Dans les coulisses de l’enregistrement

Fred Dudouet : À l’époque, je connaissais déjà Jean-Pierre Seck, l’un des cofondateurs du label 45 Scientific avec Géraldo et les gars de Lunatic. J’avais un groupe dans les années 1990 et il m’avait interviewé pour un article dans L’Affiche, un magazine pour lequel il travaillait. Je bossais au studio Bastille, on s’est revus là-bas et il m’a proposé de mixer le premier maxi de Lunatic, Civilisé. Je connaissais aussi Cris Prolific, le cousin de Géraldo, avec qui j’avais collaboré sur un autre projet. De là tout est parti.

Marc Animalsons : Pour ma part, je bossais déjà avec LIM, qui vivait au Pont de Sèvres, où Booba trainait pas mal. Il a fini par entendre mon travail, s’est renseigné auprès de LIM pour savoir qui j’étais et m’a proposé de ramener des sons. Ni une, ni deux, je lui ai filé une cassette avec sept ou huit productions, sur laquelle il y avait l’instru de HLM 3. Reste qu’il leur manquait encore un son pour finaliser l’album. Moi, je venais de composer pour un groupe de dancehall avec qui je bossais. Les mecs avaient posé dessus, mais comme ils s’étaient séparés dans la foulée, le morceau n’est jamais sorti et l’instru était libre. Ali et Booba ont sauté sur l’occasion, et c’est devenu Je Perds mon Tmps, qui est finalement présent sur le Black Album, sorti en 2006.

Fred Dudouet : Finalement, l’histoire est un peu la même pour moi. Je savais qu’il leur manquait des sons. J’ai donc proposé des productions. Il y avait 92i, que j’avais créé de mon côté, sans personne autour de moi. Mais il y avait aussi Le Son qui met la Pression, dont j’avais déjà la boucle, mais que j’ai retravaillé à la maison aux côtés de Booba. Je me souviens encore que l’on avait été obligé de faire des cuts pour créer une boucle en 4/4, ce qui donne un côté saccadé au morceau. D’ailleurs, quand on y pense, c’est quand même fou de se dire que ce titre passait sur Skyrock alors qu’il n’était censé être que la face B de Si tu Kiffes pas...

Marc Animalsons : De mon côté, HLM 3, est le premier son que j’ai fait en découpant un sample. Étant donné que ça me saoulait de digger pendant des heures dans mes bacs, je me suis dit que j’allais le faire directement au synthé, ce qui a fini par apporter une énergie plus rythmée et plus groovy à l’instru, là où Le Silence n’est pas un Oubli est basé sur un sample de John Surman (Edges Of Illusion). Un saxophoniste américain que mon père écoutait et que je me suis toujours imaginé sampler.

Olivier Mitch : Ce qui est marrant, c’est que j’ai également réalisé le mixage de l’album de mon côté. J’avais déjà bossé, entre autres, pour le Secteur Ä ou sur des albums comme Liaisons Dangereuses et l’équipe me faisait confiance. J’avais bien sûr des consignes. Sur La Lettre, par exemple, Ali m’avait dit qu’il ne voulait pas de cut, il souhaitait que son texte se déroule d’une traite. Du coup, je me suis amusé sur le couplet de Booba, qui est devenu culte. À ce moment-là, j’ai réalisé que les décisions que je prenais, seul dans mon studio pouvaient avoir une importance fondamentale. Je sais que mes cuts soulignent les punchlines de Booba, donnent du relief à son texte. Surtout, ça renforce le dialogue entre Ali et lui. On sent que le film commence réellement une fois que Booba prend la parole, on est comme à l’intérieur de la prison, à ses côtés.

Fred Dudouet : Un morceau comme La Lettre prouve à quel point Ali et Booba sont différents. Ça se ressent dans les textes, ils ne font quasiment pas le même rap. Mais ils se connaissaient depuis tellement longtemps que ça créait de l’homogénéité.

Marc Animalsons : Le plus fou, c’est qu’ils n’écrivaient pas les textes en studio, tout était déjà prêt. L’enregistrement s’est donc fait rapidement.

Fred Dudouet : On a tout enregistré sur bandes. Parfois, en deux heures, les textes étaient posés. Si tu prends La Lettre, par exemple, le morceau tient en huit ou neuf pistes : le pied, la caisse-claire, le Charley, la basse, la loop, les deux voix leads et le sample de L’évadé d’Alcatraz. Aujourd’hui, les mecs utilisent cinquante pistes pour un morceau, c’est complétement fou. Nous, c’était presque du one shot à chaque fois.

Marc Animalsons : Je me souviens que pour HLM 3, Booba et Ali étaient dans la voiture de Booba, ils écoutaient la prod’ à fond et écrivaient le texte. Deux heures plus tard, le son était finalisé. C’était très efficace. Surtout, ils connaissaient leur texte par cœur, ce qui leur permettait de jouer avec, de varier les intonations, de l’interpréter à part entière.

La pochette

Mauvais oeilLaurent Kalzone : Dans les années 1990, je travaillais à L’Affiche, en étroite collaboration avec Jean-Pierre Seck. Quand il a commencé à produire des mixtapes, il m’a demandé de m’occuper des pochettes, comme celle de Sang d’Encre. Le hasard faisait que l’on a quitté le magazine à peu près au même moment. Du coup, on s’est retrouvé rapidement pour parler du premier album de Lunatic, sur lequel on a également convié les photographes Xavier De Nauw et Armen Djerrahian. C’est à leurs côtés que la pochette de Mauvais Oeil a été réalisée avec, comme consignes, l’idée de ne pas trop marquer le visage. Il fallait que l’ambiance soit froide, qu’elle corresponde à l’image du groupe. C’est d’ailleurs, je pense, ce qui a contribué à son culte : on voit bien que ce n’est pas simplement une claque visuelle, elle donne du volume aux morceaux, et inversement.

Olivier Mitch : De la production aux morceaux, de la pochette aux textes, on comprend que Mauvais Oeil est un véritable disque indépendant, fait par des mecs qui viennent de ce milieu. C’est l’association de passionnés qui n’ont de compte à rendre à personne et qui se débrouillent pour faire parler de leur projet.

Laurent Kalzone : C’est clair que l’équipe de 45 Scientific a fait preuve d’intelligence, de motivation et de créativité pour promouvoir ce disque. Il y avait des 4 par 3 dans le métro, une volonté de faire parler de l’album en dehors de Paris, etc. C’était assez fort, et ça crédibilisait le sérieux de leur démarche. D’ailleurs, je me souviens que pour la sortie de Temps Mort, le premier solo de Booba, le label avait fait encore plus fort avec cette image de Booba qui recouvrait toute l’entrée du Virgin Megastore de Paris. Il y avait un vrai sens de la communication : du street marketing à l’état pur.

Temps Mort, le prolongement évident


Laurent Kalzone 
: Dans mes souvenirs, Booba travaillait déjà un peu sur Temps Mort au moment de Mauvais Oeil. C’est sans doute pour cela que les deux projets se sont enchainés rapidement et que l’on retrouve peu ou prou les mêmes personnes dessus.

Fred Dudouet : Ça été deux albums faits relativement en même temps. Là où c’était peut-être plus facile avec Temps Mort, c’est que les productions ne devaient plus convenir qu’à un seul rappeur, pas deux. D’autant que Booba est assez rapide dans sa sélection. Il écoute ta production en boucle pendant deux jours, pour voir si ça le lasse, et te dit si c’est bon ou pas. Ça va très vite, et c’est sans doute la meilleure façon de faire.

Marc Animalsons : De toute façon, Booba ne prenait jamais une prod’ qui sonnait comme les autres. Il voulait constamment de la nouveauté. Au moment où sort Mauvais Oeil, on est donc complétement focalisé sur l’enregistrement de Temps Mort. Et c’est sans doute ce qui nous empêche de prendre pleinement conscience de l’impact du disque. Tout ce que l’on sait à ce moment-là, c’est qu’une voiture sur sept semble écouter Mauvais Oeil. Du coup, on se doute bien qu’il se passe un truc de spécial, mais c’était impossible pour nous de savoir que l’album deviendrait aussi essentiel.

Un album influent

Caballero : La première fois que j’ai écouté Mauvais Oeil, c’était grâce à des potes qui avaient tout un tas de CD’s gravés. On l’écoutait chez les potes, on se prêtait le CD, et c’est devenu mon album de chevet. J’ai fini par l’acheter, d’ailleurs. C’était la moindre des choses que de leur donner de l’argent pour tous les cours de rap qu’ils m’ont donné. Je leur devais bien ça.

JeanJass : Booba avait déjà un délire très ricain, ce qu’il a fini par garder de toute manière, mais avec des références françaises, de la provoc’, de la rime bien ficelée et du style. Ça puait toute cette scène du Queens, portée par Mobb Deep et Capone-N-Noreaga. D’ailleurs, si tu écoutes Hell On Earth de Mobb Deep, tu remarques que certaines caisses claires de Havoc ont été reprises sur Mauvais Oeil. Pareil pour Booba, qui a traduit par instant des rimes de Prodigy. Du coup, la filiation est évidente. Je suis d’ailleurs persuadé que si tu fais écouter ce disque à un hispanophone, il va se dire que c’est le même genre de rap.

Marc Animalsons : Avec Mauvais Oeil, c’est la première fois que l’on a la transposition du flow à l’américaine dans le rap français. Qui plus est avec une science de l’image extrêmement poussée, et inédite ici. Chaque phrase de chaque morceau est une punchline ou presque. C’est très imagé comme rap.

Fred Dudouet : On entre alors dans une nouvelle ère, avec un propos nettement moins social que ce qu’ont pu faire les générations précédentes, NTM, IAM ou Assassin. On parle finalement de la même chose, mais sous un autre angle. Et ça a eu une influence de dingue. Salif, Nubi, Nakk, toute l’école Neochrome : tous ces artistes s’inscrivent dans la démarche de Mauvais Oeil.

Olivier Mitch : Au début des années 2010, quand j’ai commencé à travailler avec des mecs comme 1995, le S-Crew etc., je me suis rendu compte à quel point ils avaient grandi avec le rap de Lunatic. C’est comme « Si tu kiffes pas renoi, t’écoutes pas et puis c’est tout » : c’est presque devenue une expression populaire aujourd’hui.

Lunatic 1Primero (L’Or du Commun) : Sur ce disque, je suis choqué par tous les couplets de Booba, à la fois bruts et hardcores. Je ne viens pas d’une culture hip-hop à la base, mais quand j’ai commencé à rapper il y a huit ans, je me focalisais sur les paroles, et celles de ce disque sont tout simplement dingues. Pareil pour les mélodies : il n’y a plus beaucoup de productions comme ça aujourd’hui, avec une simple boucle, une batterie et un rythme à 90BPM. C’était super efficace.

Lonely Band : Enfant, j’habitais au Pont de Sèvres, à Boulogne, c’est-à-dire au même endroit que Lunatic. Chaque année, il y avait une fête de quartier, et Booba avait déjà une forte réputation. Il faut dire que cet album est un classique, publié en indépendant, enregistré sans concessions, avec un vrai sens de l’écriture. Et puis il y a la fusion entre les deux rappeurs, du jamais vu à l’heure actuelle. Il y a Ali, qui est entre la sagesse et la mentalité de la rue, et Booba, une sorte de poète nihiliste, capable de dire des phrases telles que « Je vis de haine et d’eau fraiche, d’illicites et de pêché ». Ça forme un ensemble très fort.

Caballero : À notre manière, on a même cherché à rendre hommage à un morceau comme La Lettre avec La Lettre - Pt.2, extrait de notre troisième album avec JeanJass.

JeanJass : À la base, on partait sur une prod boom bap. J’écris en premier et Caba se dit que ce serait bien de me répondre. Ce n’est qu’à la fin de processus que l’on a pris conscience de ce que l’on venait de faire. Notre propos est moins voyou, ça ne se déroule pas en prison, mais ça paraissait évident d’appeler ce morceau La Lettre – Pt.2, comme un hommage.

Caballero : Beaucoup de gens de notre public n’ont peut-être pas connu Lunatic, c’est important de les cultiver. Surtout quand on parle d’un groupe qui est à la base de tout pour moi. Mauvais Oeil, ce sont les raisons du pourquoi j’ai commencé le rap. Ça m’a plus marqué que IAM ou NTM.

JeanJass : Dans Paris sous les Bombes de NTM, il y a encore ce côté b-boy. Là, pas du tout. Et puis il y a ces pianos ralentis et cette reverb qui donne l’impression d’écouter un disque enregistré depuis le hall d’un HLM. Ça donne un côté voyou au disque alors qu’Ali n’est pas du tout gangsta. D’ailleurs, on pourrait presque dire que Mauvais Oeil est un album de rap conscient si on enlevait les parties de Booba.Lunatic 3