Straight Outta Compton

Andre Young a bien failli ne jamais pouvoir s'offrir son premier synthé. Elevé par sa mère et sa grand-mère à Compton, l'un des ghettos les plus durs de Los Angeles, il traverse une adolescence de petit délinquant : « J'étais un sale gosse. Sauvage, immature, j'étais vraiment exécrable, j'en avais rien à foutre de rien ». Sauf du hip hop, qu'il découvre dans les block party de son quartier et qu'il apprend à connaître aux soirées du Eve's After Dark, club californien où il fait bientôt ses premiers pas en tant que DJ. Séduit, le propriétaire, Lonzo Williams, l'invite à rejoindre son groupe, le World Class Wreckin' Cru. Aux côtés de DJ Yella, Cli-N-Tel et Lonzo, Dre pose les bases du son west-coast : des beats electro-funk up-tempo à 125 bpm, largement inspirés des sons d'Afrika Bambaataa et d'Afrika Islam, alors producteur d'Ice T. Leur musique a beau être novatrice, elle ne rencontre pas le succès escompté. Après un album, Rapped In Silence, le World Class Wreckin'Cru se sépare en 1986. DJ Yella et Dre croisent alors la route de MC Ice Cube et d'Eazy-E. Ce dernier, un ancien dealer, est le propriétaire du tout jeune label Ruthless Records. Les quatre hommes, rejoints très vite par MC Ren et Arabian Prince montent un groupe. Les Niggaz With Attitude sont lancés sur l'autoroute de la gloire…

Leur premier album, NWA And The Posse, passe relativement inaperçu. Pourtant, et bien que leur son s'apparente de très près aux productions du Bomb Squad de Public Enemy, le potentiel du groupe est déjà là. Mais ce n'est que fin 1988 que les choses sérieuses commencent. NWA lâche la bombe Straight Outta Compton. Du rap hardcore et ghetto, aux paroles d'une violence encore inégalée. Intégralement produit par Yella et Dre, qui officie également en tant que rappeur maladroit, le disque a de quoi terroriser l'Amérique conservatrice bien-pensante de Ronald Reagan. Un morceau, tout particulièrement, attire à NWA et à son label Ruthless les foudres du FBI. Il faut bien dire que Fuck The Police va bien plus loin que nos « Nique la police » nationaux. Ice Cube : « When I'm finished, it's gonna be a bloodbath of cops dyin in L.A.» (« Quand j'en aurai fini, il y aura un bain de sang de flics agonisants à Los Angeles »). Les Niggaz With Attitude maîtrisent l'art de la provocation mieux que personne, et parfois de façon effrayante. Dans une interview donnée au magazine américain Spin en 1991, Yella, Dre et Eazy « Muthafuckin » E font honneur à leur réputation. Yella : « Mon but dans la vie ? Des chattes et de la thune. Tout le reste, je m'en tape. » Eazy-E : « J'ai déjà vu une bitch se faire découper en morceaux. Ses yeux arrachés, sa jambe coupée. Je ne dirais pas que j'ai fait ce genre de truc, ça non. Mais j'aimerais bien... »

Le gangsta rap est né. Peu importe pourquoi, mais ces contes urbains de drogues, sexe et flingues, portés par des productions rageuses, et agrémentés de bruitages sonores violents, séduisent la jeunesse. Et pas seulement celle des ghettos, mais aussi celle de la middle class des banlieues blanches. En l'espace de six semaines, et cela sans aucun soutien des médias, Straight Outta Compton est certifié disque d'or. L'album devient vite une référence, déclenchant, entre autres, la vague des « reality rappers » de la West Coast : Above The Law, Boo Yaa Tribe, Compton‘s Most Wanted, King T… Pour la première fois, la suprématie new-yorkaise est ébranlée. La compétition East Coast/West Coast, qui devait déboucher des années plus tard sur le conflit entre Biggie et Tupac, devient réalité…
Avec Efil4zaggin (Niggaz4Life) en 1991, Dre opère un repositionnement dans ses techniques de production, préfigurant déjà le son G-Funk des années à venir. Ses beats se font beaucoup plus subtils, plus complexes, plus mélodieux et les samples de P-Funk se multiplient ( notamment I'd Rather Fuck You reprise de I'd Rather Be With You de Bootsy Collins). Ice Cube, principal auteur des textes du groupe, a fait sécession pour des histoires de fric, mais les propos, peut-être un peu moins revendicatifs que sur le premier album, sont globalement similaires, violence et misogynie en restant les maîtres mots. Encore une fois, NWA provoque un tollé chez les tenants de l'ordre moral américain. Les cris d'effroi restent pourtant sans écho. Le groupe bénéficie d'une popularité de plus en plus massive à travers tout le pays. Lorsque Dre décide de quitter le groupe en 1992, pour cause de conflit d'ego avec Eazy-E, NWA est au comble de sa gloire.

Dre Day

C'est avec Suge Knight, personnage obscur, ancien garde du corps de NWA, que Dre monte le label Death Row Records. La légende veut que Suge ait menacé de mort le manager de NWA afin qu'il mette un terme au contrat liant Dre à Ruthless… La même année, Dre réalise son premier maxi solo, Deep Cover (extrait de la B.O du film du même nom), sur lequel figure Snoop Doggy Dogg, et son célèbre refrain «It's 1-8-7 on an undercover cop». Peu après sort The Chronic,l'un des meilleurs albums des années 90, et l'une des pierres angulaires de l'histoire du hip hop. Dans une atmosphère de guerre civile - les émeutes de Los Angeles (50 morts, 4000 blessés, 12000 arrestations et 1 milliard de dollars de dégâts)- et de guerre des gangs, Dre révolutionne la production hip hop. La place du sample est réduite pour faire place au synthé Moog et à une instrumentation plus live. Basses, guitares, flûtes, saxophones sont joués par des musiciens, même si Dre utilise toujours en partie la programmation. The Chronic, bardée de synthés pitchés et de mélodies rejouées de Parliament, Donny Hathaway ou Isaac Hayes, instaure l'essence du G-Funk. L'album fascine également par ses textes, contes urbains d'une violence terrifiante vécue dans une relative insouciance, en partie grâce à la consommation massive d'herbe. Et il faut bien ajouter qu'avec ce disque, Dr Dre permet au monde de découvrir une pléiade d'artistes qui allaient bientôt marquer le hip-hop: Warren G, Kurupt, RBX, Nate Dogg, Lady Of Rage mais surtout Snoop Doggy Dog, un jeune Crip, dont le flow magique domine littéralement le disque. Pour avoir composé ce classique, Dr Dre est largement récompensé : les singles Nuthin' But A G Thang et Dre Day atteignent la 10ème place des charts et l'album s'écoule à 4 millions d'exemplaires. L'épicentre du hip hop US a changé de côte, s'installant pour un bout de temps à l'Ouest.

Mais, l'ère G-Funk ne débute véritablement qu'en 1993, avec l'immense succès du premier album de Snoop, Doggystyle, un véritable chef d'oeuvre qui voit Dre renouer avec l'utilisation des samples (notamment Atomic Dog de George Clinton), avant de confirmer avec Murder Was The Case. En quelques années d'existence, Death Row s'installe comme le label le plus puissant du pays, grâce au charisme de Snoop, au talent de Dre, et aux techniques de management douteuses de Suge Knight. La fête dure jusqu'en 1996. Cette année-là, Dre tire à nouveau sa révérence pour former son propre label : Aftermath Records.

Seul Contre Tous

«Le gangsta rap est mort». C'est par cette phrase assassine que Dre claque la porte de Death Row. Suge Knight le hait, et le fait savoir…à sa façon. «Quand Dre était avec moi, il avait une Testarossa, une Mercedes, une Porsche, un blazer et plein d'autres trucs. Son nouveau comptable lui a fait vendre tout ça pour une Mercedes 600. Une seule putain de voiture !», déclare-t-il dans le magazine The Source, juste après le départ de son producteur vedette. De son côté, Snoop, qui reproche à son mentor de ne lui avoir témoigné aucun soutien lors de son procès pour meurtre, lui en veut tout autant. Dre est seul. Sa carrière est à reconstruire.
Et ça commence mal. Le premier album de son nouveau label, Dr Dre Presents … The Aftermath, est plus que décevant. En choisissant de tourner le dos à la G-Funk et en tentant de se faire le médiateur entre la East Coast et la West Coast, alors au paroxysme de leur rivalité. Dre se plante littéralement. Le flop de The Firm, sorti sur Aftermath en 97, n'est pas pour l'aider. La magie n'opère plus. Mais cela ne dure qu'un temps. Comme l'explique Mel-Man, fidèle collaborateur de Dre, la roue finit par tourner : «Vous vous rappelez Titanic, quand ils mettaient les femmes et les enfants dans des bateaux de sauvetage et demandaient aux hommes d'attendre ? Et bien, dans notre camp, tous les hommes sautaient. Heureusement, un hélicoptère est apparu. C'était Eminem. Il nous a jeté une corde… et on a grimpé.»

Still D.R.E

C'est donc un petit blondinet white-trash du Midwest qui tombe du ciel pour sauver la carrière de l'ancien guru du gangsta rap en péril. En 1999, Dre produitThe Slim Shady LP. Un énorme succès qui fait d'Eminem la nouvelle superstar incontestée du rap et de Dr Dre un revenant hissé à nouveau au premier plan. The Slim Shady LP remporte deux Grammys : meilleur album et meilleure performance solo. Ce disque seul suffit à Dre pour reprendre les galons que certains s'étaient trop vite empressés de lui arracher. Le savant fou se sent alors pousser des ailes pour la réalisation du deuxième album solo de sa longue carrière.Dr. Dre 2001 fait l'effet d'une bombe. L'album est une grande réussite. Dre est un véritable chef d'orchestre. La technique de production ébauchée sur The Chronicest poussée à son paroxysme : aucun sample n'est utilisé, tout est joué par des instruments live. Sur des productions impeccables, agrémentées d'un flow considérablement meilleur, Dre joue au vieux gangsta sage, toutefois toujours titillé par les mêmes trips misogynes et racailleux. Le docteur s'épanche sur son épopée : sorti du ghetto, il était parvenu à construire un château, qui s'écroula un temps sous les rires moqueurs, pour se reconstruire finalement pierre par pierre.Dre 2001 est donc un album vengeur, rempli de fuck you à l'adresse de ceux qui l'avaient déjà enterré. Mais le disque signe également la réunion de Dre avec sa famille G-Funk : Snoop Dogg, Kurupt et Nate Dogg .

Depuis Dre 2001 et son immense succès, l'homme du Compton est redevenu l'un des producteurs les plus convoités du moment. Ses rivaux les plus brillants des débuts, Marley Marl ou le Bomb Squad en tête, ont quasiment disparu. Les autres, ceux des années 90, tels que DJ Premier, Pete Rock, Erick Sermon ou RZA ont considérablement perdu de leur influence. Tel n'est pas le cas de Dre. Dernier vieux de la vieille à envoyer régulièrement ses productions plafonner dans les charts US tout en se renouvelant musicalement, il semble aujourd'hui être devenu intouchable… Depuis le tournant du siècle, on ne compte plus ses faits d'arme : lancer la carrière de X-Zibit, de 50 Cent, de The Game, relancée celle de Snoop, produire des tubes pour Eve, Mary J Blige, Jadakiss ou Busta Rhymes, et même refuser les faveurs de Michael Jackson, parce que dit-il : «J'aime travailler avec des gens avec lesquels je peux aller manger après une session studio et je ne me voyais pas faire ça avec lui». La légende Dr Dre est toujours bien vivante... Aujourd'hui, face à lui, les challengers dans la course au titre de plus grand producteur hip hop sont peu nombreux. Neptunes, Timbaland, Scott Storch, Kanye West… ? Autant de redoutables adversaires au talent énorme, c'est certain. Mais vingt ans après ses débuts, son nouvel opus solo, Detox, est attendu comme l'album hip hop de la décennie. A tort ou à raison, peu importe. Qui peut dire mieux ?


Par Mummy Long Legz // Photos: DR.