81QMN6DrItL Au cœur de la vague, de Patrick Chappatte, éd. Les Arènes, 122 p., 22 €
On ne veut pas se la jouer René Magritte, mais ceci n’est pas une BD. C’est une enquête. Pas pour rien que le bouzin est co-édité par le journal suisse Le Temps et Courrier International. Faut dire que Patrick Chappatte n’en est pas à son coup d’essai. Canard Enchaîné, New York Times, Boston Globe, Der Spiegel… le CV du dessinateur ressemble au carnet d’actions de Rupert Murdoch. Gaza, bidonvilles de Nairobi, crimes au Guatemala, couloirs de la mort américain… L’homme a bien trempé sa plume dans la plaie de la société. Alors quand le monde prend soudain conscience de son interdépendance à la faveur d’un virus, il se met au boulot et pond tout simplement la meilleure enquête sur le crise du Covid-19 parue jusqu’à maintenant. Ce livre devrait être remboursé par la Sécu. 

COUV TREVIDIC (1)Le roman du terrorisme, de Marc Trévidic, éd. Flammarion, 256 p., 21 €
Le juge Trévidic. Un nom qui rappelle des heures sombres. Une décennie de terrorisme. Des matinées qui commencent, par l’annonce de morts par dizaines, alors que le café n’a pas encore coulé. Des soirées foot qui se transforment en carnage au Bataclan. Marc Trévidic, à la faveur d’une loi absurde limitant les postes de juge à dix ans, est aujourd’hui discrètement président de cour d’appel. Le bonhomme doit s’emmerder un peu, alors il publie Le roman du terrorisme. On s’attendait à des mémoires. Ce qui est le cas. Mais pas celle du Bordelais de 55 ans. Ici, c’est le terrorisme lui-même qui raconte son histoire. Encore plus surprenant, Trévidic ne cache pas une forme d’admiration pour le terrorisme originel. Arme philosophique autant que guerrière. Doctrinale, mais morale. Jusqu’en Russie au début du XXème siècle. Trévidic ne cache pas, non plus, son dégoût pour le terrorisme islamique actuel, son absurdité, la bêtise crasse de ces suiveurs dont il livre quelques parcours dignes des Darwin Awards. Le juge se lâche aussi sur le terrorisme d’État, plus criminel encore et presque légal. Face à ceux qui ne craignent pas la mort, Marc Trévidic n’a jamais pu s’embarrasser de peurs. A priori, c’est même de pire en pire.  

Yu_Chinatown_Bandeau (1)Chinatown intérieur, de Charles Yu, éd. Aux Forges de Vulcain, 270 p., 20 €
Hop là, l’air de rien, les Forges de Vulcain nous offrent le dernier National Book Award. Ce serait un peu simple de dire qu’il s’agit de l’équivalent américain du Goncourt, mais il s’agit de l’équivalent américain du Goncourt. Faut dire que Charles Yu a pondu 270 pages de mise en abyme, d’aller-retour entre fiction et réalité. Un exercice d’équilibriste entre le cinéma et la vie. Où une seule chose reste indéfectiblement tangible : le racisme anti-asiatique. Comment ça du racisme ? Mais on les aime bien les Asiat’ ? Oui, mais aucune ethnie actuellement n’est plus résumée à son faciès que les Asiatiques (qui sont, au passage, 4,5 milliards, soit plus d’un Terrien sur deux, donc on pourrait commencer à nuancer un peu). Il suffit de se tourner vers un grand écran pour les voir prof de kung-fu, serveur de restaurant, informaticien et… et c’est tout. Pas un avocat, un flic, un médecin en premier rôle avec des yeux bridés et aucun accent. C’est justement en partant des stéréotypes d’un autre monde du 7ème art que Charles Yu glisse tranquillement vers la réalité. Dire que l’Amérique n’avait pas encore réglé son problème avec les noirs que Charles Yu lui met le nez sur son racisme anti-asiatique. Et les Français pourraient se sentir concernés. 

COUV_TOUT VA BIEN 2021_RVBLe tout va bien 2021, éd. Le Tripode, 144 p., 9 €
Les éditions Tripode nous livre le petit bonbon de fin d’année. Ben oui, y’a plus d’Année du zapping sur Canal. Alors, on se bouquine Le tout va bien. Un zoom hyper subjectif sur la nature humaine. Subjectif mais peut-être plus révélateur que la Critique de la raison pure de Kant. Ainsi on trouve quelques perles comme « Textos envoyés par des aigles : l’ornithologue russe hors forfait » ou « Miami : ils matchent sur un site fétichiste d’eunuques mais ratent leur castration » ou encore « Oursons bourrés : Haribo part en guerre ». De quoi faire passer 2020 pour une année normale. 

RAMBAUD-C (1)Les cinq plaies du royaume, de Patrick Rambaud, éd. Grasset, 126 p., 14,90 €
Patrick Rambaud a 74 ans, est né à Neuilly, est membre de l’académie Goncourt, et Patrick Rambaud est un punk à la plume d’ange. Oui, un punk. Membre actuel de l’académie Goncourt, mais membre historique d’Actuel aux côtés de Jean-François Bizot. Sa spécialité : la parodie de personnalités littéraires ou politiques. En bref, le foutage de gueule de ceux qui se prennent au sérieux. Après Emmanuel la magnifique, l’écrivain remet sa plume légère et acerbe au service de l’Elyzée. Un service dont le Château se serait bien passé. Le gazetier Rambaud s’attaque à ce régime qui fleure bon l’ancien temps. Où les scandales, trop nombreux pour encore scandaliser, sont remis en perspective : la simple expression d’un pouvoir trop sûr de lui pour simplement penser à rendre des comptes. Patrick Rambaud continue de gueuler, en riant, et tant pis si c’est dans le vide. Les insurgés ont aujourd’hui tous des cheveux gris. Drôle d’époque. 

81JPPxCWRgLAmérique années Trump, de Jérôme Cartillier et Gilles Paris, éd. Gallimard, 400 p., 23 €
Promis, après on n’en parle plus. Quatre ans, ça suffit. Mais bon, faut voir quand même. Certes, on s’habitue à tout, mais on a quand même eu un hurluberlu à la tête de la plus grande puissance militaire de l’histoire de l’humanité pendant quatre ans. Un mec qui ferait passer Dwayne Elizondo Mountain Dew Herbert Camacho, le président américain d’Idiocracy, pour un prix Nobel. Beaucoup de choses ont été dites déjà sur Trump, surtout par des anciens collaborateurs. Donc, pas forcément objectifs. Mais là, on a deux pontes. Les correspondants du Monde et de l’AFP à la Maison Blanche. Deux journalistes qui ont suivi Potus partout pendant son mandat et qui décryptent à la fois les techniques, les armes du président orange, et les grands dossiers qui ont émaillés sont mandat. Il faut lire et comprendre ses rapports avec la Corée-du-Nord pour le croire. Si, en littérature, l’Amérique de Trump s’ouvre certainement avec Les jours enfuis de Jay McInerney, elle se clôture, on l’espère, avec le livre de Paris et Cartillier. 

Vilaines_filles_140x205_HDVilaines filles, de Pauline Verduzier, éd. Anne Carrière, 222 p., 18 €
Les femmes n’ont pas un corps. Elles ont une toile sur laquelle chacun projette ses désirs. Un outil que chacun utilise à sa guise. Arme sexuelle, capitaliste, politique… Un corps ? Ah, non, c’est un peu court jeune homme, on pouvait dire bien des choses en somme. C’est une arme, un monde, que dis-je, un monde, un univers. N’importe quoi en fait à part un simple corps qui appartient à une seule personne et qui peut en faire ce qu’elle veut. Pauline Verduzier est partie à la rencontre de celles qui possèdent plus que personne leurs corps, ou alors qui en sont le plus dépossédées, c’est selon : les travailleuses du sexe. Un acte de liberté revendiqué pour certaines. Quitte à voir mon corps utilisé, autant que ce soit selon mes termes et pour mes finances. Et de là, la journaliste élargit sans cesse son enquête. Parce que le corps de la femme est prostitué de bien des façons. Tellement, qu’elles finissent par intérioriser ce dû. Pauline Verduzier n’hésite pas à mettre sur la table ses expériences passées : parfois victime, parfois responsable. Elle n’occulte rien. Les ramifications de son récit sont infinies. Ou plutôt, le rapport que le monde entretient avec le corps des femmes semblent tout cristalliser. Toutes les peurs et tous les fantasmes. On se dit surtout, en refermant ce livre, que ça doit être bien lourd à porter un corps de femme aujourd’hui. 

Lincroyable histoire du sexe T02_c1 avec bande (1)L’incroyable histoire du sexe, livre II, de Philippe Brenot et Laetitia Coryn, éd. Les Arènes, 124 p., 20 €
On a beaucoup parlé du tome 1 dans Brain. Une petite merveille. Une encyclopédie du sexe, avec une tonne d’humour, qui nous rappelle combien le zizi et la zézette ont fait tourner le monde depuis toujours, sans la pudibonderie et la fausse morale qui caractérisent notre époque. Bis repetita. Après le sexe à travers les âges, voici le sexe à travers les civilisations. Comment la sexualité s’est développée en Inde, en Afrique, au Moyen-Orient, en Chine et au Japon ? Comment les cultures ancestrales ont intégré et vu évoluer le sexe ? Une fois encore, on se marre. Littéralement, et c’est rare seul dans son pieu de se marrer en tournant les pages. Mais surtout, on mesure à quel point l’époque n’assume pas le sexe. Comme s’il s’agissait d’un phénomène nouveau dont on ne mesure pas encore les tenants et les aboutissants. Comme si un principe de précaution devait s’appliquer. Alors que, rappelons-le, le sexe est le dernier plaisir gratuit, facile et non-discriminatoire de cette planète. Peut-être pas assez rentable au final ? 

manipulator couv def 3 (1)Manipulator, de Makyo, éd. Les Arènes, 108 p., 20 €
Un guide. Une Bible psychologique. Plus complet que tous les hors-séries de Marie-Claire, « comment survivre à un pervers narcissique ? ». Tous les biais de manipulation, toutes les névroses de domination, tous les perversions de soumission, tout, tout, tout, tout se trouve dans cet encyclopédique Manipulator. Alors, évidemment, nous ne sommes pas sur une BD qu’on s’envoie tranquillou sur un transat avec un mojito. D’abord parce que ce n’est pas la saison. Ensuite, parce que ce n’est pas vraiment l’esprit. Il y a de la matière là. De quoi mâcher. De quoi se faire quelques nœuds dans les neurones avant de les défaire. Ce livre n’est peut-être pas pour toutes les mains, mais il est pour toutes les têtes. 

9782413020134-001-XCroke Park, de Sylvain Gâche et Richard Guérineau, éd. Delcourt, 128 p., 21,90 €
Il suffit parfois d’une journée, d’un rectangle de pelouse, de quelques personnages, pour que se joue un drame. Comme si la vie décidait un moment de suivre les préceptes des unités théâtrales. Comme un dénouement du destin. Un instant, fruit de toutes les forces en marche depuis trop longtemps. Une explosion trop couvée. Un séisme après des millénaires de tensions tectoniques. C’est cette tragédie si rare et pourtant trop commune que raconte Croke Park. Il y a tout juste un siècle, le 21 novembre 1920, le premier bloody sunday. Une vengeance après l’exécution de 14 espions anglais par l’IRA. Une vengeance qui se dénoue lors d’un match de football gaélique, dans le temple du sport, à Croke Park. Il aura fallu attendre 2007, et un match de rugby entre l’Angleterre et l’Irlande, remporté par le XV du trèfle, pour que soit symboliquement digéré ce drame. Digéré mais pas oublié. 

JUJITSUFFRAGETTES_C1 (1)Jujitsuffragettes, les amazones de Londres, de Clément Xavier et Lisa Lugrin, éd. Delcourt, 136 p., 21,90 €
Là encore, c’était il y a un siècle. Là encore, la réalité a largement dépassé la fiction. Imaginez plutôt, un réalisateur se pointant chez Netflix : « Je veux faire un film sur des femmes qui conquiert le droit de vote en apprenant le jujitsu et en cassant la gueule des mecs. » Ok, bonhomme, on va voir si la femme de Chuck Norris est dispo et on y va. Pourtant, cette histoire est vraie. Au début du XXème siècle, les Britanniques luttent pour obtenir le droit de vote. Au même moment, les arts martiaux font leur apparition en Europe. Et, évidemment, la pratique des femmes n’y est pas bien vue. Convergence des luttes, une prof de jujitsu se retrouve à militer pour ses droits de femme. Et naturellement à proposer son apprentissage à ses sœurs qui se font matraquer (par la police, mais aussi lyncher par les passants) à chaque manifestation. Voilà, comment des femmes ont assuré leur propre sécurité en réclamant leur droit. Voilà comment des femmes ont obtenu le droit de vote en claquant quelques planchettes japonaises. 
 Couverture Cas Alan Turing (1)Le cas Alan Turing, d’Arnaud Delalande et Eric Liberge, éd. Les Arènes, 69 p., 18 €
Et dire qu’il ne restera de lui, peut-être, qu’un logo de marque, qu’une pomme croquée accompagnée d’un slogan grammaticalement faux. Et pourtant… Alan Turing fut tellement plus. Un génie, à n’en pas douter. L’homme qui décrypta Enigma et affaibli à lui seul l’armée nazi, c’est un fait. Un homme torturé par son homosexualité, c’est moins connu. Un introverti obsessionnel. Un inadapté. Un esprit qui aurait lui aussi mérité son Champollion. Un humain qui n’était pas fait pour les humains. Qui lutta contre lui-même plus encore que contre les autres. Une énigme plus grande que les messages codés du IIIème Reich.