As-tu toujours voulu être un réalisateur de documentaires ?

Doug Pray : Non, à vrai dire, lorsque j'étais étudiant en film, je n'ai jamais pris un seul cours sur le documentaire, je me concentrais uniquement sur le long-métrage de fiction : écrire, diriger des acteurs, apprendre à manier des caméras…

Aimerais-tu réaliser un long métrage de fiction un jour ?
Doug Pray : Oui, j'adore diriger des acteurs et travailler sur des scripts, mais j'ai du mal à trouver un sujet crédible. J'ai une profonde aversion pour les scènes ou les films qui paraissent irréelles. Lorsque je réaliserai mon premier film, j'aimerais que le spectateur se demande si les scènes sont de l'ordre du documentaire ou de la fiction. A l'image de ce que faisait Cassavetes à l'époque, ou de ce que fait Paul Greengrass ou d'autres aujourd'hui.

Quelles sont tes influences et tes inspirations en tant que réalisateur ?
Doug Pray : Je suis un grand fan de l'école du cinéma vérité documentaire des années 60. J'adore tout particulièrement ce que faisait D.A. Pennebaker, the Maysles Brothers et Frederick Wiseman. Je tiens beaucoup à ce que les gens puissent s'exprimer librement et agir naturellement devant la caméra, voire même qu'ils oublient la caméra. Errol Morris est également quelqu'un que j'admire beaucoup. Mon goût pour la musique influence par ailleurs mon travail de façon non négligeable. Je veux faire des films qui pourraient fonctionner sans l'image, par exemple sous forme d'émission radio. Mon premier documentaire, Hype !, fut influencé par The Decline Of Western Civilisation de Penelope Spheeris. Elle est parvenue à faire un film divertissant et dynamique, porté par des transitions musicales efficaces, tout en menant une critique sociale très subtile.

Comment trouves-tu de nouvelles idées de documentaires et comment sais-tu si une idée est assez bonne pour devenir un film ?
Doug Pray : Je n'ai jamais trouvé l'idée initiale pour aucun de mes films. C'est généralement un producteur qui vient me trouver car il souhaite faire un film sur telle ou telle sous-culture. A chaque fois, ma première réaction est de refuser (très sincèrement, l'idée de passer plusieurs années de ma vie en immersion dans un certain milieu ne m'enchante guère…), mais j'y réfléchis un peu plus longuement et à chaque fois, quelque chose me touche et me pousse à accepter. Dans le cas de Hype !, c'était l'humour de la scène musicale de Seattle qui m'attirait, dans celui de Scratch, c'était l'idée de raconter cette histoire mal connue du hip hop, et dans le cas d'Infamy, c'était l'intensité et le côté sombre des histoires personnelles de ces artistes graffiti qui m'intéressait.

Comment transformes-tu une bonne idée en un bon film ?
Doug Pray : Il faut tout d'abord se demander si les personnages de ton film pourraient intéresser des spectateurs. Je crois que les gens aiment les personnages incompris, et donc à partir de là il s'agit de se demander en quoi le groupe que tu souhaites dépeindre appartient à cette catégorie. L'une des questions que je me pose lorsque j'aborde une sous-culture est celle-ci : tes personnages sont-ils suffisamment incompris pour en devenir attachants? Ensuite, une fois le tournage commencé, seul le temps compte. En passer le plus possible avec tes personnages. Puis monter, remonter, et remonter encore. Pour chacun de mes documentaires, le montage dure entre 8 et 12 mois, parfois plus, et je pense que c'est cela, tout autant que le script, qui fait la différence.

Mes parents ont adoré Scratch, tout comme mes amis DJs. Est-ce que tu réfléchis beaucoup en amont à la façon dont tes films vont plaire à la fois aux connaisseurs et aux non connaisseurs ?
Doug Pray : Si c'est pour faire un film qui s'adresse uniquement à ceux qui maîtrisent le sujet de ce film, autant ne pas faire de film. Les films sont faits pour être vus par une audience la plus vaste possible. Lorsque je fais un film, je ne perds jamais de vue l'objectif qu'il s'adresse à tout le monde : aux grands-mères, aux punks, aux professeurs, à mes frères et à tous ceux qui ne s'intéressent à priori absolument pas au sujet que je traite. Mais je n'oublie pas non plus que mes personnages et ceux qui font partie de leur monde respecteront mon film.

Qu'est-ce qui fait un bon documentaire ?
Doug Pray : La même chose que ce qui fait un bon film : des scènes géniales, des personnages attachants, un sens de l'honnêteté et une structure narrative qui te tient en haleine du début à la fin. Sans oublier tous les accessoires indispensables : de la bonne musique, des transitions efficaces, de belles images… Mais le plus important reste la structure. Et c'est loin d'être simple ceci étant, savoir architecturer un documentaire est un apprentissage sans fin.

Tu as fait des documentaires sur la scène grunge, les routiers, le monde du deejaying ou du graffiti. Comment expliques-tu ton intérêt pour les sous-cultures ?
Doug Pray : J'ai trois grands frères qui étaient impliqués dans le mouvement de contre-culture des années 60, et cela a beaucoup marqué mon enfance. Au collège, j'ai étudié la psychologie et j'ai toujours été fasciné par les révolutions culturelles - comment elles commencent et comment elles deviennent populaires ? Tous mes films ont ceci de commun qu'ils dressent le portrait de groupes qui se sentent mal compris ou méprisés par la société. Peut-être que je me sens investi de la mission de faire en sorte que les gens apprennent à mieux se connaître ? À chaque fois que je commence à connaître un groupe que je pensais mépriser, je finis par l'aimer. Je veux que mes films produisent le même effet sur les spectateurs… Mais si je m'immerge complètement dans une communauté pendant un an, je ne deviens jamais membre de cette communauté à vie pour autant. J'aime l'idée de pouvoir être, en l'espace de quelques années, un DJ puis un surfeur, puis un routier, puis un graffiti artiste…

Qu'est-ce qui t'a motivé à faire un film sur le graffiti ?
Doug Pray : J'ai décidé de faire Infamy après en avoir discuté avec Roger Gastman, qui était le consultant et le directeur de production sur le projet. Au départ, je pensais connaître tout ce qu'il y avait à connaître sur le graffiti, mais il m'a fait découvrir ce qu'était réellement la vie d'un graffiti artiste, et la relation profonde qu'ils entretenaient avec le tag et le graff. Il m'a fait réaliser à quel point j'avais pu être naïf. Je voyais le graffiti comme quelque chose qui était cool à New York dans les années 70 et qui, ensuite, n'était seulement devenu qu'un élément visuel de la culture hip hop. Après en avoir discuté avec Roger, j'ai compris que les vrais grapheurs risquaient leur vie, sacrifiaient des relations et que leurs vies étaient absolument incroyables et remplies de tourments et de luttes. Cela m'apparaissait tout à coup comme beaucoup plus qu'un style de vie. Je réalisais à quel point le sujet était fascinant et les personnages que j'ai filmés pour ce film m'ont donné les interviews les plus passionnantes de ma carrière.

En quoi ont consisté tes recherches par rapport à ce film ?
Doug Pray : J'ai beaucoup discuté avec Roger Gastman, que se soit avant ou pendant le tournage. Bien entendu, j'ai également beaucoup appris en m'entretenant avec les différents grapheurs du film. Je leur demandais très souvent ce qu'ils aimeraient filmer, ce qui semblait important à leurs yeux, ce que le film devrait inclure. Ce film leur appartient aussi en quelque sorte, car je considère que la meilleure façon de faire des recherches est d'écouter ceux qui vivent et connaissent le monde que je documente en tant que réalisateur.

Comment as-tu choisi les personnages du film ?
Doug Pray : Il y a six grapheurs dans ce film, Claw, Saber, Jase, Earnsot, Toomer et Enem, et également un célèbre opposant au graffiti, Joe « The Guerilla Graffiti » Connolly, qui s'emploie à nettoyer les grafs. Je ne voulais pas documenter la « scène graffiti » dans son ensemble ni raconter toute l'histoire du graffiti, comme j'avais pu le faire dans mes autres films. Je voulais au contraire m'intéresser à quelques cas bien précis, de la façon la plus intime possible. Nos personnages devaient répondre à trois impératifs : être respectés dans le milieu, être toujours actifs sur le terrain et être prêts à montrer leur visage à découvert. Ce n'était pas primordial d'avoir les grapheurs les plus célèbres, nous voulions surtout que nos personnages aient chacun des histoires différentes à raconter et que leur vie soit entièrement dédiée au graffiti.

Qu'as-tu appris d'eux ?
Doug Pray : Par où commencer ? Je pourrais écrire un livre sur ce sujet !! Très sincèrement, les artistes graffiti de ce film m'ont appris énormément. Sans rentrer dans les détails, parce que ce serait trop long, je dirais qu'ils ont bouleversé ma conception du travail, de la persistance, du respect.

Penses-tu que le graffiti reste un art qui n'est pas estimé à sa juste valeur ?
Doug Pray : Certains graffitis sont considérés comme laids, parce qu'ils le sont. Mais je dirais que le graffiti de qualité n'est pas estimé à sa juste valeur. La plupart des gens détestent les tags et les throw-up, mais après avoir suivi ces artistes pendant longtemps, j'ai appris à respecter différents styles, placements, lettrages et à comprendre certaines règles. Maintenant, quand je vois une pièce que les gens considèrent comme affreuse, j'ai souvent tendance à être excité parce que je reconnais le nom de celui qui l'a posée. Les villes regorgent d'histoires de crews et d'individus que les non-initiés ne voient pas.

Comment la communauté des writers a réagi à ce film ?
Doug Pray : A l'exception de certaines remarques du genre « pourquoi telle ou telle chose n'est pas montrée dans le film ? », les critiques ont été très positives. Incroyablement positives. Je pense que c'était la première fois que ces artistes se voyaient dépeints de cette façon. Ni glorifiés, ni rabaissés. Je suis très fier des réactions que ce film a suscitées.

Comment expliques-tu le succès grandissant des documentaires ?
Doug Pray : De plus en plus de réalisateurs comprennent que les documentaires peuvent ne pas être ennuyeux. Ils se mettent à faire des films passionnants sur des sujets excitants. Et puis, il faut bien avouer que le phénomène Michael Moore explique pour beaucoup l'intérêt grandissant pour le genre documentaire.

Est-ce que c'est donc plus facile aujourd'hui de trouver un producteur pour financer un documentaire ?
Doug Pray : Oui, ça l'est, mais ce n'est pas facile de générer des profits. La plupart des réalisateurs de documentaires gagnent mal leur vie, à l'exception notable de Moore qui, lui, est un millionnaire…

Quel a été le film que tu as pris le plus de plaisir à réaliser au cours de ta carrière ?
Doug Pray : Tous mes films m'ont donné du plaisir, même s'ils ont tous été difficiles à achever. Mais j'ai particulièrement aimé faire Infamy parce que c'était un film très intime. L'équipe ne se composait que d'un assistant et de moi-même, et la plupart du temps, j'étais souvent seul d'ailleurs. La sensation de liberté était totale. Et le graffiti étant une activité illégale, la satisfaction était intense lorsqu'on parvenait à obtenir des plans inespérés.

Du quel es-tu le plus fier ?
Doug Pray : Je dirais que je suis particulièrement fier de Hype!, mon premier film, parce j'ai travaillé dessus intensément pendant 5 ans, et qu'une ville entière surveillait mes moindres faits et gestes. Lorsque le film a enfin été fini, je n'arrivais même pas à y croire. Je me suis donné corps et âme dans ce film, comme c'est le cas pour la plupart des réalisateurs avec leur premier film, et j'ai été satisfait du résultat. Bien entendu, lorsque le film a enfin été fini, je suis rentré en dépression. Jusqu'à ce que je me lance sur un nouveau projet !

Ton réalisateur préféré ?
Doug Pray : Kubrick.

Ton film préféré ?
Doug Pray : Midnight Cowboy.

Ton documentaire préféré ?
Doug Pray : Koyanisqaatsi.

Tes projets à venir ?
Doug Pray : La première de mon nouveau film sur les routiers américains, Big Rig, vient d'avoir lieu au SXSW Film Festival d'Austin, Texas. Je prévois également de finir un film sur le surfeur légendaire Dorian « Doc » Paskowitz, sa femme et leurs neuf enfants.

 

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Photos : Chris Glancy, Dustin Aksland, Carlos Batts, Jim Dziura, Diana Rathe.