Vous avez pensé à repousser la sortie avec ton éditeur ?
Luz : On a fait le pari de maintenir la sortie malgré le confinement. On s’est dit qu’il fallait tenir. Et puis, Albin Michel a eu beaucoup de retours des libraires qui nous disaient de ne pas repousser la sortie. Pour moi, aussi, j’ai besoin de retours pour me lancer dans le tome 2. Et puis, on a beau chercher, à part faire du badminton dans 20m2, on n’a pas trouvé mieux que les livres. Ce qui fait chier c’est d’être dans les mains d’Amazon. C’est une banalité de dire ça. Mais les livres, il faut les avoir dans les mains. Surtout celui-là.

C’est un bouquin de fou.
Même moi, je savais pas ce que ça allait donner et quand je l’ai reçu, j’étais sur le cul. Encore une adaptation, après l’adaptation pourrie en télé, on se demande ce que ça peut donner. Mais là, il y a de quoi manger. Surtout celui-là, il se tient dans les bras.

Au dos du livre, on vous présente, toi et Virginie Despentes, comme le duo le plus rock de la littérature. Tu es rock ?
J’ai été élevé avec des disques de Bowie, d’Iggy Pop et des Stones. C’est ma base. Ce sont mes molécules premières. Après j’ai dérivé. Là, j’écoute UFO, un vieux truc de 1971. Je sais pas si je suis rock, mais j’en écoute. En tout cas, je suis plus rock que Romain Duris qui, à ce qu’on m’a dit, est plutôt soul.

Y'a un taf colossal. T’as commencé quand ?
(Rires) Mais t’as que ça à foutre dans la vie ? (rires). J’ai commencé il y a un an et demi. On a commencé à échanger avec Virginie en novembre 2018. Le plus dur, ça a été le découpage de son texte. Découper le texte, les scènes. Et puis, retrouver tout le décor. Le contexte. C’est très con. On est en 2012, faut savoir quelle est la Twingo qui sort à ce moment-là. Les sorties musicales. Il y a une planche qui m’a pris beaucoup de temps, c’est quand il est dans son magasin. J’ai dû trouver toutes les sorties musicales du moment et puis est-ce qu’il aurait mis Radiohead ou Green Day en tête ? Tout ça prend plus de temps que de dessiner.

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Ça ressemble à un taf de repérage de réal ?
Complètement. On a fait du repérage aux Buttes-Chaumont, à Barcelone, avec Virginie. J’ai mis une demie année de boulot préparatoire. Fallait que je sois exigeant, parce qu’il fallait être aussi généreux que le bouquin. Je voulais que Virginie prenne une claque comme moi j’ai pris une claque en le lisant. Mon adaptation est motivée par les différents coups de boule que j’ai reçus en lisant.

Justement, le bouquin t’a plu. À quel moment tu te dis que tu peux apporter quelque chose ?
Tu te le dis parce que c’est carrément impossible. Y’a pas d’espace. Et puis, quand tu étudies le bouquin, tu réalises qu’il y a de l’espace pour toi. C’est une contrainte libératoire. Je ne voulais pas que le dessin soit juste une illustration, mais une expression de son texte. Là, par exemple, j’ai lu Car de Harry Crews, un écrivain qui parle tout le temps des péquenauds américains. C’est l’histoire d’une famille de carrossiers dont l’un des fils bouffe une bagnole. Là, tu te dis « whaou, je veux le faire », mais c’est trop facile. Tout est déjà là. Ce qui est intéressant, c’est de devoir creuser le texte pour trouver ta place. Tu creuses pour t’enterrer toi-même, t’ensevelir, faire partie du squelette du texte. C’est plutôt excitant, c’est plutôt gourmand comme disent les connards qui cuisinent à la télé. Et puis, les personnages de Virginie ne sont pas tous des gentils. Dessiner des gens antipathiques, je sais vachement bien faire. Tout le travail c’est de bosser avec l’empathie des personnages. Mais le livre parle d’amitié et on a bossé en amitié avec Virginie, ce qui m’a permis d’aller beaucoup plus vite que je ne pensais. En fait, je voulais en faire un blockbuster punk. Un truc d’excitation hystérique. Un peu comme dans l’écriture de Richard Matheson. Il te fout dans un tonneau et te bascule d’en haut de la pente.

On te retrouve pas mal dans ce livre…
Tant mieux, j’ai mis tout ce que j’avais en moi. J’en ai rencontré des gens cool, des salauds… Mon background journalistique, qui a passé son temps à dessiner des concerts, à picoler, à se droguer. Y a de moi dans tous les persos, mais comme il y a du Despentes dans chaque personnage. Je vais passer un peu du coq à l’âne, mais pas tant que ça. Quand il y avait eu les attentats au Bataclan, je regardais parmi les victimes s’il y avait des gens que je connaissais. Et puis, j’ai réalisé que ces gens, forcément, j’en avais forcément côtoyé dans d’autres concerts ou festivals. Donc j’en avais forcément dessiné. Ils sont forcément dans ma tête. On écoute la même musique avec ces gens, donc on s’est forcément croisés. On se nourrit de tout ce qu’on voit. Le visage du personnage d’Olga, par exemple, je l’ai trouvé dans un documentaire du Ted Bundy.

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Je ne m’étais jamais posé la question. Les visages des personnages ne sont pas créés ex-nihilo ?
Jamais complètement. Par exemple, Alex Bleach, fallait trouver un noir qui fait de la variété, là y’a tout à créer. À part Marco Prince peut-être, ou MC Solaar… J’ai commencé à faire des dessins et c’était nul. J’ai regardé dans ma discothèque et je vois un disque de Magma et je me dis « ah, Christian Vander, il a des yeux de fous. » J’ai trouvé les yeux. Et puis après je pense à Mau de Tristesse Contemporaine que je connais un peu, sans la tête d’âne bien sûr. Après j’ai pensé à mon prof de voguing, parce que j’ai pris trois cours de voguing et j’étais très très mauvais. Et puis après, il y a eu les attentats, alors j’ai arrêté. Mais mon prof, Soa de Muse est juste super beau. Tellement beau. Je me suis inspiré de lui. En fait, rien ne sort jamais ex-nihilo. C’est pour ça que je lis peu de BD, j’ai besoin de réel. En fait, il suffit de regarder des pochettes d’albums. Là, par exemple, j’ai en face de moi Brian Eno et je me dis qu’il ferait un bon personnage dans le Tome 2. Surtout, dans le Tome 2, on va pouvoir faire énormément de caméo.

Tu as dit que tu voulais que la BD plaise à Virginie Despentes. Elle a dit que tu étais un « putain de génie ».
Oui, ça lui arrive, oui. De la part d’un putain de génie, c’est un chouette compliment. C’est flatteur mais je n’aurais pas fait une adaptation de Guillaume Musso non plus. Virginie, c’est un génie littéraire, un génie intellectuel et puis elle a un génie personnel. Elle a une bienveillance dingue. On a un point commun c’est de croire dur comme fer à l’amitié. Et l’amitié ça rapproche les gens (rires).

(Rires) C’est bon, on a le titre de l’interview.
(Rires) Ouais, tu savais ça ? L’amitié, ça rapproche les gens. Au début, avec Virginie on a bossé sur les dessins, mais je suis surtout arrivé avec un album d’Edith Nylon. Une punkette dont le premier album est vraiment super avec notamment un morceau qu’on aime beaucoup l’un et l’autre, Avorton. Je me suis dit que c’était mieux d’arriver avec un vinyle punk qu’avec des fleurs. Voilà, ça a marché. En fait, Virginie me calme sur la vision du monde. Elle est beaucoup plus optimiste que moi.

Vernon_selection visuels_page-0003Alors, soit elle est beaucoup plus optimiste qu’elle laisse supposer, soit t’es vraiment très dark.
(Rires) Je sais plaisanter encore.

Bon, on revient à la base : pourquoi le dessin ?
Je ne sais pas faire autre chose. J’ai tout plaqué pour le dessin quand j’étais en fac de droit à Tours. Un jour de décembre 91, c’était les J.-O. d’Albertville…

...92 alors.
Ouais, peut-être. J’envoyais mes dessins à la Grosse Bertha, c’est là où j’ai rencontré Charb. Ils ne passaient pas mes dessins. Là, je me dis qu’il faut que je prenne une décision. Est-ce que je deviens clerc de notaire dans le vignoble ou est-ce que je persévère et j’abandonne mes études ? Là, grande dépression. La plus grosse dépression de ma vie. D’un coup, il publie neuf dessins à moi, sûrement parce que beaucoup de monde était en vacances. Et donc, là, je me dis c’est bon. Mais bon, de toute façon je ne sais rien faire d’autre. Si, les bolognaises. Je peux faire du click & collect de bolognaise mais j’ai plus d’avenir dans le dessin.

Vernon_selection visuels_page-0004On a dû prendre quelques précautions pour cette interview. Ta vie, ça va ?
Euh… C’est compliqué. C’est juste compliqué. Parfois, c’est très dur. La rentrée 2020 a été assez difficile. Heureusement qu’il y a le dessin pour sublimer tout ça. Mais ça ne marche pas toujours. J’ai du faire une pause dans mon travail sur le tome 2.

Gérer une douleur seul, c’est dur. Mais quand le monde extérieur te la rappelle constamment, ça doit être l’horreur.
Oui. Dès qu’il y a un attentat, mais n’importe où dans le monde, avec ma femme on est comme des feuilles ballottées par un ouragan. Tu vois, dans le bouquin, le fait d’avoir touché le fond et d’avoir explosé en vol, ça me permet peut-être de comprendre les fractures des autres. Je suis devenu une super épaule sur laquelle pleurer. Ça m’a vachement aidé pour comprendre les personnages. Je pense qu’il y a toujours un moment où tu touches le fond. Enfin, non. On touche jamais le fond, on s’approche du gouffre, on est plutôt dans le tunnel d’Alice aux Pays des Merveilles.

Oui, avec cette phrase débile de Nietzsche, « tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort ».
C’est une phrase pour midinette. Je la déteste aussi.

Peut-être que ce qui ne tue pas rend plus sensible par contre ?
Peut-être. En même temps, avant j’adorais pleurer. Me laisser submerger par les émotions. Un disque, un film, l’amour. Me laver comme ça par les larmes. Je le fais beaucoup moins maintenant. C’est une des raisons pour laquelle je devais adapter Vernon. Parce que sa lecture m’a fait pleurer deux fois. Au premier et au troisième tome. Et la première fois, ça m’a lavé. Lavé. Le truc qui coule tranquillement, pas secoué de sanglot. C’est le dernier avec lequel ça m’est arrivé.

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Oui, celui-à et Marc Levy.
(Rires) Ouais, Marc Levy, tu pleures quand tu regardes le prix. Mais, c’est quand même une chance d’avoir pu me confronter au travail de Virginie. On a énormément parlé. Pas seulement du livre. On a déconné comme des cochons en fait. Et le bouquin ne serait pas aussi réussi si on était pas deux idiots. C’est là où on s’est retrouvé aussi, on est profondément des imbéciles. En fait, on aime beaucoup rigoler (rires). Putain, j’enchaîne les pensées profondes. Mais, ça se sent dans la BD, parce qu’il y a des espaces comiques plus évidents que dans le livre je pense. Même si moi, j’explose de rire en lisant la syntaxe de Virginie.

Oui, la BD m’a permis de redécouvrir l’humour du livre.
Y’a des trucs fabuleux. Par exemple, « soit tu te trompais quand tu écoutais du hardcore à 20 ans, soit tu t’es trompé de vie aujourd’hui », moi ça me fait éclater de rire. Bon après, je suis très bon public. « Vernon n’aurait jamais pu imaginer tenir aussi longtemps sans sexe. Aujourd’hui, Vernon baise moins qu’un homme marié. » Je trouve ça formidable. Tous les personnages sont obsédés par les bobos. J’aime bien ça. Il y a une espèce d’idéale auquel on veux tous s’intégrer. Au fond, tu idéalises le bobo. 

On se fait une question confinement pour finir ? Genre, un film, un disque, une série, un plat ? Un plat c’est les bolo ?
Oui. Enfin, c’est pas très confinement. Des crêpes. Parce qu’en plus t’as toujours de la farine et du lait.

Un film ?
Alors, ça se trouve sur YouTube facilement, La classe américaine. C’est le truc qui m’a sauvé la vie en cinq ans. Quand j’étais au fond du gouffre, je regardais ça et ça allait beaucoup mieux. Sauf que c’est un film pour les vieux. Tous les gamins, actuellement, ils n’ont aucune référence western. Ma fille m’a dit « on joue aux indiens et aux voleurs ». Bon, en même temps, elle a compris que les cow-boys étaient les voleurs. John Wayne, aucun gamin ne connaît. Et ce n’est pas bien grave.

Vernon_selection visuels_page-0006Un disque ?
Si tu veux vivre le confinement à fond, un très bon truc, c’est de se plonger dans la discographie de Frank Zappa. J’ai fait tout le bouquin sous Frank Zappa… J’ai déjà fait des dessins sous substances, mais la meilleure substance c’est Frank Zappa. C’est extraordinaire, ça fait de la place autour de toi. C’est un grand vortex. Faut aimer la musique concrète. C’est une bonne folie pour un dessinateur.

Oui, ce n’est pas juste une musique sympa.
De toute façon quand tu dis que c’est sympa, c’est que c’est de la merde. On n’a pas envie d’être des gens sympas. Pas envie de faire un monde qu’avec des gens sympas. Ni qu’avec des gros cons. Compliqué. En ce moment, on fait des Zoom, des Skype, avec que des gens sympas, qui nous sont favorables. Mais c’est l’enfer. On oublie de le dire, mais on manque de crétins pendant le confinement. On ne fréquente plus assez de crétins et du coup on se désociabilise complètement. La sociabilisation c’est rencontrer des gens avec qui on n’est pas d’accord. Des gens un peu cons. Faut rencontrer des imbéciles pour être l’imbécile de quelqu’un. Si t’es pas l’imbécile de quelqu’un, ça ne sert à rien. On est confiné entre gens sympathiques, ça c’est dégueulasse.

Donc, plutôt l’enfer que le paradis ?
Non, le néant. Y’a que le néant. C’est pour ça qu’il reste que les bouquins. Et donc, mon conseil lecture, c’est de lire la BD Vernon Subutex et le bouquin de Virginie et de comparer, voir ce qui a été enlevé ou laissé. Et si t’as envie de rigoler, tu regardes la série de Canal.

++ La bande-dessinée Vernon Subutex de Luz et Virgnies Despantes chez Albin Michel, 29,90€. Dispo (pas sur Amazon HEIN) mais ici