On se fait un petit flash back. Racontes nous la genèse du projet.
Yann Danh : J’avais un scénario que je donne à lire à Metaluna Productions. C’est assez long. On refait plein de versions et finalement, on envoie la dernière à Daniel Auteuil. La prod ne le voulait pas, mais moi c’était mon premier choix. En une semaine, il dit oui. Je me souviens, le producteur m’appelle un matin comme un fou, j’étais au lit. « Assieds-toi », il me dit. J’étais couché, je pouvais pas faire mieux. Bref, je rencontre Daniel sur l’île Saint-Louis. Un mec tellement adorable. Il me prend dans ses bras et me dit « super boulot ». Là, je revois toute sa filmographie défiler devant mes yblueeux. Je sors, je suis sur un petit nuage. Il a aimé. Il a dit oui à toutes les scènes d’action. Même celle où on doit le noyer dans une cuve de merde. En partant, il me dit « merci ». Mais mec, c’est moi qui te dis merci. C’était le 1er octobre 2015, je m’en souviendrai toute ma vie.
Gaumont se rapproche du projet. Ils veulent coproduire. Daniel leur a dit que c’était sa priorité de 2016. Putain, c’est parti quoi. Et puis, arrive le mois de novembre et les attentats du Bataclan. Et là, on bascule dans un autre monde. On m’a dit des trucs de type : « Dans ton scénario, il y a un arabe avec un revolver, c’est chaud. » J’ai même entendu des trucs franchement racistes. Pas chez Gaumont. Mais genre « Ça se passe en banlieue, mais on peut mettre juste des blancs ? » Moi, j’habite en banlieue, il y a un peu de plus de couleurs que ça je peux te dire.
Ça devient vite compliqué. On manque d’argent. Moi, je propose d’aller voir Netflix. On me dit que ce n’est pas assez glorieux. Ils réseautent. Je voulais demander à Daniel de baisser son cachet, ils ont refusé qu’on demande. Je sais depuis qu’il aurait dit oui. Maintenant j’ai compris, beaucoup de producteurs ne bossent pas assez. Ils envoient les projets aux quatre grands studios et puis c’est tout. 

Implacable_OtageSequence3Tu oublies le projet à ce moment-là ?
Je récupère les droits, j’y crois encore. Je signe rapidement ailleurs. On me dit : « J’ai un deal de trois films avec Universal, je mets Implacable dedans. » Le deal ne se fait pas. J’attends un an pour récupérer mes droits. Un jour, un producteur demande à me voir, il me dit qu’il l’a lu deux fois qu’il adore, mais qu’il ne peut pas le faire. Là, je suis dépité. Je mets le truc de côté.

Et tu passes à autre chose ?
Je me dis que je vais faire comme pour mes courts. J’arrête de demander la permission, je fais avec mon petit compte en banque. Mais sur d’autres projets, oui. Donc, il y a un an je me lance dans un projet seul. Je termine le film pendant le Covid et je le signe avec Lacme Studio. Comme me le dit Jean-Luc Herbulot là-bas : « Il y a les films que l’on veut faire et les films que l’on va faire. » Winner(s) c’est le film que je vais faire, Implacable c’est celui que je veux faire.

Implacable_CarCrashSequenceV2Et donc, tu mets l’affiche sur les réseaux ?
Oui, je tombe dessus en rangeant des affaires et je partage sur Insta par nostalgie. Immédiatement, j’ai Daniel Russo qui est au casting qui me dit « Comment ça, c’est avorté ? ». Déjà, il se souvient du projet, je suis touché. Un journaliste fait un dossier dessus qui est relayé, entre autre par Philippe Rouyer, ce qui donne de l’écho. Plein de gens me demandent où le télécharger. Des producteurs m’appellent parce qu’ils viennent de voir A tout prix et pensent que je viens juste de le réaliser. Ce qui prouve le manque de curiosité des professionnels. Depuis, j’ai pas mal de gens du métier qui s’intéressent au film. Ça bouge un peu dans tous les sens, mais je ne m’enflamme plus.

C’est à ce moment-là que tu découvres vraiment l’industrie ?
Oui, je ne connaissais pas. J’en avais une idée très naïve. Quand je fais A tout prix, je me dis que s’il est bien, ça va marcher. Les choses s’enchaîneront. Je crois au mérite. Je déchante sévère. Je me souviens, il y a un producteur qui me dit « Ton script est super », en parlant d’Implacable. Génial, on y va alors. Il explose de rire. « Ton script, tout le monde s’en fout. Tout ce qui compte, c’est qui va vouloir me rendre service. » Si tu savais depuis le nombre de producteurs qui m’ont dit « On fait ce film, on sait que c’est une merde, mais le réal c’est le frère d’untel ». Le nombre de merdes qui sortent, alors que tout le monde sait que c’est mauvais… sauf le spectateur. Et le nombre de bons films qui ne se font pas, parce que le réal n’est personne.
J’ai entendu des choses… Que Daniel Auteuil était has been. Dans ce milieu, on ne dit jamais les choses franchement. Je sais que certains ont refusé le film parce que Metaluna était grillé dans le milieu, mais on a préféré me dire que le script n’était pas bon. C’est dur. J’ai eu des moments de désespoir. Tu te remets en question. Maintenant je sais qu’il faut écouter d’une oreille. Le positif aussi. On te dit que c’est super en face et on te descend derrière.

Le système est à bout de souffle selon toi ?
Oui, mais il va perdurer. Un producteur m’a dit que le gâteau n’était pas infini et qu’un nouveau qui arrive, il te prend un peu de ta part. Ce n’est pas un joli milieu. Moi je n’aime pas. J’aime les films. Le milieu sait qu’il doit se réinventer. J’ai plein de producteurs qui me disent « C’est génial ce que tu as fait avec l’affiche, c’est une autre façon de tester le public. De forcer la main ». Moi, je ne l’ai pas fait pour ça, mais c’est vrai que les intermédiaires disparaissent. Plein de distributeurs sont en train de se convertir en producteurs. Toute cette histoire a éprouvé mon envie de cinéma. Ce que j’ai compris, c’est qu’il n’y a plus de règles. Fais ce que tu as envie.