Vous avez une idée de combien de migrants vous avez aidés ?
Cédric Herrou :
2.500 qui sont passés par la maison. Beaucoup sont juste passés pour avoir accès à la demande d’asile.

Oui, parce que les passages de frontière, dans votre voiture, qui ont marqué les esprits étaient très minoritaires. Vous avez surtout fait de l’accueil.
Les passages de frontières, il y a eu quelques dizaines en fait. Mais la frontière n’est plus une ligne, c’est tout un département chez moi.

Vous en êtes où aujourd’hui ?
J’ai laissé mon exploitation agricole, on est devenu accueil Emmaüs. De tous horizons : Français, Roumains, Soudanais… Et on fait de l’agriculture avec eux. Et dans la vallée de la Roya, il y a moins de passage dû à la fermeture des ports en Italie, à l’externalisation des frontières en Libye. La migration marche beaucoup par bouche à oreille. On a eu beaucoup de Soudanais et d’Érythréens, et aujourd’hui ce sont d’autres nationalités qui n’ont pas l’info Cédric Herrou.

Une fois encadré par Emmaüs, vous auriez pu arrêter.
On ne fait quasiment plus de migration, mais je voulais finir l’histoire. On a fait de l’accueil qui se passe bien, sans délinquance, sans délits majeurs. On veut montrer maintenant qu’on peut créer une dynamique économique, sociale, autour de personnes en migration et de la précarité. Quand je vois comment sont traités les migrants, je vois comment le gouvernement traite les pauvres et la France d’en bas. On veut aussi montrer qu’il y a une demande des habitants de la vallée de la Roya.

Vous dénoncez un système illégal.
C’est pour ça qu’ils perdent systématiquement les procès. Ils sont hors la loi. Ils en ont pris plein la gueule. On est quand même allé jusqu’au conseil constitutionnel. On a mis la fraternité en valeur constitutionnelle. L’État a perdu le bras de fer, pas parce que je suis plus fort, mais parce qu’il avait tort. Je me suis toujours pris pour un pseudo anar, mais au fond de moi j’avais toujours confiance en l’État. Mais de voir que l’État est illégal, qu’un préfet mente en disant devant le tribunal administratif qu’il n’y avait pas de policiers autour de chez moi alors que des journalistes de l’Europe entière l’avaient constaté. Et là, on se dit, « Ah ouais, quand même... ». Quand une député fait une visite inopinée à la PAF (police aux frontières) et voit une affiche « Si média sur place, ne pas mettre les mineurs dans le train », c’est qu’ils savent très bien que c’est illégal. Je trouve ça normal que les Français respectent les lois, parce qu’elles ont été votées démocratiquement, mais comment exiger ça, quand l’État est dans l’illégalité ? Ce qui est fou c’est l’hypocrisie. Là, Macron commence à parler de remodeler l’espace Schengen. Faut être clair, si on veut plus d’immigration, on sort de la convention de Genève. On dit Schengen, fuck off. Mais quitte à faire ça, autant voter Front National, parce que c’est leur programme depuis longtemps. Faut pas acheter la contre-façon, faut acheter l’original. C’est un peu con de voter Macron.

Herrou_change-ton-mondeCe qui est étonnant aussi, c’est que finalement, l’État qui savait où vous étiez et ce que vous faisiez, vous ait plutôt laissé faire.
Oui, c’est ce que dénonçait l’article du New York Times. Je pense qu’ils voulaient qu’on se plante. Le jour où je me lève et qu’il n’y a plus de flics, on se retrouve à 250 à la maison. Je sais pas si je suis complotiste, mais on dirait qu’ils voulaient que je me plante. Qu’il y ait un incendie, une grosse bagarre… Mais on a réussi à gérer ça. Même les flics nous disaient qu’ils étaient surpris qu’on y arrive. Parce que, quand même, à la base ma cabane est faite pour vivre tout seul (rires).  Le programme initial, c’était qu’on me laisse tranquille bordel (rires).

Le problème de fond c’est le racisme.
Oui et même le racisme bienveillant des humanitaires. Sinon, faut voir, de la part des institutions, la facilité à tutoyer, à rudoyer quelqu’un juste parce qu’il est noir. C’est dingue le mépris qu’il y a. C’est abominable. On dit intégrez-vous, mais on veut juste qu’ils se soumettent. C’est fou, les gens voient pas comme moi, dans la rue, les contrôles de police qui se font juste sur les jeunes, les rebeus et les noirs. Le but, pour la migration, c’est de dégoûter ceux qui pourraient vouloir venir après. Mais ça ne marche pas. Et ceux qu’on a mal traité resteront là. Le racisme, c’est une névrose. C’est une parano. Ce sont des gens qui focalisent. Regarde les gens d’extrême droite, ce sont juste des personnes qui focalisent.

Oui, mais pourquoi s’en prendre au plus démunis plutôt qu’aux plus favorisés ?
Parce que les gens ne sont pas courageux. En 2017, le préfet voulait interdire la chasse à Breil-sur-Roya, à cause de la présence de migrants et de flics. J’ai reçu des menaces de mort de chasseurs. C’est le préfet qui t’interdit la chasse, mais au lieu de lui dire à lui que tu vas lui mettre une balle dans la tête, tu t’en prends à moi. Moi, je ne t’ai rien interdit. Mais t’es un lâche en fait. Et les gens ne s’en rendent même pas compte. Comme s’en prendre à ceux qui touchent le RSA et pas à ceux qui détournent des milliards.

Vous cassez aussi l’image de la solidarité.
Oui, les migrants ne sont pas mes potes. Parfois j’entends des gens dire « Ah, mais ils ont merveilleux les migrants... », c’est faux. Il y a des cons aussi. Y a de tout. C’est juste qu’on a notre devoir d’aider les gens. C’est ce que j’aime chez Emmaüs, c’est leur pragmatisme. Chacun son rôle. Ne mets pas la communauté en péril. On sort de la pitié.

Le gouvernement a tendance à dire que vous êtes dans l’idéologie, alors que vous êtes pragmatique, et eux sont dans une idéologie négative. C’est vous les anars qui vous battez pour faire appliquer la loi et eux qui sont dans l’illégalité. C’est le monde à l’envers.
Ah ben ça fait plaisir si mon bouquin permet de comprendre ça (rires). C’est dingue. Moi qui me considérais comme un anar, je parle de valeurs de la République. L’État fait diversion en fait. Aujourd’hui, je regarde le monde avec un regard différent. Quand j’écoute Macron, Darmanin, Castex, j’ai plus confiance. Ils sont pas cons, il savent les conséquences de chacune de leurs paroles. Ce qu’ils font ce n’est pas pour le bien commun. Leurs discours, si on les entend dans un bar, ça passe. Mais venant de représentants de la République, ça fait flipper, parce qu’il n’y a pas de demi-mesure.

Tu sens un durcissement des mentalités avec les attentats et l’ambiance actuelle ?
Si on écoute la radio et la télé, j’ai l’impression que oui, ça se durcit. Mais si on voit le vrai monde, je n’ai pas l’impression. C’est ce qui est bizarre. Hier, j’étais invité sur Arte, le mec du Figaro me dit « le terrorisme, l’immigration, etc ». Je suis venu avec un taxi rebeu, à l’entrée c’était des noirs et des arabes qui gèrent la sécurité. Et là, en plateau, sous la lumière, tu me dis que tu as peur des étrangers, alors que tu t’es fait servir toute la journée par des étrangers et tout ce que tu as mangé toute la semaine a été cultivé et récolté par des étrangers. Tes fringues ont été fabriquées par des étrangers. Tu te fouts de ma gueule ou quoi ? Et c’est un mec éduqué. Quelle hypocrisie. Moi dans la rue, le racisme je le vois pas, à part de la police et de l’État. Des gens qui me menacent de mort sur Facebook ou Twitter, y’en a plein. Mais dans la rue, je n’en vois jamais. Même si je fais attention.

Ça fait quoi de se dire qu’on a modifié la Constitution ?
On les a bien eus quand même, parce qu’on a joué avec leurs armes. C’est des trucs qui resteront.

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