les plaintes impossibles à déposer. Des citoyens qui frôlent la mort, lynchés par ceux qui doivent les protéger. Oui, lors des Gilets jaunes, l’État a réprimé son peuple par la violence. Une grande violence. Et oui, une part des Français n’y a pas vu d’objection. « Il est 2020, bonnes gens ! Dormez, le guet veille. »