EhjHZxmXgAALN62-726x1024Femmes puissantes, de Léa Salamé, éd. Les Arènes, 304 p., 20 €
La puissance serait une affaire d’homme. Prenant sa source dans la bite donc. Comme l’impuissance. Une femme, c’est un homme en moins bien. La colère devient hystérie. La discrétion, timidité. L’ambition, l’arrivisme. Et la puissance devient la castration. Léa Salamé a pourtant rencontré des femmes puissantes qui ne se définissent pas comme telles (sauf une). Et c’est passionnant. Des profils tellement différents. La rigueur presque austère de Chloé Bertholus. Le rentre dedans humaniste de Christiane Taubira (mon dieu qu’on aime cette femme). L’intelligence et l’amour bouleversants d’Elisabeth Badinter. La punkitude libératrice de Béatrice Dalle. Ca fait un bien fou de lire ces femmes. Qui sont puissantes, oui. Et bien plus que des hommes, parce qu’il aura toujours fallu plus prouver. Et à l’heure où l’on interdit de montrer des seins (organe de la féminité par excellence), où l’on veut dire aux jeunes femmes comment s’habiller et les culpabiliser sur leurs corps, où les féministes sont attaquées quand leur frère est accusé, à l’heure où les misogynes (non, pas les hommes, juste les connards, d’ailleurs le livre de Léa Salamé est dédicacé à un homme), dans un chant du cygne, tentent une dernière embardée dans l’ancien monde, à cette heure-ci, il faut acheter ce livre par dizaines et le distribuer. Parce qu’il est temps qu’un petit garçon affiche un portrait d’Elisabeth Badinter ou d’Amandine Henry dans sa chambre.

UNDERLAND_plat 1_page-0001Underland, de Robert Macfarlane, éd. Les Arènes, 458 p., 24,90 €
L’ovni du mois. Fascinant. Étouffant. Onirique et scientifique. On savait Macfarlane porté sur la nature. Le genre d’écrivain qu’on imagine batifoler nu, fumant de la weed avec un leprechaun et la moitié des personnages des studios Ghibli. Mais pour son dernier livre, Bob est parti sous terre. Et c’est un voyage sans fin. Géologique, historique, culturel, fantasmagorique. Comme il le rappelle dès le début, le sous-terrain est le vrai inconnu. Levez les yeux au ciel et vous verrez les étoiles. Vous pourrez imaginer l’univers et l’infini. Mais baissez les et votre vision s’arrête à vos pieds. Le sous-terrain c’est le sacré. Le sommeil de nos morts et de nos secrets. Mais c’est aussi le lieux de nos hontes, de nos déchets radioactifs. C’est notre passé qui s’endort par strate. Quand la terre se creuse, quand les glaces fondent, le passé ressurgit. Glorieux ou honteux. Là un squelette, ici un virus oublié. De la même façon que si tu veux vraiment connaître Paris, il vaut mieux fréquenter le métro que le Flore, si tu veux connaître la Terre et ses habitants, glisse toi en elle. On vous cache pas que certains passages peuvent être déconseillés aux claustrophobes, mais dans ces cas-là, on referme une minute le bouquin et on admire ce qui est sûrement la plus belle couverture de l’année.

BIGOT_GOUJON_DAFT PUNK INCOGNITO_COUV_HD-1 (1)Daft Punk, d’Yves Bigot, Camille Goujon et Michel Goujon, éd. De l’Archipel,  352 p., 20 €
Oubliez Moto Magazine, la voilà la vraie bible des amoureux de casques. Tout, tout, vous saurez tout sur les Daft. Ne nous y trompons pas, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo sont peut-être les artistes les plus importants du 21ème siècle. Parce qu’ils ont révolutionné la musique, mais pas seulement. D’abord, parce qu’ils ont été les premiers a décrété que la célébrité était un truc de beauf, réservé à des instagrameurs et à des Marseillais partis se dorer la pilule à Miami. La célébrité est l’objectif des dépourvus de talent. Les Daft Punk ont redéfini la pop culture, la célébrité et l’électro. Ouais, rien que ça. Il leur resterait à trouver un vaccin contre la connerie et il pourrait postuler à un prix Nobel. Les ramifications de leur réseau est infini. C’est ce que ce livre nous permet de toucher du doigt. D’un coup, une prise de conscience : tout ce qui a marqué musicalement cette dernière décennie porte la patte des Daft (sauf pour Jul, là, ils n’y sont pour rien). Comme on parlera encore d’eux dans un siècle, il est peut-être temps de se renseigner un peu. Donc, on lit ce livre et on le range à côté de ses bonquins d’art sur De Vinci et Wagner.

LUnDesTiens_Plat1_bande_page-0001L’un des tiens, de Thomas Sands, éd. Les Arènes, 300 p., 15 €
Vous l’avez ce petit goût d’apocalypse cette année ? Thomas Sands oui en tout cas. Un monde décimé par une pandémie et par la pollution. On ne va pas se mentir, si vous n’avez pas trop le moral, évitez. Partez plutôt sur un intégral d’Annie Cordy. Parce que là, même La Route de McCarthy, c’est Oui-Oui sous MDMA à côté. Des récits d’apocalypse, la littérature en a son lot. Mais Sands va au bout du délire. Aucun espoir. La mort est au bout de la route. Aucun personnage ne se fait d’illusion. Des personnages camusiens, spectateurs de leur vie. Des errants. Des âmes accrochés à des combats vains. Des êtres qui se créent leur propre réalité. Tueries, vengeance, enfantement… Face au vide de l’avenir, chacun rempli le présent comme il peut. A la question « que feriez-vous s’il vous restait une semaine à vivre », la véritable réponse est certainement : comme d’hab’. Écrasés par des enjeux qui les dépassent, les humains se vautrent dans leur quotidien. Ce qui n’a d’importance qu’à nos yeux devient vital, essentiel. Il nous définit. Nous guide. Nous évertuons à souffler dans les voiles de bateaux pris dans la tempête. Notre inutilité est notre grande fierté. La grande aventure de la vie reste d’imposer aux autres notre propre insignifiance.

BEGAUDEAU François COUV Un enlèvement_page-0001Un enlèvement, de François Bégaudeau, éd. Verticales, 192 p., 18 €
Le livre d’horreur de l’automne. Pas de sang. Pas de meurtre. Mais l’impression d’être coincé dans une pub pour des surgelés. Famille parfaite, 1,8 enfant, sang aryen…. Oui, l’horreur absolue. Mais à quoi nous attendions-nous à vivre dans un monde healthy, fit, sans gluten, sans roploplos sur les plages, sans jupes dans les écoles, sans clope ? François Bégaudeau nous rejoue le malaise de Patrick Bateman. D’une quête de perfection étouffante. Parce que la perfection est très chiante (vous avez déjà lu un poème de moine bouddhiste?). Un petit côté monologue ici, comme la logorrhée géniale de son premier livre Jouer juste (déjà chez Verticales, quelle fidélité). Imaginez que vous entriez dans la tête de Jack Torrance pendant sa lente glissade, voilà ce que vous offre Un enlèvement. Un cri de liberté. Celui de l’imperfection. De vouloir être humains, trop humains. Sexués. Passionnés. Il y a des années, on nous annonçait un avenir terrifiant où le monde serait envahi de robots. Il ne s’agit pas d’une invasion, mais d’une métamorphose. Nous devenons des robots aseptisés. Une morale juste, sans émotion. Parce que le cœur a ses raisons que plus personne ne connaît. Alors ratons, échouons, plantons-nous, manquons, loupons, gourrons-nous. Parce que c’est ce qu’on appelle apprendre. Un monde parfait est un monde à l’arrêt. Un monde mort.

CV sans bordure (1)Requiem pour un keupon, de Rémi Pépin, éd. Castor Astral, 272 p., 15,90 €
Y a eu un moment, où des jeunes se sont mis au punk comme d’autres se sont mis à la techtonik ou au diabolo. Il fut un temps où personne ne savait si le punk allait vivre ou mourir. S’il s’agissait d’un ras-le-bol éphémère du rock à papa ou d’un vrai mouvement de fond. L’autodestruction est toujours une option dans le nihilisme. Les premiers pas d’un nouveau-né sont toujours émouvants. Même si le-dit nouveau-né se shoote à la colle, porte un cuir clouté et tanne la gueule des skinheads. Rémi Pépin, le punk, il connaît. On va pas se faire son CV ici, mais disons qu’il a traîné ses guêtres. Pour parler de sa grande passion, il va nous parler d’une vie. Celle de Bruno. Une parenthèse d’une décennie. D’un concert des Clash au Bataclan, véritable épiphanie, à l’auto-sabordage des Béru lors de leur triple Olympia les 9, 10 et 11 novembre 1989.  Et là, comme ça, l’air de pas y toucher, Rémi Pépin nous plonge dans la France entre le second choc pétrolier et la chute du mur de Berlin. Entre la fin des Trente Glorieuses et la fin de la Guerre Froide. Dans cet entre-deux où une génération aura crié « Fuck off » parce que rien ne bougeait, même pas les guerres entre deux puissances mondiales. Une envie de destruction parce que la stagnation est la mort. En fait, vous pouvez acheter ce bouquin avec celui de Bégaudeau. Les thèmes se rejoignent étrangement. Peut-être parce qu’il était lui-même un punk. Les vieux keupons are not dead (et là, on en profite pour inviter à revoir l’excellent docu The Other F word).

VENNER-C (1)Steve Bannon, l’homme qui voulait le chaos, de Fiammetta Venner, éd. Grasset, 256 p., 20,90 €
Réduire Steve Bannon à un homme énervé portant deux chemises, c’est comme dire que Dark Vador est un asthmatique un peu timide : on passe à côté de l’essentiel. Steve Bannon est un théoricien du chaos. Prémisse, selon lui, du renouveau. Sauf qu’il a fini par oublier un peu le côté renaissance pour se concentrer sur la grosse mise de bordel mondiale. Steve Bannon se veut un marionnettiste. Un homme qui modèle le monde à sa guise, comme Henry Kissinger l’a fait pendant des décennies. Fiammetta Venner a passé des années à lire, visionner, écouter tout ce que l’homme de 66 ans a produit. Elle s’est aussi liée à ses proches. Le livre qui en résulte est autant une biographie qu’une état du monde. Trump, Le Pen, Bolsonaro, Brexit… Il n’y a pas une saloperie de ce monde qui n’est été guidée par Steve Bannon. La putain de onzième plaie d’Egypte. On exagère ? Le dernier tiers du livre explique l’ultime obsession de Bannon : redéfinir le vrai ennemi aux Etats-Unis. Non pas l’islam, mais la Chine. Ça fait écho à quelque chose chez vous ? Il semblerait bien qu’il soit arriver à semer le chaos un peu partout sur Terre. Et tout ça en portant deux chemises. Putain de Mennen 48 heures.

COUV Sur lalcool PL1HDSur l’alcool, de Charles Bukowski, éd. Au Diable Vauvert, 368 p., 20 €
Le grand Charles disait qu’un « homme qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables ». Bon, c’était Charles Baudelaire et pas Bukowski. Mais le vieux dégueulasse s’y connaît pas mal quand même. On peut même dire qu’en parlant alcool on pense Depardieu ou Bukowski (ou Alphonse Allais parce qu’il a la meilleure : « L’alcool tue lentement. Tant mieux, on n’est pas pressé »). Voilà un medley des meilleurs textes alcoolisés du poète qui se picore comme un apéritif dînatoire. Comme un brunch qui commence avec l’élégance d’un vin blanc fruité et se termine avec un hélicobite au mojito en milieu d’après-midi. Boire, c’est lâcher prise. C’est prendre le risque d’être soi-même. Pour le meilleur et pour le pire. Le verbe de Bukowski est ainsi. Lui-même. Outrageusement lui-même. Pas de Spritz ou de rosé pamplemousse. Ici, le verbe se boit cul-sec. Une petite brûlure dans l’œsophage, mais une ivresse qui élève. Ou rabaisse. Mais qui vous bouge les entrailles, vous brouille la vision, vous explose les neurones. Vous pousse à regarder le monde autrement. Buk ne nous laisse pas tranquille. Il crée le malaise. Et tant pis pour la gueule de bois. De toute façon, il faut lire l’homme qui a gravé, dans quelques centimètres carrés discrets d’un cimetière de Los Angeles, la meilleure épitaphe du monde : « Don’try ».

L-Etrange-cas-Barbora-SL’étrange cas de Barbora S., de Vojtech Masek, Marek Pokorny et Marek Sindelka, éd. Denoël, 208 p., 23 €
Vous n’avez pas pu trouver les numéros de Society sur Dupont de Ligonnès ? Qu’à ne cela tienne. On se rue sur cette BD qui va faire danser la salsa au slip de Christophe Hondelatte. Parce que là… même Jean-Christophe Grangé n’aurait pu pondre un tel scénario. Une tragique mais banale histoire de maltraitance, qui révèle une trentenaire qui vit une vie d’enfant. Qui révèle une femme éduquée pour devenir gourou. Qui révèle un réseau ésotérique mené par un chef scout apocalyptique. Pas une histoire, une matriochka démoniaque. 

Van-GoghVan Gogh, de Danijel Zezelj, éd. Glénat, 152 p., 22 €
Le musée Van Gogh à Amsterdam est un bijou de scénographie. Une biographie étalée sur les murs. Un dédale dans la psyché folle d’un génie. C’est que l’œuvre de Vince est indissociable de sa vie. Et Zezelj donne vie à cet esprit torturé en s’appuyant sur quinze lettres du peintre adressées à ses proches lors des dix-sept dernières années de sa vie. Pas les plus heureuses… mais Van Gogh a-t-il eu des années heureuses ?  Ce sont des fragments de vie. Des petits riens. Presque anecdotiques. Le quotidien d’un peintre incompris. Esseulé. Attiré autant qu’il est repoussé par l’autre. Un contemplateur, absorbé par les paysages. Il y a une sérénité inattendue qui se dégage de ses relations  épistolaires, bien appuyée par les dessins envoûtants de Zezelj. Van Gogh intime.

9782360121236 (1)Maman est bizarre, de Camille Victorine et Anna Wanda Gogusey, éd. La Ville Brûle, 15 €
On pourrait dire qu’il s’agit de la mignonnerie du mois si ce livre n’était malheureusement pas totalement indispensable. Maman, elle est bizarre. Tatouée. Artiste. Un peu marginale. Libre en fait. Une éloge de la différence, de l’anormalité. Des individualités. Et s’il est bien une figure sur qui repose toutes les attentes du monde, c’est la mère. Un magma d’obligations, de « il faut que », d’attitudes supposées. Une boîte de Pétri de culpabilisation. Une fermentation d’autoflagellation. Une mère ne fait jamais assez bien. Alors, si la perfection n’est pas de ce monde : Fuck Off. Soyons tatouées, folles, indépendantes, artistes, libres. Sons of a witch.