Ton film parle des sorcières. En Argentine, la superstition, le surnaturel et la religion sont beaucoup plus ancrés dans la culture populaire qu’en France, je crois.
Gaspar Noé :
 Je sais pas. Pour moi, l’Argentine c’est juste Buenos Aires et ça ne représente pas le pays entier. De la même manière, Paris n’est pas la France. Buenos Aires est une grande ville super occidentale et rationnelle. Mais effectivement, plus près de la Cordillère des Andes ou plus près de la Pampa ou de la forêt paraguayenne, peut-être qu’il y a encore des guérisseurs ou des guérisseuses portés sur des types de soins qu’on peut appeler de la « sorcellerie ». Enfant, je n’ai jamais ressenti ça à Buenos Aires. Comme quand t’es à Paris, des sorciers, tu n'en vois jamais. Le seul moment où j’ai vraiment senti la présence de la sorcellerie, bien plus qu'au Burkina Faso ou dans la jungle amazonienne, c’était à La Havane. A Cuba, les mecs comme les femmes sont tous dans des délires de Santeria où ils égorgent des poulets avec le même sérieux que les Mayas sacrifiaient jadis des enfants. Même les flics ont des grigris avant n’importe quelle opération collective. Après mon tout petit film sur l’exorcisme (ndlr : segment Ritual du film 7 jours à La Havane), je m’étais rendu compte que, à toutes les échelles de la société, les gens croyaient encore à ces formes de magie ancestrales venues d'Afrique.

Lux AEterna t’a-t-il permis d’exorciser des démons de ton enfance à Buenos Aires ?
Non. Le film n’est pas sur les sorcières mais sur une réalisatrice portée sur le thème des sorcières. Lux Aeterna parle plutôt de psychose au travail. Du désir psychotique de domination par tous les membres d’une équipe. Effectivement, ceux qui gueulent le plus fort sont les hommes parce qu’ils ont une voix plus grave mais il n'y a pas un personnage pour rattraper l’autre. C’est juste un champ de bataille avec des egos qui se tirent dessus.

Est-ce que Lux Aeterna est une prépa à ton projet sombre sur la religion ?
Non mais quelque part, ce projet sur la religion a déteint sur celui-ci. Surtout si tu veux faire un film qui traite de groupes religieux, de ces gens qui te vident les poches et le cerveau en te vendant un paradis qui n’existe pas. Toutes les religions sont des entreprises commerciales, sinistres et juste intéressées par le pouvoir. Je me suis dit : comment tu peux représenter un passage historique sur l'inquisition sans tomber dans le ridicule ? T’as des gens qui font des films historiques comme Tarantino ou Sofia Coppola où ils te mettent des éléments modernes à l’intérieur et disent « c’est cool ». Du genre mettre un iPhone alors que la scène se passe deux siècles plus tôt ou une musique pop actuelle dans la B.O. C’est un gimmick sympatoche mais c’est facile. Ça m’amusait que Béatrice Dalle puisse faire un film de cette famille-là où il y a des sorcières habillées en Saint-Laurent devant un parterre de mecs qui sortent presque d’une manif syndicale. (Rires) Même moi si je devais faire un film d’époque, je serais tenté de le casser. Pourquoi faire un film d’époque avec la musique de l’époque ? Pourquoi faire un film dans les années 70 avec une musique des années 70 ? 

Tu cites souvent Bertrand Blier avec son « quand on arrête de te traiter de nazi, là tu dois t’inquiéter ». Climax était en 2018 ton film le mieux reçu et avec Lux AEterna tu es entièrement produit par la maison Saint Laurent et le film est tous publics. As-tu peur qu’on t’attende trop au tournant ? Maintenant qu’on sait à quoi ressemble « un film de Gaspar Noé » …
Pas du tout, car je ne pense pas que le dernier ressemble aux précédents. Effectivement, il n’y avait pas de raison de mettre une bite en érection dans ce film ou d’égorger un animal en direct. Ça ne s’y prêtait pas. Lux AEterna partait avec d'autres types d'intentions. Je me suis dit « essayons de reproduire la névrose d'un tournage lorsque ça part vraiment en couille. » Et lorsque Charlotte et Béatrice se sont toutes les deux mises en transe et à pleurer, j'en ai été ébloui. Mais à la fin, alors que je n'avais rien écrit, c’est sans doute le film le plus drôle que j’ai fait ! Béatrice est très marrante et Yannick Bono aussi. Même Charlotte, quand elle raconte l’anecdote de tournage, je ne m’y attendais pas car c’était improvisé. J’étais le premier à rire en entendant ça. Et, bien sûr, quelques heures plus tard, j’ai cherché de quel film elle parlait. 

Mais tu le diras pas…
Oh, c’est très simple ! Avec Google ou Imdb, tu cherches, tu trouves. (Rires) Pour ce dialogue entre Charlotte et Béatrice, je leur avais juste dit : « Vous pouvez parler de cinéma mais ne citez ni les titres ni les noms des comédiens ou du réalisateur et les spectateurs vont essayer de deviner de quels films il s’agit. »

Tu sembles presque triste que Lux AEterna soit ton premier film tous publics.
Non, ça me fait rigoler ! Jusqu’à présent, j’ai fait que des films interdits aux moins de 16 ou 18 ans. Mais Lux AEterna n’aurait pas mérité plus. Je ne suis pas triste : ça m’a fait rire ! Je me suis juste dit que « c’est le début de la fin ». Et, en même temps, j’ai toujours promis à mon père qu’un jour je ferai un film tous publics. Et ça y est, maintenant c’est fait.

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Pourtant, il dérange dans son final purement visuel, sorte de mix entre Abel Gance (les 3 écrans) et Kenneth Anger (le psyché). Est-ce que cet épilogue formule ta vraie profession de foi sur le projet ?
Tu vois, mon plan préféré se trouve à la fin du film, avec Charlotte sur le bûcher, suivi du générique. Il m’arrive rarement de revoir mes films mais avec celui-ci j'adore revenir pour la fin juste pour le dernier plan. Et ce générique, je crois que c’est le plus troublant que j’ai fait à ce jour. Il te nique les yeux et la tête ! Mais il y avait déjà un strobo à la fin d’Irréversible quand la caméra se levait vers le ciel.

Tu cherchais déjà l’époque d’autres manières de perturber…
Je sais qu’à l’époque le distributeur français disait « Non ! Il faut faire plus court parce que sinon on va avoir des crises d’épilepsie dans la salle ! » Tout ça parce qu’à la fin, il y avait 1min30 de stroboscope. Il paniquait : «Faut pas que ça dure plus de 30 secondes, sinon on va avoir des plaintes ! » J’avais même été convoqué très officiellement par les deux producteurs et le distributeur comme si j’allais au commissariat. Ils m’ont très clairement expliqué que cette minute de strobo, je ne pourrai pas la garder. Mais comme ils avaient été tellement cool sur le reste, j’ai accepté. J’aimais que le mouvement de la caméra monte comme l’effet anxiogène que produisait le noir et blanc. J’ai négocié et j’ai eu au final droit à 40 secondes de stroboscope... Dans la vraie vie, c'est assez facile de se shooter aux stroboscopes. Il suffit d'aller dans un de ces magasins de matériel d'éclairage pour fêtes, et t'en trouves des tout petits à vitesse variable. Tu en prends deux, tu les mets devant tes deux yeux avec des battements rapides et franchement, ça défonce autant que le haschich ou toutes ces merdes empoisonnées qu’on te propose lorsque tu es ado. 

T’en as fait ?
Bien sûr que j’en ai fait ! C’est à mi-chemin entre le LSD et le poppers sauf que le poppers est très dangereux pour la santé et les stroboscopes, ça ne l’est pas à moins d’être épileptique. Et si pendant ton shoot de lumière, tu te mets de la bonne musique à côté, avec les deux stroboscopes légèrement désynchronisés, l'un sur l’œil droit et l'autre sur l’œil gauche, t’as des pures hallus. C’est garanti. 

Pour revenir au thème des sorcières/magiciennes importantes dans ta vie, outre Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg, peux-tu nous parler de Lucile Hadzihalilovic avec qui tu as co-fondé les Cinémas de la Zone ?
En France, t’as des gens qui font des films et des carrières. Et après tu as des gens qui font du cinéma comme des auteurs feraient de la littérature : avec un amour artistique total. J’ai cette sensation quand je vois des films comme Innocence et surtout Evolution. Je crois que ce qu’il y a d’admirable aussi c’est qu’elle ne se pose même pas la question d’une sélection cannoise ou si ça va marcher ou non en salles. Elle possède un amour unique du cinéma comme d’autres l’ont pour la musique ou la peinture. J’adore cette liberté d’esprit qui est toute naturelle chez elle. Quand tu vois Evolution, tu te dis « Mais comment ce film a-t-il pu être tourné et financé ? » Ces derniers temps il a existé quelques autres films oniriques comme Under The Skin, mais t’as l’impression qu’ils sont plus calibrés pour un certain public. Quand j’ai fait Enter The Void, il y avait une place au rêve mais le film est calibré aussi. Et puis tu as des œuvres comme celles de Lucile qui sont brutes de décoffrage, qui sortent de l'esprit de quelqu’un sans passer par un filtre commercial. Il y a un film du même genre que j'idolâtre, c’est Un Chien Andalou

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Un Chien Andalou était un film entièrement fait de souvenirs de rêves, sans modification. Serais-tu tenté par ce processus créatif ?
J’aimerais bien faire un film qui utilise le langage des rêves. Il n’y en a pas beaucoup où tu te dis « tiens ça me rappelle la manière dont mes rêves sont construits. » Souvent le son et l’image sont très bizarres dans les rêves. Les couleurs ont peu d’importance. Sauf lorsque ça a une portée symbolique. Les bords sont arrondis aussi. À tel point qu’il faudrait mettre des noirs aux quatre coins de l’image si on le transpose au ciné. J’ai l’impression que les voix sont désynchronisées. Tu vois quasiment pas les gens parler. Souvent tu as même la voix de quelqu’un sur une autre personne. La langue des rêves est rarement appliquée au cinéma. Alors qu’il s’agit peut-être du plus universel des langages. C’est vrai qu’Un Chien Andalou et Eraserhead s’en rapprochent beaucoup. Meshes of The Afternoon de Maya Deren aussi paraît écrit avec la langue des rêves, qui est très différente visuellement de celle des hallucinations. Souvent, quand tu fais un cauchemar, c’est parce que t’as mal digéré quelque chose et des trucs tous simples deviennent cauchemardesques. Tu peux voir un chat boire du lait dans une coupelle et être terrifié. (Silence) Bien sûr, le film que j’avais vu avant de faire Lux Aeterna c’est The Flicker de Tony Conrad. C’est le premier grand film stroboscopique avec des formes en noir et blanc. Conrad était un beatnik/hippie qui faisait auparavant de la musique minimaliste aux Etats-Unis. À l’époque, les gens assumaient leur rapport à la drogue. The Flicker c’est juste des flashs hypnotiques pendant 40 minutes et ça défonce vraiment.

Avec Enter The Void, tu semblais toucher aux limites de la représentation des drogues au cinéma. Y a-t-il un psychotrope aujourd’hui qui représenterait un nouveau défi à mettre en scène ?
Moi, j’ai été curieux toute ma vie mais là, je ne me défonce plus du tout. La dernière fois que j’ai eu l'idiotie de me forcer à faire un peu la fête dans une boîte pourrie, le lendemain aprèm mon cerveau a explosé et je suis resté à l’hôpital pendant un mois. Et pour soulager la douleur on m'y a donné de la morphine à haute dose. Franchement c’était le meilleur ami que je pouvais souhaiter. (Rire) Mais quand je suis sorti de l’hôpital après, je ne pouvais plus dormir à cause de ça. Le décrochage de la morphine était tellement violent que j’ai même totalement arrêté de fumer sans m'en rendre compte. J'ai vraiment eu du pot. Je fais partie des 10 voire 15 % d'ultra-chanceux à être ressorti vivant et indemne d’une hémorragie cérébrale. Quand t’es proche de ce type de mort stupide et que tu comprends que tu es peut-être sur le point de partir, t’as pas peur de mourir. T’as surtout peur de faire trop de peine aux gens que tu laisses, à tes plus proches qui vont se retrouver avec tout ton sale bordel à gérer.  Du coup, quand t’es à l’hôpital, tu te répètes « ce serait trop naze de mourir, là de suite » mais pas parce que t’as pas envie de t’éteindre. Ça, t’y penses même plus. Tu es épuisé, et ton crâne ne veut plus entendre ces bombardements intérieurs. Mais tu ne veux simplement pas que ton père s'effondre de tristesse parce que tu t'es éteint avant lui.

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De tous tes scandales, quelle est la réaction la plus violente d’un spectateur que tu aies eu, qui te reste et dont tu es fier ?
Quand les gens s’évanouissent en voyant mes films, je suis fier. Ça m’est arrivé plusieurs fois sur Irréversible. Souvent c’était des mecs. Pas des filles. Des types qu’avaient trop fait la teuf la veille. En Ecosse, j’ai vu un mec devant moi tomber dans les pommes. Un gaillard, un vrai costaud style rugbyman ! Si le mec avait voulu me frapper, il m’aurait fracassé. Mais c'est moi qui l'ai mis KO. Et ça m’est arrivé aussi sur Climax de voir des mecs s’évanouir. En Espagne, j’avais fait la promotion et une ambulance était venue chercher un mec. Il s’était évanoui pendant que la fille enceinte se faisait frapper au ventre. Et il n’arrêtait pas de dire « Non, je veux pas monter dans l’ambulance : je veux que Gaspar Noé me signe la fiche des ambulanciers. Moi je le ferai pas ! Gaspar le fera ! » Du coup, je lui ai signé et il a même gardé le papier. J’ai vu aussi quelqu’un à Vienne en Autriche s’évanouir pendant Climax. En général, quand les gens rient, t’es content. Quand ils pleurent, t’es heureux aussi. En tant que réal, lorsque ton rollercoaster marche nickel, c'est que t’as réussi. Et si tu fais des montagnes russes où les gens ne crient pas, c'est qu'il faut tout recommencer.

++ Lux AEterna de Gaspar Noé avec Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg sort ce mercredi 23 septembre en salles.

Crédit photo couv : Courtesy of Saint Laurent
Crédit photos article : UFO Distribution