Un single, deux vidéos, et en quelque mois vous avez créé un gros buzz. Ça fait quoi d'être aujourd'hui si près du but ?
Samantha Urbani (chanteuse et compositrice) : Ben tu sais y'a plus d'attente, on vient de signer chez Columbia Records.
Lesley Hann (bassiste): Mais non, on a signé sur Shady/Aftermath et l'album est en route. On a juste besoin d'écrire davantage de morceaux parlant de meurtre et de violence conjugale.

Vous faites quoi de vos journées en attendant le disque de platine ? Vous avez gardé le job alimentaire, au cas où ?
S. U.:
On a beaucoup, beaucoup tourné depuis début décembre, et ça n'est pas près de s'arrêter. On commence notre première tournée européenne aujourd'hui! Donc non, au jour le jour, personne n'a gardé son boulot, on est à plein temps. Ceci dit, moi ça fait un an au moins que je n'ai pas de travail fixe, que je fais du free-lance à droite ou à gauche pour des projets créatifs. Avec les concerts, pour l'instant c'est suffisant pour survivre.
L. H.: Perso, ça fait plus d'un an et demi que je suis au chômage, mais l'art a pris tellement de place dans ma vie que j'ai su presque immédiatement que je ne chercherai pas d'emploi. Ou alors des trucs chelous, ponctuels.

Comme quoi ?
L. H.: On a des amis qui, en gros, organisent toutes les fêtes DIY et improvisées de New York: ils repèrent des entrepôts désaffectés et hop, 5000 personnes. Du coup on a toujours eu du boulot à l'entrée ou au bar. Et c'est génial parce qu'on sait qu'on va s'éclater et que tous nos potes y seront. Sinon, j'ai été mannequin une ou deux fois, et récemment j'ai participé à la chaîne Youtube d'un ami. J'ai dit huit blagues en direct.

Tu peux nous en dire une, que j'essaierai de traduire ?
L. H.:
What do you do when you see a spaceman? You park, man. (En vain. Les suggestions de traduction sont les bienvenues.)

Donc les choses vont vite ? Ou pas assez ?
L. H. :
Ça ne pourra jamais aller trop vite. Je panique quand j'ai un break de plus d'une semaine et que nous ne sommes pas en tournée.

S. U.: Les deux, comme toujours. Les échéances, quand tu essaies d'être créatif, te prennent toujours par surprise. Par exemple on n’a pas eu le temps qu'on voulait pour organiser les morceaux sur l'album, composer une tracklist en forme de concept. Mais en parallèle, quand c'est aussi rapide tout est forcément fluide et forcément spontané, naturel, ce qui est en soi un concept intéressant.

Dans la pop music c'est rarement un défaut.
S. U.:
Exact. Et nous faisons de la pure pop music. Mais les formats et les longues réflexions de pré-production ne nous intéressent pas. On est dans l'instantané et ça devrait s'entendre. Pour revenir à ce que tu disais, en ce moment dans ma vie rien ne peut aller assez vite. J'ai un problème de concentration quand il s'agit de création qui me pousse à toucher à tout, à tous les médias en même temps. D'où la vidéo de I'm His Girl que j'ai réalisée avec une amie (Aurora Halal ndlr). Je fais aussi de la peinture, du dessin, enfin tout quoi. Et bien que les contraintes de la tournée soient évidentes, j'ai bien appris à emmener tous mes projets avec moi dans une valise.

J'ai au moins une amie, qui se reconnaîtra, qui pensait que j'allais interviewer l'équipe de la série Friends. Pour lui rendre hommage il faudrait que vous me donniez l'adresse de votre café préféré, celui où vous passez toutes vos soirées tous ensemble, et que vous me racontiez vos plus belles histoires d'amitié.
L. H. : On tapine en général à Central Park.
S. U. : On a déjà failli en tout cas… Non, mais Lesley et moi nous nous connaissons depuis qu'on a sept ans, même si nous n'étions pas très proches avant de quitter le Connecticut pour New York au même moment. Matt (Molnar, claviers, percus et basse ndlr) était dans un groupe avec mon ex, qui maintenant est notre ingénieur du son. Leslie et Oliver (Duncan, batterie ndlr) se sont rencontrés dans un magasin d'instruments où ils ont jammé ensemble. Un soir, Matt m'a forcée à chanter devant lui, alors que je n'avais jusqu'alors jamais osé présenter les chansons que j'écrivais à qui que ce soit. Il a aimé, donc je lui ai envoyé des enregistrements. Dans le même temps, Leslie et Oliver ont emménagé chez moi parce qu'ils avaient tous les deux des punaises de lit dans leur appartement. Ils devaient jeter toutes leurs affaires. Moi je venais de me faire cambrioler, et j'avais ainsi perdu mon ordinateur avec un gros projet en cours dedans. En plus je rentrais de Berlin, où j'avais laissé un type que je pensais être l'amour de ma vie. Donc, c'était un peu la déprime générale, un mois de septembre. Personne ne trouvait de boulot. On s'est mis à jouer des morceaux pop, et la mayonnaise a pris. En une semaine on avait des démos et on jouait notre premier concert!


Dans le clip de I'm His Girl, que j'ai visionné une centaine de fois, on te voit Samantha en train de déambuler dans un quartier idéal, une sorte de communauté urbaine parfaite où tout le monde est beau, sympa et cultivé — bref, où la vie et la ville sont fondamentalement cools. C'est vraiment ça Brooklyn ?
S. U. :
Bon, évidemment il y a une part d'idéal là-dedans. Mais je pense de toute façon que chacun crée sa vie sociale, sa communauté, où qu'il soit. Ce n'est pas vraiment fonction du quartier, même si à Bushwick (quartier du nord de Brooklyn, NDLR) les rencontres et la vie communautaire sont facilitées par le fait que personne n'a de voiture.
L. H. : Oui, sérieux, c'est vraiment ça Bushwick. Un village. Les gens s'imaginent que New York, c'est vaste, mais ce que tu vois dans la vidéo m'arrive tous les jours sur le chemin du métro: à chaque coin de rue je trouve quelqu'un que je connais.

C'est pas un peu lourd à la fin?
S. U. : Si, bien sûr. Mais à moins de se taper des heures de métro, tu n'échappes pas à la scene. J'ai habité un été à Far Rockaway (à l'est de Brooklyn), au bout d'une ligne de métro, et là je n'ai vu personne pendant des mois, c'était ma retraite. Ce qui fait du bien, de temps en temps, car je suis le genre de fille qui est prête à se couper du monde pour se consacrer à ses projets. Mais ce que je répète, c'est qu'il n'y a pas que Brooklyn, et que ce genre de communautés peut se développer partout, pourvu qu'on y trouve la volonté. J'ai grandi au sud-est du Connecticut (état-dortoir par excellence, NDLR) et même dans une ville comme New London, où j'ai passé mes après-midi d'adolescente, il y avait une certaine effervescence artistique et musicale. Je dis aux gens: arrêtez de venir chercher à Brooklyn ce que vous pouvez construire chez vous!

Pour revenir au morceau I'm His Girl, il faut dire au monde que vous avez composé une ligne de basse mortelle — probablement une des plus catchy depuis les Young Marble Giants. Comment vous avez trouvé ça ?
S. U. :
Ah mince, il faudrait que tu dises ça à Nikki (Shapiro, guitare et percussions ndlr), c'est lui qui l'a trouvée! C'est un génie. Il sait toujours concocter le bon son. Je lui ai envoyé la piste vocale et une base percu un soir, il était défoncé, et dans l'heure il me renvoie le tout avec la ligne de basse. D'habitude je suis hyper critique, surtout quand c'est ma voix qu'on implique, mais là c'était l'adhésion immédiate. Depuis j'ai appris à faire confiance à mon instinct.



Au début de la vidéo on voit Samantha mettre une cassette signée Pablo. C'est qui ?  
S. U. :
Je suis trop contente que tu me demandes! Pablo c'était mon chien, que j'ai adopté alors qu'il était à la rue à Porto Rico… Je lui ai enregistré une cassette pour lui dire que je pense à lui tout le temps mais je ne l'ai jamais envoyée.

Tu as ramené un chien errant du Porto Rico? C'est facile un truc pareil ?
S. U. :
Non c'était la galère, il a fallu lui acheter tout un tas de papiers et de vaccins. Quand on l'a transporté en avion il est tombé malade et a failli mourir, mais ma mère a organisé une collecte de fonds dans notre quartier et nous avons pu le sauver. Mais au final il a mordu une dame dans la rue, parce qu'il n'avait pas l'habitude de la vie en ville, et a dû quitter le quartier. J'ai eu tellement peur qu'il soit euthanasié…

Plus tard dans la vidéo tu t'arrêtes devant un type pas très net qui te donne à boire dans une espèce de calice médiéval. Qu'est-ce que tu bois ?
S. U. :
Si tu étais un fan de culture psychédélique contemporaine tu saurais qui c'est, le type pas net… Un de mes amis les plus proches, un vrai génie. Non ? C'est Hamilton Morris, le fils d'Errol Morris (éminent réalisateur de documentaires, ndlr), qui travaille pour Vice et qui teste les drogues les plus exotiques de par le monde. J'ai beaucoup voyagé avec Hamilton, tant physiquement que dans un domaine plus spirituel. On s'est dit qu'il serait marrant de l'avoir en featuring discret. Mais ce qui est encore plus intéressant c'est qu'au moment où il me donne à boire, on se trouve devant un bâtiment du culte Santeria (système de croyance hybride, né dans les Caraïbes, et mélangeant Catholicisme et mysticisme Yoruba, ndlr), genre un lieu complètement authentique dans lequel on sacrifie des poulets dans la cave, et où tu n'as pas le droit d'acheter certains produits si tu n'as pas été initié à certains rites.   

Comme je disais, tu rencontres plein de gens bien et beaux dans la vidéo. Qui est ton amie skateuse avec qui tu danses au début?
S. U. :
Awwww, elle est adorable! J'aimerais te dire qui c'est, mais son histoire est un secret.

La fin, où vous dansez sous une pluie de glitter, fait penser à un anniversaire de pré-ado vu par MTV. C'est un rêve qui s'accomplit?
S. U. :
Oui, dans la vidéo c'est un moment où on passe dans le rêve, après que je
sois aspirée dans la télévision. On aimait bien l'idée de créer cet effet de texture brillante grâce à des moyens old-school, plutôt que numériques. Il y avait une rangée de gens avec des canons à glitter, ces machins en carton que tu tournes pour les faire exploser.
L. H. : Et après on a dû tout ramasser! Mais je pense que dans le studio dans lequel on a enregistré, on doit encore trouver des petits confettis brillants un peu partout.

I'm His Girl parle d'indépendance et donne de bons conseils pour réussir sa relation amoureuse, ce qui est assez rare dans une chanson pop. Samantha, tu t'es inspirée de ton expérience personnelle ?  
S. U. :
Un peu de mon expérience personnelle, et un peu d'une volonté de parler plus généralement de ce qui fait fonctionner un couple. J'ai jamais pensé que mes paroles seraient entendues hors de ma chambre, mais quand j'ai réalisé que nous formerions un groupe j'ai voulu écrire quelque chose qui soit à la fois catchy et utile. Enfin pas décérébré. Ce qui est difficile quand on parle d'amour dans un morceau pop, parce qu'en général on tombe dans la caricature: soit l'amour absolu et fidèle, soit l'hyper-sexualisation de la relation ouverte et de l'indépendance à tout prix. Je voulais juste écrire quelque chose que je n'aurais pas honte de professer à des filles plus jeunes!

Toutes les filles le savent, marcher dans la rue en affirmant sa sexualité, même de manière tout à fait modérée, implique souvent de se faire emmerder. C'est quelque chose à laquelle tu as pensé en tournant la vidéo ?
S. U. :
C'est effectivement une question centrale pour une fille et peut-être encore plus pour une chanteuse amenée à se produire sur scène! Je refuse l'idée d'être une simple poupée sexuelle et amoureuse, à la Lana Del Rey. Pour trouver le bon équilibre (entre objet sexuel et auto-censure) j'ai toujours joué la carte de l'ouverture d'esprit et du naturel. S'il y a bien un message que j'ai envie d'incarner dans ma performance c'est que chacun — fille, garçon, mais surtout toutes les combinaisons de genre imaginables — doit pouvoir se sentir libre et fier, doit pouvoir compter sur sa propre force et sa propre idée de la sexualité, sans jugement ni concession ni stéréotype. Il faut se respecter soi-même et exiger le respect des autres en toute circonstance.

Pour terminer, votre œuvre préférée autour du thème de l'amitié — en excluant L'incroyable Voyage et les autres films avec des animaux.
L. H. :
Man, je ne sais vraiment pas quoi répondre. C'est une bonne question, mais tout à coup j'ai l'impression que tout ce que j'écoute, que je lis ou que je regarde parle de solitude et de trucs déprimants…
S. U. : T'inquiète Lesley, je réponds pour nous deux: la chanson des Troggs, Our Love Will Still Be There.


Fabien Cante.