Une piscine d'adoucissant
Faire autre chose, s’ouvrir et changer de recette, certes, mais à quel prix ? Comme d’habitude, les formats sont courts et répétitifs, enchaînent des refrains et des couplets saupoudrés d’autotune. Libération ne s’est pas trompé en présentant une chanteuse « ramollie à la Soupline » dans une majorité de chansons : Aya, c’est une énième variation plate sur l’idée éternelle d’amour, qui mélange la pop, le r’n’b et l’afrobeat à la casuistique amoureuse d’une Madame de Lafayette ou au lyrisme candide d’Aragon. Tout est mielleux dans Fly, convenu dans Love de moi et Mon Lossa, naïf dans Sentiments grandissants et plat dans Nirvana. Le rythme est monotone : la nouvelle orientation mélodique de la chanteuse est un adieu à la force martiale de ses précédents succès. Au revoir le vortex sombre de Pookie, le désordre frénétique de Gang ou les ballades ensoleillées de Whine Up et Sucette : la chanteuse préfère enchaîner les lieux communs d’un amour rangé, multipliant les sobriquets comme le niais « mon bébé d’amou-ouu-our ».

La grandeur d’une femme forte et indépendante est terrassée par un amour aussi grandissant qu’aliénant : elle se demande si « quand [elle est pas là] t’es bonifié » (?), rêve d’un trip aérien dans Mon chéri (« Il veut toujours m’emmener voyager / J’rêve de nous deux en l’air sans parachute ») ou s'imagine volatile dans Fly : « Comme un oiseau je veux fly / On est connecté ». Les truismes amoureux se suivent et se ressemblent, tombent comme autant d’évidences et s’écrasent comme des pigeons. Vertige de la platitude ou du paradoxe mystique : l'ouragan résiste au vent

De petits riens à sauver
Et pourtant, tout marche : la patte de la Nakamurine subsiste grâce à la voix unique de la chanteuse. L'abandon d'un rythme ensoleillé et « ambiancé » est contrebalancé par quelques pièces qui sauvent l'album. Tchop, qu'elle ne voulait pas sur l'opus, s'impose naturellement comme troisième single dans sa martialité pookienne, rattrapant le lamentable featuring avec Stormzy qui s'apparente à un élixir de gêne. Sentiments grandissants et Doudou nous emmènent avec leurs mélodies puissantes mais tranquilles, tandis que le refrain de So Hot ferait dodeliner de la tête aussi bien les enfants que nos séniors en Ehpad. 

Préféré sauve enfin l'album en chantant le kamasutra conjugal. Oui, le sexe relève cette variation d'un amour éthéré en jouant sur le polyptote de la préférence. Parler de sexe, c'est enfin sortir de la Soupline et des beignets à la vanille ; c'est éviter la naïve candeur d'une Wejdene, affirmer son phrasé travaillé et son charme magnétique. Comme elle le dit, sans que l'on sache réellement ce que le syntagme signifie, « personne peut {la] déléguer » : on retrouve des îlots de non-sens que l'on apprécie toujours autant, des inflexions tonales et baisses d'articulation qui poussent à une herméneutique argotique. 

Aya consacre la perte d’une singularité et du « comportement » qui a hissé la chanteuse au rang de star. Aya fait le choix de la sûreté, d’une légère inflexion thématique toujours portée par des morceaux entêtants, répétitifs et arrangés à l’emporte-pièce. Les mauvaises langues parleront comme d’habitude d’abrutissement et d'acculturation, mais c’est bel et bien le mode d’existence de la musique pop et commerciale. Quitte à écouter de la « soupe », autant écouter les plus relevées et poivrées. L’ère de la combattante martiale est terminée : Aya Nakamura s'est rangée, qu'on le regrette ou non. La chanteuse se baigne désormais dans sa piscine de Cajoline.