Future-Islands_As-Long-As-You-AreAs Long As You Are arrive trois ans après The Far Field. À l’époque, le monde était très différent de ce à quoi il ressemble aujourd’hui. Ça a forcément dû jouer sur votre album, non ?
Sam Herring : Ce qui est marrant, c’est que je me rappelle que notre précédent album avait été écrit pendant les élections américaines. Une chanson s’appelait d’ailleurs Through The Roses, elle parlait de suicide et avait été enregistrée le jour où Donald Trump est devenu Président. Ça nous semblait trop bizarre, genre : « qu’est-ce qu’on est en train de faire ? ». On avait peur, et je pense que As Long As You Are est également marqué par cette peur. Ou plutôt, par cette vie que l’on tente tous de mener au milieu de tout ce chaos : on dirait qu’il ne se passe pas une semaine sans que l’on soit amené à questionner notre monde, voire même notre propre comportement. Mais la véritable différence entre The Far Field et As Long As You Are, c’est que l’on sait que l’on ne pourra pas défendre ce nouvel album comme les précédents. Les concerts s’annulent, les tournées également. Du coup, on cherche à parler au maximum avec les journalistes pour compenser ce vide et s’adresser à notre public. Alors, si vous aimez l’album et cette interview, achetez As Long As You Are, on a besoin d’argent pour vivre (rires) !

 Le disque a pourtant été écrit avant le confinement, non ?
Oui, il a été enregistré entre janvier 2019 et janvier 2020. Le mixage, en revanche, a été fait pendant le confinement, via zoom et différents programmes audio. C’était forcément une première, mais ça nous a offert une certaine liberté de procéder ainsi. On ne savait pas quand ce disque allait être publié, donc on a pris notre temps, on a été très pointilleux et peut-être plus audacieux que par le passé. On n’avait jamais été complétement satisfait par le mix de nos disques jusqu’à présent. Là, c’était l’occasion de se rattraper (rires).

Tu avais dû accumuler pas mal de textes également, non ?
J’ai encore plus d’une centaine de démos en stock, si ça peut te donner une idée du travail accumulé ces dernières années… Mais bon, j’ai besoin de sortir un projet au bout d’un moment, de savoir que je n’ai plus à écrire ou à composer en pensant à un album en particulier.

Puisqu’on parle d’écriture, j’ai l’impression que tu es plus frontal qu’auparavant dans tes textes…
Je suis toujours dans la confrontation entre la mélodicité du mot et la belle phrase. Je ne cherche pas toujours à être poétique, tout simplement parce que ça me plaît de parfois dire les choses très simplement, de façon à ce qu’elles paraissent très belles, très sincères – une astuce que j’ai sans doute appris en écoutant Daniel Johnston. Aujourd’hui, je sais que je peux dire « je t’aime » dans une chanson sans avoir l’impression d’être cliché ou niais. C’est très satisfaisant d’être direct et de ne pas toujours chercher à masquer ses idées derrière de grandes métaphores. L’important, finalement, c’est que ta phrase puisse donner des frissons.

Comment le sais-tu au moment d’écrire ?
Quand tu as peur de chanter une phrase, c’est qu’elle est bonne. Quand tu as peur de te confronter à une vérité, c’est que tu mets le doigt sur quelque chose de particulier, et que tu touches à une impudeur qui rend ton texte honnête, presque immédiatement saisissant.


C’est moi ou il y a une dimension écologique sur l’album ? Je pense notamment à des morceaux comme Plastic Beach, Hit The Coast ou encore Moonlight.
Finalement, Future Islands a toujours porté dans son nom cette connotation écologique. On a toujours été concerné par la montée des eaux, le changement climatique, ce genre de choses. Tu sais, j’ai grandi sur la côte, en Caroline du Nord, et on a découvert il y a quelques années la naissance d’une nouvelle plage. Un peu comme si une nouvelle île venait de prendre forme, comme si notre nom de groupe avait un réel sens : c’est complétement fou. Cela dit, pour revenir à ta question, je trouve que l’on ne parle pas directement d’écologie, sans doute que l’on devrait le faire davantage, mais c’est un sujet qui nous intéresse.

Au point de remettre en cause votre façon de tourner et de donner des concerts à l’avenir ?
Oui, ça fait partie des réflexions actuelles. Tout comme notre rapport à la nature et notre façon d’en prendre soin. Il doit y avoir une peur du futur derrière toutes ces préoccupations… Ce qui est sûr, c’est que j’ai toujours évité de parler de technologie dans nos morceaux. Dans les années 1990, par exemple, les rappeurs parlaient constamment de radiomessagerie et de tatoo, mais quand tu écoutes ces chansons aujourd’hui, tu te demandes sérieusement ce à quoi ils faisaient allusion (rires). À l’inverse, quand on parle de l’eau, on sait que l’on touche à quelque chose d’universel. L’eau, c’est la vie en tant que telle : le manque d’eau nous tue, l’eau irrigue nos paysages, etc. Quand tu es face à la mer ou à une rivière, tu penses systématiquement à quelque chose, et ça, c’est une sensation que tout le monde connaît. C’est pour ça que cette connexion à la nature est si importante.

Dans une interview au Guardian, vous dites que vous vous êtes perdus pendant l’enregistrement de The Far Field. Tu dirais que As Long As You Are est une sorte de thérapie, même si ça sonne très cliché de le présenter ainsi ?
Quand on a sorti Singles en 2014, on est parti en tournée pendant deux ans. Ça a fini par nous épuiser, on a fait un burn-out et on ne se parlait presque plus à force d’être constamment dans la même pièce. Pourtant, un mois à peine après la tournée, on est retourné en studio pour enregistrer The Far Field. Si bien que lorsque l’album est sorti, on ne l’a même pas fêté, on était juste épuisé. On venait d’enregistrer un album pensé pendant notre tournée, presque dépourvu de nos sentiments les plus intimes. Il y avait des morceaux que je n’aimais pas mais que l’on a décidé de garder parce que Gerrit y tenait. L’inverse est vrai également. On ne pensait plus au bien de Future Islands, on agissait de façon égoïste. On a donc essayé de se reconnecter, de renouer avec notre amitié et de retrouver une vraie confiance entre nous.

Le fait que Mike Lowry ait officiellement rejoint le groupe a participé à ce renouveau ?
Clairement ! On voulait qu’il se sente apprécier, qu’il fasse partie de nos discussions. Ça fait un moment qu’il tourne avec nous et, même si c’est difficile de savoir ce qu’il veut ou ce qu’il aime, on se fait confiance. Inconsciemment, il a joué le rôle de thérapeute entre nous. Il est toujours positif et ça fait du bien d’avoir quelqu’un comme ça au sein du groupe. En plus, c’est un batteur fabuleux. On voulait voir ce qu’il pourrait apporter au groupe, se confronter à ses rythmiques.

 Pourquoi avoir choisi de placer Glada en introduction ? 
C’est une des premières chansons écrites pour cet album, et c’est lié à un de mes premiers souvenirs en Suède, où je passe pas mal de mon temps depuis 2018. J’y ai rencontré ma copine et l’amour de cette nouvelle personne m’a inspiré, de même que ces longs hivers. Aussi, je trouvais que ça faisait sens de placer ce morceau en intro à cause de ces quelques notes placées en ouverture. Pareil pour le texte, qui capte cette volonté d’entamer un nouveau chapitre, avec divers questionnements personnels : est-ce que je mérite cet amour ? Est-ce que je mérite toute cette beauté autour de moi ? Bref, suis tellement content que les gars aient accepté d’en faire l’intro. Au moment de réfléchir au tracklisting, il peut y avoir pas mal de disputes, mais là, tout s’est fait très facilement. On savait clairement ce qu’on voulait.

Même question : pourquoi avoir choisi Hit The Coast pour conclure ?
De la même façon que je voulais Glada pour ouvrir l’album, William tenait à ce que Hit The Coast vienne conclure le disque. C’est d’autant plus logique que ça donne quelque chose de cohérent et d’inédit, dans le sens où la tradition veut que tu entames un disque avec un titre énergique pour le conclure dans le calme. Là, je trouve que c’est une bonne façon de détourner ce schéma et d’arriver avec des chansons positives, qui donnent l’impression que As Long As You Are forme une seule et même boucle : une fois à la fin, on a l’impression d’être revenu au début.

Le fait de porter une attention à ce genre de détail et au format album, tu ne penses pas que c’est parce que vous êtes vieux ?
(Rires) On n’a que 46 ans, mais c’est clair que l’on vient d’une ère différente. Personnellement, j’ai grandi avec le hip-hop et tous ces albums hyper longs, comme ceux de De La Soul, dont je suis hyper fan. Ils duraient plus de 70 minutes, avaient des interludes et se présentaient comme des œuvres d’art à part entière. Nous, c’est pareil : on tient à ce que les morceaux aient un sens entre eux, on aime s’éclater avec ce genre de détails, même si peu de gens les remarquent. Les singles, après tout, sont surtout utiles d’un point de vue commercial. Ils servent à ramener de l’argent, là où un album nécessite des décisions beaucoup plus fortes et plus complexes. C’est nettement plus dur de réaliser un album, surtout au sein d’une époque où le grand public n’en écoute plus vraiment… Mais on tient à présenter ce genre d’œuvres, dans l’espoir que les gens y plongent pleinement et finissent par y revenir.Future-Islands

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