« It’s all right, I’m all right». À l’inverse des derniers mots de ton précédent album, If I Never Know You Like This Again s’ouvre sur un titre nommé purgatory. Tu ne trouves pas qu’il y a plus sexy pour convaincre les gens d’entrer dans ton univers ?
Soak : Malgré les apparences, cette chanson contient pas mal d’optimisme, mais à ma façon, c’est-à-dire avec un peu de noirceur à l’intérieur. Ce qui est sûr, c’est qu’il me semblait important de la place en ouverture : parce qu’elle a été composée à un moment décisif dans la construction de l’album, et parce qu’elle est très portée sur les guitares, avec une énergie à la Nirvana, ce qui est clairement le mood du disque. 


En parlant de Nirvana, bleach est un clin d’œil au premier album du groupe ou juste l’interprétation d’un journaliste prétentieux ?
Pour le coup, pas du tout : cette chanson, dans un sens, doit beaucoup plus à Adrianne Lenker, ne serait-ce que dans la brutalité et la frontalité avec laquelle j'aborde l'absence de l'être aimé. Cela dit, c’est toujours cool de citer Nirvana dans un article.


Reste que cet album doit beaucoup aux années 1990. Les jeans larges, les grosses guitares et les rockeurs à grosse voix qui se soucient peu de la masculinité toxique, ça te manque ou c’est juste que tu es nostalgique d’une époque que tu n’as pas vraiment connu ?
Je dois avouer que ça m’arrive de penser que j’aurais aimé vivre à une époque où Nirvana existait encore, où Radiohead n’en était qu’à ses débuts. J’aurais aimé être en première ligne au moment de l’émergence du grunge, faire partie d’une époque où tout semblait plus libre, plus neuf. Je ne sais pas si ça sonne bizarre, mais ça me paraît en tout cas moins surprenant que ceux qui fantasment sur les sixties

En interview, tu dis souvent que la musique est un moyen pour toi de te questionner et de savoir pleinement qui tu es. Ça ne te paraît pas cliché cette carte de l’album cathartique ?
Hélas, c’est pourtant vrai… Dès mes débuts, la musique m’a permis de comprendre ma vie, de contrôler ce que je fais ou de résoudre certaines situations du quotidien. Ça me confronte à des questions auxquelles je n’oserais même pas penser si je n’étais pas musicien.ne. Ce qui ne m’empêche pas d’aborder la musique avec beaucoup de simplicité : l’écriture est plus un jeu qu’autre chose, il faut que les mots sonnent. D’autant que l’on sait tous que les phrases les plus directes sont celles qui touchent émotionnellement les gens.

Soak2
Au-delà de la forme, il y a surtout le fond : tu n’as pas peur que tes parents entendent toutes ces introspections que tu chantes ?
Oh, tu sais, je ne suis pas vraiment quelqu’un de très fermé.e. Depuis que j’ai dix ans, je documente ma vie de manière presque maniaque, avec des vidéos, des photos, des journaux intimes et tout un tas de chansons. Ça fait d'ailleurs sens avec les mots prononcés sur purgatory : «  When my life flashes before my eyes/Will I be ready or beg for more time ? ». J'ai l'impression que toute cette documentation est pour moi l'occasion de me préparer à ce moment, de pouvoir me rappeler plus facilement les bons moments ou les occasions manquées. 
 

Dans ta musique, on sent un goût pour les outsiders. Tu as l’impression d’être à la marge ?
Quand j’étais jeune, j’avais du mal à m’intégrer, à trouver des gens avec qui partager des centres d’intérêt. Surtout, je ne savais pas vraiment ce que je foutais sur Terre, je n’avais pas vraiment de projets pour l’avenir, ni de passion, jusqu’à ce que je trouve la musique. Ça m’a apporté une sorte de paix, en plus des expériences que j’ai pu expérimenter grâce à elle.

  
À Derry, d’où tu es originaire, il y a malgré tout une grosse communauté queer. Tu penses que ça a été bénéfique pour toi de grandir là-bas ?
J’ai toujours été accepté.e là-bas, je n’ai jamais été confronté.e à des abus ou à une quelconque forme de rage. Par chance, j’ai grandi dans un environnement assez sain, au sein d’une ville ouverte sur les autres. Tu sais, ce n’est pas pour rien si j’ai choisi de revenir m’installer ici après quatre années passées en Angleterre. J’aime cette région et j’ai envie de passer plus de temps avec mes parents. 


Tout de même, ça ne te saoule pas que l’on parle de Soak comme d’un.e artiste gay ? Que l’on parle finalement plus de ton orientation sexuelle que de ta musique ?
Ça aurait pu m’ennuyer avant, d’autant que l’on souhaitait en quelque sorte faire de moi la porte-parole LGBT de l’Irlande du Nord, mais j’ai l’impression que c’est de moins en moins le cas. Il y a de plus en plus de gays dans l’industrie musicale, à tous les niveaux, et c’est une bonne chose. Les différences sont clairement admises, comprises. Et puis si certains médias veulent parler de ça, tant mieux : parlons-en ! Si ça peut aider quelqu’un à s’accepter, c’est une bonne chose. Même si, bien sûr, j’aimerais que l’on parle avant tout de ma musique.

Justement, parlons musique : le côté électrique de ce troisième disque, c'est pour que l'on arrête définitivement de te rattacher à la pop acoustique et toute mignonne que tu faisais à tes débuts ?  
La vérité, c'est que je ne sais jamais vraiment de quoi traitent mes albums jusqu'au moment où je commence à en parler aux médias... Mais c'est certain que je me sentais bloqué.e dans une image qui n'était pas la mienne, que je ne faisais pas la musique que j'avais vraiment envie de faire. Avec If I Never Know You Like This Again, j'ai décidé que je n'avais plus besoin de m'adapter à qui que ce soit. Je veux faire de la musique pour moi, et tant pis si elle n'est pas diffusée. 


Il y a une chanson sur ce disque où tu t’es dit :
« Bordel, là je suis vraiment qui j’aimerais être » 
gutz, sans aucun doute. Parce que la chanson assume mes goûts pour l’électronique et parce que c’est la première que j’ai pu autoproduire. C’est une grande fierté. 

Je sais que tu es une grande fan de The Office. Tu aimerais faire davantage preuve d’humour dans tes textes ? 
C'est vrai que la série qui me fait rire en toutes circonstances... J'ai l'impression moi aussi d'être sarcastique et ironique par instants, et j'espère que les gens le sentiront davantage sur ce troisième album. Par le passé, je voulais absolument être poétique, trouver de belles phrases. En écoutant attentivement les disques de The National ou Wilco, j'ai toutefois fini par comprendre que l'on peut véhiculer des sentiments profonds sans faire du Shakespeare. Sur If I Never Know You Like This Again, je me suis donc laissé aller, j'ai tenté des pas de côté et j'espère que ça se ressent. Sinon, on risque de me prendre une artiste arrogante et uniquement pessimiste (rires).

Ou pour une fille agressive. Un de tes titres se nomme tout de même : baby, you're full of shit...  
On en revient au fait que la musique me permet de m'exprimer pleinement : dans la vraie vie, je déteste les conflits, ça m'effraie, je suis même du genre à me taire plutôt qu'à dire mon opinion dans une situation tendue. Pourtant, là, ça m'amuse. Et ça fait du bien ! 
 

++ L'album If I Never Know You Like This Again de Soak est sorti aujourd'hui chez Rough Trade.