Vous dressez un tableau très sombre, voire acerbe de l’enseignement supérieur et du monde universitaire en Lettres et philosophie. Vous critiquez une grande vanité, une passivité de l’étudiant et le culte du passé. Vanité des vanités, tout est vanité ?
Baptiste Dericquebourg : La première partie de mon essai est, c’est vrai, plutôt autobiographique : elle dégage un aspect très satirique, une impression à la fois de comique et de tristesse. Mais j’ai vraiment essayé de faire une histoire de la manière dont on est arrivé à tout ça, une histoire certes esquissée à grands traits. J’ai pris soin de dire que, si j’ai des moments de doute (j’en ai eu en tant qu’étudiant et en tant qu’enseignant), il y a toujours quelque chose qui survit, et c’est à partir de cette valeur fondamentale qu’on peut essayer de repenser les choses autrement. La troisième partie de mon essai est vraiment faite de propositions : ça ne m’intéressait pas de faire uniquement une satire. Je voulais faire des propositions de réorganisation de l’enseignement autour de ce qui me semble vraiment important : non de servir le texte, de servir l’entretien d’un corpus figé, mais d’avoir un enseignement où les textes nourrissent un discours intérieur - ce qu’on appelle dans l’Antiquité la philosophie - et extérieur - qui s’appelle la rhétorique. Au lieu d’avoir un “corpus”, l’ensemble de textes déjà existants deviendrait plus une forme de canon, si vous voulez : un répertoire de modèles, de sujets d’inspiration, des choses à contredire, etc. C’est cela qui permet au livre de réellement perdurer : ce n’est pas un culte admiratif et immobile, c’est le réemploi. Tout n’est pas que vanité, en somme.

À vous lire, le monde universitaire est une caste endogène. La métaphore qui revient souvent est celle de la religion : le monde de la philosophie et de la littérature, c’est un enfer monastique digne du XVIIe ou XVIIIe siècle, un sacerdoce ?
Je n’ai pas employé le mot “caste”, je lui préfère celui de clergé. Il y a en effet une continuité entre le clergé d’Ancien Régime et ceux qui s’occupent des lettres au sens large dans notre société contemporaine. La profession est vécue comme un sacerdoce par beaucoup, effectivement, et la conscience d’un décrochage entre l’étude des discours et l’action a souvent comme réponse de la part des intéressés une attitude plutôt religieuse, de clerc ou de moine. Beaucoup de gens disent : “de toute façon, je ne m’occupe que de l’esprit”. Il me semble que c’est une attitude défensive, résignée. Certains font le choix du quiétisme ou d’une indifférence au monde, mais ce n’est pas mon modèle. 

Vous parlez sans ambages de “ghetto universitaire”. Serait-ce une forme de communautarisme ?
[Réflexions]. Je ne sais pas, pour le communautarisme, compte tenu de l’usage de ce mot aujourd'hui. Je ne voudrais pas investir ma réflexion de ce vocabulaire. Il est clair, de mon point de vue, que les clercs constituent un monde qui, tout en prêchant l’ouverture, vit de manière complètement fermée. Ça m’a vraiment frappé. J’ai fait l’ENS il y a une quinzaine d’années, et le jour où je suis entré, un adulte qui avait fait Normale avant m’a dit : “C’est bien, tu rentres dans une école dont on ne sort jamais”. Ça a été une expression plutôt angoissante. C’est un monde fermé, et je dirais que la première version du texte m’est venue pendant le moment des Gilets jaunes : ça m’a rendu malade quand on a vu la vague s’étendre, le feu prendre à la plaine, et qu’on ne savait pas jusqu'où ça irait. Puis on a compris, un moment donné, que ça y est, l’incendie était circonscrit, que ça ne brûlerait pas autour : tous les “culturés”, ceux que je désigne ainsi, n’allaient pas se bouger, et tous ceux qui s’attendaient à ce que les universitaires entrent dans le mouvement (par exemple comme en 68) ont été déçu. Rien n’a bougé, personne n’a soutenu. Ce monde-là ne se sentait pas concerné par ce qui est le seul grand mouvement populaire qui a existé depuis des lustres. Cette fermeture est frappante.

Est-ce à dire que c’est une forme de déconnexion ?
Oui, mais je pense qu’on peut en parler selon plusieurs angles. On peut parler des énarques, et autres, c’est une autre chose. Il me semble que les intellectuels, et ceux qui sont issus de formation de lettres ou philo, ont le don de parler à côté de la plaque. La plupart des discours sur le monde qu’on entend, dans les livres, nous frappe par le fait que c’est à côté de la plaque. J’ai de la sympathie pour Barbara Stiegler, qui raconte dans son dernier livre comment elle s’est convertie au militantisme politique en l’espace de deux ans : il y a un côté touchant, parce qu’elle raconte qu’elle a été penseuse politique pendant des années, sans jamais mettre le pied dans une manif, et qu’elle a découvert cela sur le tard. Elle a fait essentiellement de l’histoire des idées, et du commentaire de textes. Dans sa manière d’y venir, on sent qu’il s’agit de quelqu’un qui découvre avec dix ans de retard l’évolution de la situation : elle découvre les AG, et le fait qu’elles plantent systématiquement tout mouvement ; elle a aucune prise en considération de l’UE, de la question de délocalisations. Tout ça est hors-sujet. On a l’impression que ces gens sont à des années lumière de ce qui se passe. Ils sont installés dans une position de spectateur. Néanmoins, c’est un type particulier d’élite, parce qu’en même temps c’est une élite déclassée, une élite insignifiante, une élite sans pouvoir. Ce sont essentiellement des gens qui commentent.

3 - © Sylvia Lindauer

On vous sent dans l’amertume et dans la désillusion. L’humour est parfois cinglant et satirique, notamment dans les portraits d'étudiants ou de professeurs. Si vous assassinez le système, vous êtes pourtant prof en CPGE. En lettres. N’y a t-il pas un petit paradoxe ?
[Sourires]. Et en lettres classiques ! Si évidemment [réflexions]. Le livre est issu de mon expérience d’étudiant et d’enseignant, et de mon souci pour mes étudiants. J’adore enseigner, j’en tire beaucoup de plaisir. Toutefois, par exemple, je ne fais qu’enseigner à commenter des choses déjà écrites. En prépa littéraire, on n'a aucun cours de rhétorique ni de composition de texte. Je pense proposer une réflexion autour de la manière dont ces formations peuvent continuer à perdurer alors que tout le monde sait (et sent) qu’il y a un relatif décrochage, un relatif mal être, ou une incertitude. Je voulais mettre les pieds dans le plat pour proposer une forme de discussion autour de ces enjeux. J’attaque essentiellement la pratique de la recherche qui est aux termes de ces études : une fois qu’on est formé en lettres, en histoire, etc., on vous demande de commenter et d’élever la muraille des textes qui entourent un corpus figé. Mon livre est un livre de pédagogue, mais pas de chercheur.

“Ces études [m’ont laissé] une impression de tir mal cadré”, dites-vous au début de votre essai. Vous avez la sensation d’avoir raté votre vie ?
[Rires]. Non pas du tout, au contraire. 

Vous avez des regrets ?
Tout le monde peut avoir des regrets, bien sûr : autour de moi, il y en a beaucoup. Personnellement, j’ai eu des regrets à un moment donné. L’idée de deuil, dans mon titre, était celle du dépassement. Le livre m’a permis de dépasser certains regrets et certaines ruminations, et le deuil de la littérature est une référence à Freud : “le deuil plutôt que la mélancolie”. On clôt, on admet la perte, et on libère son désir en l’orientant vers autre chose. J’ai eu des regrets, comme certains, qui ont même eu des rancoeurs envers des enseignants, envers le type d’enseignement qu’on leur a dispensés, dont ils se disent après coup que ce n’est pas comme ça qu’on aurait du faire. De la même manière, le philosophe Austin, à la fin de sa vie, disait qu’il avait perdu du temps et qu’il n’aurait pas dû faire ce type d’études quand il était étudiant. C’est toujours délicat de dire si on a réellement des regrets : j’ai continué d’avancer, j’ai ré-appris en enseignant. Je pense que ce n’est pas parce que l’on propose de changer des choses ou que l’on se retourne que l’on est nécessairement en regret. C’est pas parce que l'on est dans un système qu’on est obligé d’admettre tout, de A à Z.

Votre livre est donc une forme de catharsis ? 
Oui, il y a vraiment eu un effet libérateur. Je me suis dit : “Voilà, ça c’est fait, ça c’est dit”. J’ai pas mal souffert de la situation à l’ENS quand j’y étais, mais je n’étais pas le seul. Et je ne suis pas le seul à me dire encore qu’il s’est passé quelque chose — ou plutôt, qu’il ne s’est pas passé quelque chose. Comme le dit un de mes amis, il fallait que le tableau soit fait.

Vous lire, c’est possiblement une dissuasion pour les futurs lettreux, les “jeunes lettrés” auxquels vous parlez. Que dites vous à vos propres élèves, concrètement ? 
Je leur dis de lire beaucoup et d’écrire beaucoup. J’essaye de les intéresser, et ne leur dis pas de partir, pas du tout ! Par contre, le problème se pose plutôt de savoir comment les aider à se projeter dans la vie après, en faisant usage de ce qu’on enseigne, et pas uniquement en envisageant de participer à un culte en déclin. La formule des classes préparatoires demeure très intéressante : c’est une forme d’éducation humaniste, où se pratiquent différentes disciplines. C’est bien pour former des gens qui puissent investir de différentes manières tout un tas d'activités et de carrières. Il faut intégrer que les gens qui ont fait des études de lettres ne sont pas voués à investir le clergé des lettres. On ne peut pas considérer que la littérature ou la philosophie vivent en autonomie sur elles-mêmes : la République des Lettres n’est plus objet de fantasmes. Ça ne marchera pas.

Vous voyez beaucoup d’élèves perdus ?
Cela peut arriver, comme dans toutes les formations : je ne sais pas si c’est propre aux littéraires, mais c’est plus fréquent dans la suite des études littéraires, et qui peuvent parfois durer jusqu’à très tard. Et c’est cette suite qui engage le sens de « la littérature ». C’est un mal que l’on trouve, un mal qui est aussi “mal exprimé”. J’ai convoqué des conversations sur le désarroi, la désorientation, qui sont nombreuses, mais en aparté. Il y a une double parole chez les universitaires littéraires : d’une part, ce qui est sérieux, c’est de parler du prochain article qu’on va faire sur Agrippa d’Aubigné, ou du mémoire sur l’eros dans l’Antiquité ; d’autre part, il y a une conversation parallèle, à part et tenue à demi-mots, qui veut dire “punaise, quel est le sens de tout cela ?”. Ces conversations ne sont pas rares, mais fréquentes.

5 - © Sylvia Lindauer

Est-ce donc, dans votre projet, lutter contre un gros tabou ? 
Tabou est un mot un peu tout fait. En tout cas, j’ai voulu mettre les pieds dans le plat. Un de mes lecteurs m’a envoyé une citation de Cioran qui correspond bien à cela : “ce qui est exprimé est supportable”. Il faut parler. Ce trouble est assez général, et beaucoup de gens ont conscience d’un problème. Beaucoup de livres sont parus qui s’interrogent sur la perte de valeur de la littérature, comme celui d’Antoine Compagnon (Pourquoi la littérature ?), ou celui de Todorov, ou de William Marx, lequel est décevant à la fin : après avoir fait le constat d’une perte de la valeur de la littérature, la conclusion n’est là que pour se rassurer, affirmer quelque chose qui n’est pas, et n’affronte pas le problème. 

Les gilets jaunes ont représenté, comme vous dites, une récupération de la parole et un élan dans sa remotivation. En quoi le mouvement a-t-il réellement motivé votre écriture ? 
J’ai toujours été assez hostile vis-à-vis de la politique menée en France depuis, disons, une quarantaine d’années. Les gilets jaunes m’ont fait comprendre énormément de choses. J’ai vécu en Grèce avant, à l’époque de l’ascension de SYRIZA, et cela a compté aussi. Le moment des gilets jaunes a été un moment où l’on a vu des gens parler et redécouvrir ce qu’est l’action collective au moyen du discours. À ce moment, enseigner le commentaire de textes, qui plus est sur Anna de Noailles que j’enseignais à l’époque (et qui est une forme morte de poésie, déjà morte au moment où elle paraît), alors qu’à coté on a des gens sur des ronds points qui font tourner la parole, qui créent des chansons, qui racontent des trucs, qui sont très créatifs, c’est insupportable. On perçoit un décalage absolu. Eux redécouvrent l’action politique forte : ça m’a fait réfléchir et m’a bousculé dans tous les sens du terme. C’est absolument frappant : des gens sortent, dans un élan politique, et réinventent en deux secondes la cité grecque avec le RIC [référendum d’initiative citoyenne, ndr], la démocratie réelle — par rapport au régime représentatif dans lequel on est. En parallèle, les gens dans le culte des Lettres ne comprennent absolument rien. Au moment où les gilets jaunes vous disent qu’il faut faire le RIC et tout reprendre en main, les mêmes qui vous disent “le miracle grec, le miracle grec” disent : “non surtout pas, c’est dégueu, il faut pas leur parler”. C’était une situation vertigineuse. 

Vous voulez donc un retour à l’activité : apprendre à écrire, à manier le langage, à être créatif dans ces études, et cesser de commenter ce qu'on ne connait plus. Mais ça doit venir aussi d’en haut, par des réformes aussi. Vous diriez quoi à Jean Michel Blanquer ?
Je ne sais pas. J’ai proposé des choses, sans prétendre tout terrasser. Je pense que les orientations que j’indique sont applicables, en fonction des gens et d’autres facteurs : beaucoup de pédagogues peuvent ensuite réfléchir à décliner tout cela en programmes ! Il faut de la lecture collective, nécessaire, et des exercices productifs qui, de manière encadrée, amèneront à lire et s’intéresser à d’autres types de textes, d’autres univers.

++ Pour célébrer Le deuil de la littérature et participer à sa veillée mortuaire, l'essai de Baptiste Dericquebourg est toujours disponible dans toutes les bonnes librairies aux éditions Allia, pour 7 petits euros, en click & collect bien sûr.