Image 4Jnouns du confinement 

Je sais que ce type d’article a déjà bien alimenté vos feeds Twitter et Facebook l’année dernière, après le buzz autour de la sortie sur Netflix de la mini-série Grégory, qui retrace le meurtre non-résolu du petit Grégory Villemin, le plus médiatisé et le plus mystérieux de l’histoire des cold cases en France. Je ne me retrouvais pas dans le ton du débat autour de la consommation de ces récits d’affaires, résolues ou non. Tout semble avoir déjà été dit sur notre fascination pour les faits divers, mais la redondance du sujet soulève selon moi un tourment plus complexe que l’aveu du goût du sang. 
Comme tout le monde, je n’ai pas cédé aux injonctions du mois d’avril pour rattraper mes années de procrastination. Comme tout le monde, je me suis goinfrée de toute sorte de pizza surgelée après avoir essayé de cuisiner avec Cyril Lignac. Et comme tout le monde, j’ai solidement glandouillé grâce à mes mois d’essais gratuits sur toutes les plateformes puisque personne de mon entourage ne m’avait laissé squatter son compte. A fortiori, si comme moi, vous vouliez fuir la réalité de l’actu, on avait vite fait le tour des fictions potables et des classiques. Et là, du coin de la vignette, j’ai évité le regard « du petit Grégory » presque jusqu’au bout… Attendrie par un marmot assassiné, je ne voulais juste pas ressembler à ceux qui se permettent de se mater ça entre deux séances de Peppa Pig. Et plus je me cherchais des excuses, plus je leur en trouvait à ceux-là. 

Arrêtons de se mentir, le mal est partout (surtout chez Disney)

Si on psychanalyse nos contes de fée, il est difficile de ne pas constater que l’être humain a un pet au casque : on cause de la belle au bois dormant qui se fait magiquement inséminer par un prince plus chelou que charmant, ou du crime passionnel de la petite sirène méchamment friendzonée ? C’est bien cette face cachée, obscène, pernicieuse et ô combien humaine, qui explique l’engouement renouvelé du public pour les émissions de faits-divers. On arrive à ce que j’appelle “porno meurtre informatif”. J’ai volé le terme en titre, à la biblique série South Park : dans le second épisode de la saison 17, les enfants s’inquiètent de la consommation frénétique et libidineuse de ce type d’émission chez leurs parents, au point de relier celles-ci à la vague de meurtres conjugaux qui frappe la petite ville. Ce qui soulève finalement quelque chose d’intéressant : sont-ce les individus qui influent sur les types de programmes ou sont-ce les programmes qui nous influencent tous ? Longtemps convaincue de compter parmi une majorité de personnes saines d’esprit — incapables de participer au commerce indécent du malheur d’autrui — mon égarement devait bien pouvoir s’expliquer. Je sentais déjà mes esgourdes fumer en pensant à Bourdieu et à sa thèse de la manipulation télévisuelle. Et puis, au reality show cauchemardesque de Luka Rocco Magnota, acteur porno amateur, prêt à tout pour sa minute de gloire (RIP Lin Jun et tous les petits matous). Oui, j’ai aussi regardé celle-là.  Pour moi, il y avait un fossé entre les personnes de mon avis (qui voient dans ce genre de programme toute la médiocrité de l’humanité) et ces fanatiques du crime ; je jaugeais leurs raisons entre la curiosité malsaine du soir et l'obsession morbide.

maxresdefault-4En me perdant dans ces médiations toxiques, j’ai tenté de chercher à me comprendre. Étais-je devenue ce genre de monstre déguisé en enquêteur du dimanche ? Je rentrais des mots-clés que je n’aurai jamais imaginé assembler un jour dans ma barre de recherche : « meurtre+fascination+peur ». Google dis-moi ce qui m’arrive ! Comme ça, j’ai pu me rendre compte d’autre chose, l’angle d’attaque le plus fréquent lorsque les médias réfléchissent à cette tradition du feuilleton fait-divers, retombe vite dans les mêmes tentations : pourquoi les faits-divers nous passionnent-ils ? Comprenez-vous cette attirance malsaine ? Entre fascination et voyeurisme, quelle est la recette de leur succès ? etc. Faire du biffe sur le dos du côté obscur ne semblait gêner personne jusque-là. En réalité, c’est systématique, on ne questionne pas le pourquoi de l’existence de ses programmes, on se demande a posteriori ce qui nous donne envie de les regarder. On les perçoit comme un moyen soit de se déculpabiliser, soit de projeter des songes inavouables, de distancier nos peurs… L’expérience du morbide est réifiée en contenu cathartique, autrement dit, la chose télévisuelle nous permet de scruter l’horreur sans qu’elle nous éclabousse. Au-delà de tout ça, quand j’ai osé regarder Grégory, la sensation d’inconfort a totalement laissé place à la magie d’un réel plus fort que lui-même. Toute la scénographie, les archives, photos et témoignages m’ont plongée dans une autre vie, j’ai senti avec certitude les doutes et le chagrin. Toutes ces tronches incroyables que j’ai pu voir, elles étaient là et c’est toute l’âme du récit, qui se donne dans ce sentiment de vérité, et non celui du mal ambiant. 

img_0153« L'homme est capable du meilleur comme du pire, mais c'est dans le pire qu'il est le meilleur. »

Je ne sais pas vraiment d’où vient cette maxime toute fumeuse (mon père dirait que c’est du Coluche). Tout ça pour dire qu’il me semble inutile de repartir dans des raisonnements freudiens, pour re-révéler ces instances en nous qui entretiennent nos inclinations « immorales », ici la propension au macabre et à ses souvenirs. J’ai arrêté d’essayer de baliser mon comportement. Qu’on regarde parce qu’on apprécie le processus d’enquête, qu’on justifie le côté historique ou « hommage », les velléités qui bordent la consommation de récit de faits-divers concernent chacun, même ceux qui prétendent « ne pas pouvoir regarder ». Et j’en faisais partie jusqu’en l’an 2020 après Netflix. Sans virer cynique, on ne peut faire éternellement preuve de pruderie. Tout cela ne nous empêche pas de ressentir une sincère empathie, bien au contraire. Personnellement, je ne me sens pas moins humaine après m’être littéralement perdue dans l’incroyable histoire des Villemin, ou dans la vie extravagante et zarbi de Joe Exotic. Je reste la même, ni plus informée, ni plus cinglée qu’avant. Peut-être un peu plus sensible au malheur des autres, tout compte fait. Je n’essaye plus de m’inventer une fausse aversion pour ce qui est malaisant. Il me semble juste qu’on y trouve ce qu’on veut bien y trouver. Pas d’alerte spoiler, tout ça ne fera pas de nous des monstres cruels. Comme dans l’épisode de South Park, à quoi bon avoir peur que « nos papas mettent de la lingerie avant de broyer la tête de nos mamans avec une brique » ? La chose que j’ai pu retenir c’est que tous les penchants ne se nourrissent pas d’une idée re-projetée, ils s’alimentent eux-mêmes, comme des grands. En fait, si toutes ces images nous inquiètent, c’est parce qu’elles font écho à une autre vérité qu’on connaît déjà tous, sans pour autant se l’avouer : on n’aura jamais fini de rationaliser le fait que l’humain est la pire espèce que la Terre héberge, mais on a de quoi attendre la fin du monde devant notre poste. 

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