1914359_128472617327_3647125_nPeux-tu nous expliquer comment tu as atterri au Zéro Zéro ?
Nicolas Dechambre : À l'époque, avant de bosser là-bas, je tafais à RTL et à Fun Radio, j'accueillais les invités. J'avais des horaires de dingues, j'ai un peu pété un câble alors j'ai démissionné. J'avais besoin de bouffer, alors j'ai appelé Francis, un vieux pote de lycée, histoire de savoir s’il avait un plan pour me dépanner. Il m'a dit qu'il y avait moyen de bosser avec lui dans un rade et de faire des extras. Ce bar, c'était le Zéro Zéro. On était en 2002 et j'avais 21 ans.

Finalement, je crois que vous êtes devenus assez vite propriétaires des lieux.
ND : Oui, le patron d'alors nous a filé la gérance direct. On a commencé à en faire un endroit qui nous ressemblait, avec les platines bien mises en évidence. Au bout d'un an, il a vu qu'on gérait mieux que lui, lui, il avait envie de faire autre chose, il a proposé de nous le vendre. On avait quasi pas d'oseille mais la banque a dit OK pour un prêt. Ça tenait du miracle.

Vous étiez dans quel état d'esprit à l'époque ?
ND : On avait envie de faire la teuf 24h/24. En plus, on arrivait à un moment où la « French Touch » rencontrait un franc succès avec Ed Banger en tête. Les gars du label venaient souvent au comptoir, notamment un de leurs DJ's, Vicarious Bliss, qui faisait quasiment parti des meubles. Il y avait aussi Justice qui venait mixer, le trio Antislash... Bref, il y avait une belle effervescence musicale et artistique. Si tu étais un bon tagueur, tu pouvais défoncer les murs, on disait rien. Les seules règles c'était : pas de racisme, pas d'homophobie, pas de sexisme.

Et prendre de la drogue discrètement ?
ND : 
Je ne vois pas ce que tu sous-entends (rire compréhensif).

1917902_176261408613_3134383_nJe me souviens aussi qu'hormis cette ambiance très libertaire, vos rhums arrangés ont contribué à votre renommée...
ND : Tu parles de notre fameux Rhum Gingembre ? Tout le monde pensait que l'on mettait des amphet' dedans, ce qui n'était absolument pas le cas.

Votre politique était assez « only vinyle », pourquoi ?
ND : Oui, soit « live machine », soit vinyle. Ce n'était pas du purisme. L'idée, c'était de faire vivre les musiciens. À l'époque, tous les MP3 étaient grattés. Nous, on a décidé de soutenir cette micro-industrie, des disquaires jusqu'aux DJs.

À un moment, l'esprit « Zéro Zéro » s'est aussi exporté.
ND : Exact. On a monté un collectif-label qui s'appelait Rosé Rosé, et on a commencé à produire nos teufs, avec une seule volonté : que ce ne soit pas dans des clubs. Donc en plus des mecs qui venaient au bar, on s'est mis à booker plein d'artistes comme Camion Bazar, qui ont fait leur première date chez nous. On a fait des fêtes sur des péniches, dans des théâtres comme Les 3 Baudets, un peu plus tard on a bossé avec La Mamie's et le 6B. On était vraiment dans cette dynamique, et plein de gens nous disaient qu'on s'inspirait de Berlin. Nous, l'idée, c'était juste de faire une fête libre et décomplexée. J'aime quand la teuf suinte du plafond.

1917902_176261518613_4001626_nDans le rétroviseur de tes fonce-dé, quel regard tu portes sur la décennie 2000 ?
ND : De mon point de vue, c'était magique. Tout se mélangeait. Je me souviens d'afters dans des appart' de dingue, tu pouvais être déglingo et finir dans un hôtel 4 étoiles en pleine demolition party. Il y avait pas mal de mixité et cette volonté de reconquérir les lieux en mettant la musique au centre du jeu. Et puis, il y avait encore ce côté un peu old-school où des gros loulous mafieux qui tenaient la nuit côtoyaient cette jeune scène bordélique dont nous faisions partie.

Il y a un souvenir que tu retiens en particulier ?
ND : Oui, mixer avec mon pote Alexandre Ansourian à le fête du magazine anglais NME à l'Elysée Montmartre (en novembre 2010, avant que la salle crame, ndlr). Pour eux, en tant qu'Anglais, on représentait ce renouveau à Paris. On a eu un accueil de ouf, on a joué devant des milliers de personnes, c'était incroyable. À ce moment-là, on vivait dans une maison à Montreuil qu'on louait à un mafieux slave. La maison, on ne l'a jamais fermée, il y avait toujours un lit pour les mecs à la rue. Voilà, il y avait le bar qui était notre phare, le label, son extension, et la maison à Montreuil où on faisait des afters. C'était notre triptyque et je souhaite vraiment à tout le monde de vivre des années de liberté comme ça.

Le tableau à première vue semble idyllique, mais vous avez eu aussi pas mal d'emmerdes avec tout ça.
ND : Entre 2007 et 2009, il y avait un truc qui était déjà sous-jacent depuis un moment, les tensions commençaient à monter autour des lieux de nuit. Avant ça, on nous faisait rarement chier pour le son. Le tapage nocturne, ça a vraiment commencé avec la loi anti-tabac dans les bars et les clubs (loi du 1er janvier 2008 ndlr), parce que les gens fumaient leurs clopes dehors. On avait connu cette effervescence, et là, on sentait qu'on était pris dans un étau, les fermetures administratives commençaient à tomber.

24235_341245499035_3091693_nC'est à partir de ce moment que vous vous êtes engagés, on est d'accord ?
ND : On était des idéalistes. La vraie règle pour nous, c'était de respecter les autres. Point barre. On a fait des études d'impact acoustique, ça nous a couté des dizaines de milliers d'euros, et on s'est rendu compte que ce n'était pas la musique le problème, mais les gens dehors et la présence d'un espace d'un liberté. Du coup, on a commencé à défendre la nuit et on a rencontré Éric Labbé, qui lançait sa pétition « Paris meurt en silence ». On est alors devenu presque des portes-paroles de ce mouvement.

Le truc est quand même parti assez loin...
ND : En effet, on s'est mis à discuter avec le chef des flics, ensuite avec le maire du 11ème, et puis avec la Mairie de Paris. Le tournant de cette histoire, c'est quand le New York Times a envoyé un journaliste venir nous voir, en nous disant « c'est quoi, cette histoire de Paris ville morte ? ». Le mec est resté 3 jours avec nous et a complètement halluciné, en voyant les flics débarquer chez nous, shooter dans la porte et nous parler comme des merdes. Il a tout raconté dans son article, ma mère était fière de voir mon nom dans le New York Times, et en plus, ça a été traduit dans le Courrier International. Mais suite à ça, la Mairie de Paris a pété un plomb, on a été convoqué chez Delanoé et on n'a rien lâché. On s'est dit qu'on pouvait changer les choses en parlementant avec les politiques. Grave erreur, la seule chose qu'ils veulent, c'est te récupérer. On s'est mis à faire des réunions, plein de réunions, et puis on s'est fait jeter de ces réunions. La seule chose que j'ai apprise avec les politiques, c'est que ce sont des faux-jetons. Le jour, ils avaient un discours « vertueux » et polissé et la nuit, certains venaient dans les... je dirai dans les bars faire la teuf comme les autres !

Ça a participé à la fin du Zéro Zéro première version ?
ND : Entre 2011 et 2013, c'était vraiment compliqué, on était dans le viseur des flics, on était convoqué tout le temps. On commençait à en avoir ras-le-cul. On a tenu le bar 10 ans. On a vendu l'affaire à un mec qui bossait avec nous. Il fallait que ce soit quelqu'un qui connaisse l'endroit.

Tu y es retourné depuis ?
ND : Pas trop. On avait construit ça comme une entité, un être à part entière qui allait vivre sa vie sans nous. On s'est planté. Le nouveau patron n'avait plus envie d'avoir à faire aux flics toutes les deux minutes, ça s'est édulcoré. Ça m'a fait un petit pincement au coeur quand j'ai vu ça.

Dans ta vie, il y a eu la teuf, le Zéro Zéro et on reste dans le mood nocturne avec ta passion pour le Club-Mate. Comment t'es venue cette illumination ?
ND : J'ai découvert ça à Berlin, un soir de teuf. J'ai vu que ça marchait pas mal au bar, et que tous le monde en buvait, ça m'a interpellé.

1935785_143107860817_3233748_nLa première sensation que tu as ressenti quand tu l'as eu en bouche ?
ND : Je me suis dit : « mais qu'est-ce qu'ils boivent ces cons ? C'est quoi ce jus de pisse ? » Je m'attendais à un truc comme du Coca. Les bulles étaient super fines, ça avait un goût de foin. À la deuxième et à la troisième bouteille, j'ai vraiment trouvé ça bon. Et puis ça m'a foutu la gnaque, j'ai senti une petite lumière s'allumer. En plus de ça, ça m'a dessaoulé parce que c'est vachement diurétique. Ça faisait le job et je me suis dit que c'était ouf que ce ne soit pas distribué en France. Un peu plus tard, j'ai appelé le propriétaire de la marque et il m'a répondu : «on ne file la distrib' qu'à des gens qui partagent les mêmes valeurs que nous. Et qui sont indépendants. »

C'est quoi ces valeurs ?
ND : Bien que ce soit une famille bavaroise un peu tradi qui s'occupe de Club-Mate, ils sont vachement ouverts et écolos. J'ai appris plus tard qu'il faisait en sorte que la fabrication de la boisson ne produise aucune emprunte carbone, et qu'il faisait de la reforestation en Amérique du Sud depuis 20 ans. Bref. Je lui ai dit d'aller faire un tour sur Internet pour voir qui j'étais et ce que je faisais. Fin 2011, il m'a dit : «je te file une palette à crédit, on se tape dans la main, t'es distributeur exclusif en France. » Je me suis posé des questions. J'étais dans un monde où tout le monde carotte tout le monde, et lui il me tape dans la main ? OK. Et le mec ne m'a jamais arnaqué, il l'a fait à l'Allemande, quoi. J'ai commencé à distribué ça au Zéro Zéro et ensuite, en 2013 après avoir quitté le bar, je me suis vraiment lancé dedans avec Arnaud et Calypso, mes partenaires.

Ton côté activiste de la nuit, ça t'a aidé pour lancer la marque en France ?
ND : Commercialement, pas du tout, parce que j'ai envie de tout offrir à tout le monde. Ça m'a plutôt apporté de la légitimité. Quand je disais que je défendais un modèle différent, les gens me croyaient parce qu'ils savaient ce que j'avais fait avant.

De quel modèle tu parles ?
ND : On a une politique commerciale à l'opposé des autres. C'est-à-dire qu'on va filer des bouteilles gratos pour les petits collectifs et les orgas de soirées « alternatives », et faire payer les gros clubs. Les patrons de club me disaient au début : « vous allez à l'encontre du business, vous allez couler ! ». Je leur répondais que les collectifs que j'aidais allaient remplir leurs clubs à l'avenir. Je n'avais pas tort.

534144_488787667808295_2129216805_nTu as senti une continuité avec ton état d'esprit du Zéro Zéro ?
ND : Complètement. Avec le Zéro Zéro, il y avait tout un volet culturel et libertaire. Avec Club-Mate, il se rajoute un combat écolo. On se bat par exemple énormément pour le retour de la consigne en France. C'est quelque chose que l'on pratique depuis le début chez nous, là-dessus, on est précurseurs.

Il me semble qu'il y a aussi tout un délire avec les hackers du Computer Chaos Club.
ND : J'y tiens beaucoup à cette histoire avec les hackers allemands. Je parle souvent du Chaos Computer Club qui a fait de Club-Mate leur boisson-phare. C'était des « white hat », des « gentils », ils ont toujours hacké pour montrer les bugs de la société. Ils nous ont par exemple mis en garde contre l'espionnage de masse de la CIA. Ça, ça a participé de la légende de la boisson, et après, au début des années 2000, les fêtards ont repris le flambeau car la boisson collait à leurs valeurs.

24731_419247365086_5412289_nTu me disais tout à l'heure que le Club-Mate foutait la gnaque. C'est à cause de la yerba maté à l'intérieur ?
ND : C'est la base de la boisson. C'est hyper énergisant quand tu la bois pure. La plante vient d'Amérique du Sud, elle y est cultivée depuis des millénaires et soigne les blessures, les problèmes cutanés, les maux de ventre... Ça sert aussi pour les moments de cohésion, comme les joints chez nous. En gros, il y a la coca en altitude et le maté dans les plaines. Pour le Club-Mate, c'est torréfié pour virer l'amertume et longuement infusé pour garder les propriétés médicinales.

Je crois justement savoir que Florent Pagny est très fan de yerba maté. T'as un petit message à lui passer ?
ND : (Rire franc) Oui, j'aimerais faire un karaoké avec lui. Plus sérieusement, je préférerais avoir Ellen Allien comme ambassadrice, je sais qu'elle adore le Club-Mate. Si jamais elle lit cet article, elle peut nous appeler quand elle veut. Je crois savoir que Ricardo Villabos aime bien notre boisson aussi. Et on est très content de bosser avec le Rex et la Station. La Station, c'est un symbole de ce que l'on défend : c'est libre, ouvert, malin, hyper créatif, ils savent toujours rebondir. Tant qu'on peut soutenir cette scène, on le fera au maximum. Heureusement que j'ai rencontré des investisseurs compréhensifs. Je crois tellement à ce projet, si tu savais...


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