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Keith Haring serait-il en réalité le styliste caché de douze marques ? La question exige une réponse. Jean-Charles de Castelbajac vient de sortir une collection capsule inspirée de l’artiste pour Benetton, la griffe italienne en berne dont il gère la direction artistique depuis presque deux ans. Rendant hommage au street artist qu’il a connu par le passé, il s’ajoute à la longue liste des marques et créateurs qui capitalisent sur l’artiste depuis sa mort en 1990. Pour le bien du monde entier, nous rappellerons donc que Keith Haring n’est pas un DA ou artiste freelance travaillant chaque année pour telle ou telle marque internationale.

 
 
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Comme tout artiste à succès que la mort n'a fait qu'encenser un peu plus, Keith Haring fait toujours l'objet d'un grand prestige qui n'est pas nécessairement muséal. En rejoignant le panthéon des marques Haring-friendly, Benetton n'est pas la première à adapter les créations de l'artiste pour les plaquer sur des kilomètres de coton.

Depuis quelques années déjà, Uniqlo exploite, en collaboration avec le MoMA, les célèbres personnages colorés de l'artiste dans des collections récurrentes qui donnent une touche artistique aux looks des hipsters. Il y a un an, Lacoste proposait à son tour une mini collection aux motifs bariolés qui pimentaient le petit crocodile, histoire de changer des rayures horizontales ou des variations sur le cercle chromatique. Cette année, tout s’accélère : A Bathing Ape en a rajouté une couche au printemps, en capitalisant à outrance sur le petit Keith : 500$ la veste, 115$ le t-shirt et 130$ la casquette. La marque américaine a ainsi rejoint la parisienne Études, qui a présenté dernièrement sa seconde « collaboration » avec l’artiste, à des prix toujours aussi exorbitants. Benetton semble donc décliner (voire épuiser ?) ce qui relève aujourd’hui d’un running gag de l'histoire de l'art contemporain. Fun fact : il a même été possible  de trouver des chaises Keith Haring chez Natures & Découvertes.

 
 
 
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Comment expliquer une telle vogue ? Par le talent, d’une part, mais peut-être aussi par une certaine accointance de ses productions avec le système de production capitaliste. Comme le soulignent les historiens de l'art, Keith Haring a vécu à une époque qui n'est pas si lointaine, déjà marquée par le marketing moderne et le triomphe des industries. Rappelons que l’artiste américain a lui-même misé sur la « marchandisation » de ses œuvres : à la fin des années 1980, il ouvrait à SoHo sa boutique « Pop Shop » qui entendait vendre des produits dérivés de ses créations, à l'instar de jouets ou d'affiches. Défendu par son ami Andy Warhol, il créait néanmoins le tonnerre dans un monde de l’art heurté par cette capitalisation. Micro-scandale auquel il répondait, notamment dans son Journal, en arguant que cette boutique était simplement une « extension de ce qu’[il] fait dans les stations de métro, brisant les barrières entre l’art noble et l’art populaire [high and low art] ». En sus de cette accessibilité revendiquée, sa patte peut aussi expliquer ce succès dans l’industrie du prêt-à-porter : la systématisation de ses formes synthétiques, alliant couleurs primaires et dessin noir, fonctionne parfaitement avec les schémas de réduplication qui caractérisent la production industrielle à grande échelle. 

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On ne peut que se réjouir de voir les œuvres de Keith Haring se téléporter sur nos corps, à la fois œuvres et panneaux publicitaires ambulants, mais veillons à respecter les grands. Après Benetton, les DA de Pimkie travailleraient en ce moment sur des collections « PIMKIE X KEITH HARING ». 

Crédits : Keith Haring artwork © Keith Haring Foundation