Comment allez-vous ? 
Arnaud-Louis Chevallier :
On va se tutoyer. 

Comment vas-tu ? 
Les terrasses de café me manquent. 

Pour regarder les gens passer ? 
Oui, j’ai toujours adoré ça. Le jour ou la nuit. Dans les discothèques, j’avais une position stratégique à l’entrée. J’adore voir les gens passer. C’est un véritable plaisir. C’est un film à chaque fois. 

Pourquoi l’entrée ? Il y a plus de choses à voir dans la salle, non ? 
Il y a beaucoup plus de choses à voir à l’entrée. Déjà, je suis contre l’idée même du physionomiste. Il projette ses propres fantasmes pour l’entrée de la clientèle. A tant faire, s’il s’agit de projeter des fantasmes, je préfère projeter les miens. Je n’ai jamais eu de physionomistes. Aux 120 Nuits, c’était le principe même : il n’y avait aucune sélection à l’entrée. On débutait tôt, dès 21 heures. Et avant 23 heures, pour entrer, il suffisait juste de payer une consommation obligatoire, pour l’équivalent de 4 euros. 

NuitsParisiennesAnnees80_couvDoreMais revenons sur l’entrée, pourquoi plus de choses à voir ? 
Les gens qui s’apprêtent à rentrer en discothèque, s’apprêtent à faire la fête. C’est comme quand on fait un voyage, pour beaucoup, il est encore mieux quand on rentre dans l’avion. Parce que tout est à écrire. A l’entrée d’une boîte de nuit, la magie de la soirée est à écrire. Les gens sont joyeux et portent sur leur visage ce qu’ils vont être dans la soirée. C’est très intéressant d’un point de vue purement sociologique. Mais je n’étais pas le seul à le faire, Fabrice Emaer était lui aussi souvent à l’entrée au Privilège et au Palace. Bon, ça sert aussi à voir s’il y a du monde, si les gens sont énervés ou pas. Je me définis comme un sculpteur de public. Dans les années 80, j’allais dans les fêtes et les vernissages et je donnais des invitations pour une personne pour mes discothèques, de façon ciblée. Quand je voyais quelqu’un d’intéressant, qui pouvait apporter quelque chose ou qui savait s’amuser, je donnais une invitation. A l’intérieur de mes boîtes, ça donnait un mélange un peu détonnant avec des gens qui ne se seraient pas forcément rencontrés à l’extérieur. Quand on va faire la fête, c’est pour boire des coups, draguer, danser, mais ce qu’on ne se dit pas, qui est pourtant essentiel, c’est qu’on attend un événement extraordinaire. Et ça ne peut arriver qu’avec des gens qu’on ne voit pas ailleurs. Donc, j’essayais de faire un mélange de public. Je trouve qu’on perd cette diversité aujourd’hui. 

A la base, la lumière du jour te dérange ? 
(Rires) Il a bien fallu que je m’habitue. Non elle ne me dérange pas mais la nuit beaucoup d’interdits tombent donc les choses sont beaucoup plus intéressantes, parce que beaucoup plus jusquauboutistes. J’ai fait des études d’ingénieur, donc très ancrées dans le réel. Quand j’ai commencé dans le monde de la nuit, elle n’avait pas très bonne presse. Lorsque j’ai ouvert les 120 Nuits, j’étais le premier ingénieur à faire des trucs la nuit. Après en 1984, il y en a eu d’autres ou des gens sortis d’école de commerce et la nuit a eu meilleure réputation. Et moi, j’ai fait d’autres choses dans la journée. Donc, la lumière du jour ne m’est pas insupportable. Par contre, la nuit est matière à fantasmes et à amusements bien plus grande. 

Pourquoi raconter ta vie à travers une suite de portraits ? Tu parles de toi à travers les autres. 
Moi, j’aime bien parler de moi (rires). Ça ne me pose pas de problème. Mais, j’ai aussi parlé de personnes d’horizons extrêmement différents qui ont marqué la nuit des années 80. Maxwell par exemple était un punk un peu craignos, mais les gens qui se souviennent des années 80 se souviennent de Maxwell. 

Ce ne sont pas des célébrités, mais des personnalités ? 
Oui, c’est une spécificité des années 80. Qui a été largement mis en scène par le Palace. Au Palace, il y avait des stars de la nuit, mais qu’on ne connaissait pas le jour. Par exemple, la physionomiste du Palace, Edwige Braun-Belmore, qui était une grande punk, mannequin, un peu massive. Elle avait une aura la nuit absolument extraordinaire, mais la journée, personne ne la connaissait, jusqu’à ce qu’elle fasse un disque, sous le nom de Mathématiques Modernes, qui lui a permis d’acquérir une petite notoriété un peu moins underground. 

C’est le choc de cultures entre jour et nuit. Ce fameux moment à 7 heures du matin où ceux qui se couchent rencontrent ceux qui se lèvent. 
Et c’était d’autant plus marqué dans les années 80 qu’il y a eu ce mouvement très éphémère des branchés. Les branchés, c’était les stars de la nuit. Il y en avait une centaine, qui n’étaient pas forcément très connus. En fait, tout ça est parti de la culture underground principalement relayée par le journal Actuel (et un peu par Libération). Actuel a été fondé par Jean Karakos - le mec qui a fait la Lambada après – qui l’a vendu à Jean-François Bizot (un ingénieur aussi). C’est lui qui a fait venir toute la culture underground dès les années 70. Attention, Actuel du début des années 70 n’avait rien à voir avec le journal du même nom qu’il a recréé plus tard à la fin des années 70. Deux magazines complètement différents : le premier était inventif mais illisible, le deuxième était chic, sur papier glacé et à l’image de son slogan « Nouveau et intéressant ». Mais les deux ont fait rentrer l’undergound en France, en particulier par le monde de la nuit. Actuel a sponsorisé les premiers concerts d’Alan Vega, du groupe Suicide, de Snakefinger, d’Indoor Life ou encore de Tuxedomoon. Des concerts qui duraient toute la nuit, quai d’Austerlitz, là où il y a actuellement le musée de la mode. Actuel a également organisé des nuits délirantes au Rex Club, sur les Grands Boulevards.

Quand on lit le livre, on a l’impression que tu sortais tous les soirs. 
C’était obligatoire. Le principe de mes soirées, c’était de faire venir du monde. Soit on fait une grosse sélection à l’entrée, soit on fait des concerts, soit on mise tout sur les une qualité sonore et une programmation musicale exceptionnelle. Moi, ce que je voulais faire, c’est se faire rencontrer des gens. Pour ça, j’allais les chercher dans les soirées, les vernissages… Les 120 Nuits était une salle de 2.000 places. Pour ne pas avoir d’impression de vide, il fallait au minimum 400 personnes par soir. Et 400 personnes un mercredi soir, il faut les faire venir. Pour les avoir, on devait distribuer au minimum 1 000 invitations. En 1986, j’étais l’un des premiers à Paris à avoir un répondeur. A l’époque, ça coûtait extrêmement cher et ça avait la taille d’une valise. Ça me permettait de me tenir au courant de toutes les fêtes. A l’époque, j’avais une vingtaine de plans de fêtes par jour. J’en faisais au moins trois tous les soirs pour inviter des gens à mes soirées. Mais c’était aussi un plaisir d’y aller et de discuter avec des gens un peu dingues, un peu allumés. 

Quelle différence entre la fête avant et aujourd’hui ? 
C’est plus timoré aujourd’hui. Il y a deux choses. D’abord, c’est le prix du foncier. A Paris, le prix du foncier a augmenté de façon tellement vertigineuse qu’avoir des endroits où faire la fête, c’est de plus en plus difficile. Et puis, les gens qui achètent au-dessus, achètent des appartements extrêmement chers et ne supportent pas qu’il y ait du bruit. D’un point de vue économique et d’un point de vue sociologique, le prix du foncier c’est super important. Et puis, sur le public lui-même, ce n’est plus la même culture. Ça a basculé au début des années 90. On n’écoute plus la même musique, on ne prend plus les mêmes drogues. Le rock est une musique de rebelle. Une musique où on est contre. Contre ce qu’on veut, mais on est contre. La techno, c’est une musique beaucoup plus enveloppante, individualiste, ça permet à chacun de mieux supporter sa propre vie. Il n’y a pas le côté rebelle. Dans les années 80, et même 90, il y avait des gens qui sortaient le soir pour montrer qu’ils étaient en totale rupture, qui se déguisaient pour montrer leur vraie personnalité. Ça, ça a disparu. Et en plus, il y a eu, je trouve, un certain repli communautariste. Les gens qui aiment la techno vont dans des fêtes techno. Les gens qui aiment le rap vont dans des fêtes rap. C’est rare qu’on ait du mélange. 

Arnaud-Louis Chevallier (c)Hannibal Volkoff

C’est ce que tu disais, une bonne fête amène de l’inattendu. Et l’inattendu vient de la diversité. 
La nuit est le reflet de la culture, de la sociologie de la journée. Ce que je pense très sincèrement, peut-être que je me trompe, c’est qu’il y a une nouvelle rupture générationnelle en ce moment. 

Et que tu définis comment ? 
Premier constat, les nouveaux jeunes ont été éduqués au porno. C’est une véritable rupture avec le porno vendu sous le manteau ou dans des cinémas où l’on entrait dans les cinémas en essayant d’être couleur de muraille, que j’ai connu dans les années 70. Les générations d’après, c’était pareil, toujours un peu honteux. La nouvelle génération l’a intégré dans sa culture. Un autre point de rupture important avec le genre et les habitudes sexuelles. Dans les années 80, on avait les hommes, les femmes, il y avait des PD, des gouines, mais le genre était bien défini. De nos jours, de moins en moins. Il y a beaucoup plus de trans. Parce que les progrès de la médecine l’ont permis. Aujourd’hui, je connais une quinzaine de trans. Dans les années 80, il y en avait deux ou trois, à tout casser. 

Et ça nous mène où ?
Je n’ai pas de boules de cristal, mais si je devais ouvrir une boîte de nuit aujourd’hui, je le prendrais en compte. Peut-être qu’il faut des lieux de libertinage, même dans des lieux qui n’y sont pas dédiés.

Tu ne crois pas qu’en réaction à ce communautarisme, il y a un ras-le-bol et plein de gens ont à nouveau envie de mélange ? 
Oui, oui. Il y a aujourd’hui des soirées transgenres, les soirées Drôles de dames. Il y a aussi des soirées BDSM apparues dans les années 90 et 2000. Tout ça est un peu à bout de souffle. Par manque de mélange. Mais par contre, la sexualité liée au BDSM doit pouvoir s’exprimer dans les boîtes du futur. 

Le BDSM, comme d’autres pratiques, est excitant parce que marginale. Donc faire des soirées uniquement BDSM tue l’excitation. 
On est d’accord. Elles ont besoin d’un apport extérieur. Un œil nouveau. Des gens que ça fait rigoler. J’ai fait une soirée BDSM à Bruxelles, il y a quelques années, c’était sinistre. Parce qu’il y avait seulement des adeptes purs et durs du BDSM et ils n’étaient pas rigolos du tout, du tout. Trop dans leur truc. 

Est-ce que ce n’est pas ce manque de légèreté, qu’on retrouve aussi dans le porno, qui fait défaut ? 
Je prône la légèreté. On a sombré dans une lourdeur qui est assez pathétique. Je trouve ça lamentable. 

Tu évoques la sexualité et tu en parles peu dans le livre, mais ça reste l’un des cœurs de la nuit. 
Évidemment. Mais je ne voulais pas faire Union. Un livre avec que du cul, ça lasse un peu. Bon, mon livre était plus gros au départ. Le double presque. Il a fallu couper un peu. Entre autre, des parties un peu abruptes sur le sexe. Mais c’est évident que la sexualité est important en général et encore plus la nuit. 

++ Mes nuits parisiennes des années 80, d’Arnaud-Louis Chevallier, éd. Ateliers Henry Dougier, 192 p, 17 €
++ Crédits photos : © Manon des Gryeux & © Hannibal Volkoff