Ma city va crack-er
Cent cinquante mille personnes dans la rue, cent trente blessés, trois-cents vingt cinq bobbies amochés, trente-cinq véhicules détruits : en 1976, le carnaval jamaïcain a comme un arrière goût d'abcès qui a éclaté et deviendra aux yeux de l'Histoire "les émeutes de Brixton". Évidemment, le chef de la police londonienne de l'époque, Sir Robert Mark, n'y voit que des débordements de "hooligans". La rhétorique de la racaille pour mettre un masque sur le malaise social, déjà. A l'époque, les immigrés caribéens ne sont pas vraiment traités comme les joyaux de la couronne. Et aujourd'hui non plus, d'ailleurs, puisque l'Angleterre a décidé de rimer avec charter. C'est pourquoi le propos de Babylon n'a pas prix une putain de ride depuis les années 80, contrairement à Margaret Thatcher (RIP petit ange parti trop tard). Un film tourné directement dans les rues de Deptford et Brixton dans le plus grand secret pour ne pas alerter les pouvoirs publics. Une mission commando  dirigée par Franco Rosso, ancien assistant de Ken Loach et camarade de Ian Dury (le papa de Baxter et l'inventeur du mantra "Sex, Drugs & Rock'n'Roll", entre autres) au Royal College of Art, et scénarisée par Martin Stellman, déjà à l'écriture du film légendaire sur les mods Quadrophenia.  Une décennie avant les livres de Victor Headley et ses polars sur les "yardies" dealeurs de cocaïne, Babylon dénonce sans tomber dans le misérabilisme ni l'angélisme. Et c'est bien ce qui va en faire un objet de scandale.

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Black Joker
Parce que Blue, le héros, n'est pas la victime parfaite, un martyr, mais suit plutôt une trajectoire à la Arthur Fleck dans le Joker de Todd Philipps. Malmené par son boss garagiste, chassé et roué de coups gratos par la maréchaussée, témoin d'un passage à tabac par des connaissances qui appâtent et "cassent du pédé"  autour des salles de machines à sous pour se faire de la maille : le bon gars se retrouve progressivement enlisé dans un marécage de violence. Il sera tenté de se réfugier dans la foi rastafari, mais elle semble bien trop ésotérique pour ce rude boy qui doit se battre pour survivre. ATTENTION MÉGA SPOILER DE LA MORT : Il en viendra à commettre l'inexcusable en plantant un père de famille après que des fachos aient saccagé le squat de son crew puis deviendra résistant lorsque la police voudra arrêter une soirée soundsystem. Une dernière partie qui a fait trembler le costard en tweed de la perfide Albion, qui l'interdira aux moins de 16 ans, malgré les critiques dithyrambiques, et découragera carrément les Etats-Unis de le projeter dans les festivals puis en salles jusqu'en 2019. Le motif : "incitation à la haine raciale". Comme pour Joker, on a craint que le film soit l'étincelle qui fera brûler Babylone. Mais bizarrement, quand c'est un noir qui rend les coups, ça passe moins bien. Étonnant, non ?

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Soundystem D
En plus d'être un film politique, Babylon est presque un docu sur la scène reggae dub de Londres. On suit l'organisation des clashs entre soundsystems, la façon dont chaque camp se bat pour avoir les meilleurs riddims importés de Jamaïque ou chourave des enceintes pour envoyer le plus de basses. Dans ce 8 Mile où les toasters remplacent les MC, les Ital Lions doivent affronter Jah Shakah, le parrain de la scène dans son propre rôle. Quant à Blue, il est campé par Brinsley Forde, le chanteur du groupe Aswad. Donc, niveau crédibilité, c'est autre chose que Guillaume Canet qui joue l'agriculteur ou Catherine Deneuve qui incarne une humaine.

4FBD1D7D-8A91-43C9-8F42-43FE8221B7F0Et on ne peut pas vous quitter sans parler de la B.O magistrale, où on retrouve I Roy, le comptable devenu l'un des plus grands DJs de reggae de l'histoire, Yabby You, le prêcheur rasta pote de King Tubby, et surtout Dennis Bovell, qui signe les scores du film. Le gars a autant produit Alpha Blondy, Madness et Fela que le groupe post-punk The Pop Group ou Bananarama et pour nous ça veut dire beaucoup. Que ceux qui ne secouent pas de la tête pendant le film décédent sous un tas de CD de Bernard Lavilliers.

 ++ Babylon sort aujourd'hui au ciné, et c'est vraiment mieux que Les Trolls 2 et Les blagues de Toto. Plus d'infos ici