Ingmar Bergman : Quand tu as commencé à faire de la musique, était-ce une recherche de style ou l’expression d’une frustration ?

Lescop : Un peu des deux. Comme tous les adolescents, lorsque j’ai commencé à écouter du rock, ça provenait d’une certaine frustration. Pour moi, le rôle de la musique c’est de mettre de la pommade sur tes frustrations jusqu’au moment où tu te rends compte que c’est en les tuant que tu peux enfin créer ton propre style. Personnellement, je sais que j’ai appris à me structurer en étant fan d’autres artistes et d’autres projets.

 

Eddy Cochran : Comment t’est venue La Forêt, ton hymne ?

Au départ, je voulais piquer un son de Wire, quelque chose qui sonnait comme eux. Au final, ça a donné quelque chose de complètement différent. D’ailleurs, même la maquette de la chanson est totalement différente de la version finale. Tout partait du texte et c’est devenu quelque chose de plutôt dansant. A la base, je voulais juste créer une histoire qui se déroule dans la forêt mais, au fur et à mesure, c’est devenu une histoire de meurtre. Comme je trouvais l’histoire un peu trop sombre, on va dire que le côté dansant de la version finale était plutôt bienvenu.

 

Daniel Darc : La douleur n’est-elle pas la meilleure des inspirations pour un artiste ?

C’est souvent un point de départ, mais je pense aussi que si tu en fais un label, tu finis par être obligé de souffrir pour créer. Et ça, ce n’est pas une vie. Au bout d’un moment, si tu crées, c’est aussi pour calmer ta souffrance. Pour tout dire, je vois plutôt la créativité comme une sorte de transcendance qui permettrait d’aller de l’avant. C’est un point de départ, mais il faut le dépasser et aller plus loin. S’enfermer dans ce genre de choses n’est jamais bon.

 

 

David Bowie : C’est justement cette peur de t’enfermer dans un registre qui t’incite à mettre un peu d’optimisme dans tes chansons ?

Oui, essayer de mettre quelque chose d’enthousiaste à l’intérieur, quelque chose d’agréable à écouter. J’ai simplement envie que les gens se sentent bien en les écoutant et pas l’inverse.

 

Yves Simon : Quelle chanson de ton premier album considères-tu comme la plus personnelle ? 

Je dirais Le Vent. Tout simplement parce qu’il y a une synthèse de tout l’album à l’intérieur : il y a cette recherche d’un ailleurs, ce côté aérien, ce côté mélancolique ou nostalgique basé sur le registre amoureux. Et puis, comme c’est le dernier morceau de l’album et que j’adore les choses qui finissent bien, je le vois comme une sorte d’apothéose. C’est le morceau que je préfère.

 

Jacques Brel : Comment gères-tu l’intensité dans tes chansons ?

Par l’écriture tout d’abord. Je pense que si tu as une écriture intense, ta chanson le sera forcément. Pour moi, le texte est la base de tout. Donc, plus tu vas te donner du mal là-dessus, plus ce qui en découlera sera plus facile à réaliser.

 

 

Etienne Daho : C’est vrai que tu es fan de moi ?

(Rires). Oui je suis fan de ses chansons. Après, comme c’est un garçon assez discret, c’est difficile de savoir si tu es fan de lui. Donc, oui, je suis un fan, mais comme je le suis pour pas mal de ceux que tu viens de citer et encore pleins d’autres : Johnny Cash, Bob Dylan ou les Sex Pistols. De toute façon, si je sens de la sincérité chez une personne, je suis tout de suite touché. J’écoute aussi pas mal de reggae parce qu’avec certains chanteurs tu sais directement ce qu’ils sont au moment où ils commencent à chanter, au même titre que Bob Dylan. Bref, quand c’est sincère, je peux m’y retrouver.

 

Jacno : Te considères-tu comme un héritier des jeunes gens modernes, cette vague punk française des années 80 ?

Non ! Tout simplement, parce que je ne suis pas un grand fan d’Ellie et Jacno. Je trouve qu’ils chantent faux (rires). Non, je déconne un peu, ils ont de supers chansons, mais je ne m’y retrouve pas et puis je n’ai pas de disque d’eux chez moi. Ensuite, il faut dire que les jeunes gens modernes, ils l’étaient en 1981. Ceux d’aujourd’hui, ils ne sont ni jeunes, ni modernes. Après, on peut me voir comme un jeune homme moderne de 2012, mais je ne suis pas un héritier de ceux de 1981.

 

Jim Morrison : Les drogues ou l’univers des drogues ont-ils une influence sur ton travail ?

Elles en ont eu pendant longtemps, mais ça en a beaucoup moins aujourd’hui. A vrai dire, ça n’en a même plus. Je me suis un peu éloigné de tout ça. Bien sûr, parfois j’aime bien faire le con comme tout le monde, mais je pense qu’il faut se méfier si on ne veut pas finir comme Jim Morrison justement. Les drogues, il ne faut pas essayer d’y trouver autre chose que ce qu’elles peuvent te donner. Hormis, de l’amusement, du fun ou du plaisir, elles ne peuvent rien t’apporter d’autre. Penser que la drogue te donnera l’inspiration ou fera de toi un artiste téméraire et pertinent, ce n’est pas vrai. Le seul truc que la drogue peut t’apporter en termes de créativité, c’est la prise de risques. Mais, au final, tu n’as pas besoin des drogues pour en prendre. Tu peux prendre des risques de pleins d’autres manières beaucoup moins dangereuses. Par le passé, je me suis beaucoup mis en danger avec ça, mais aujourd’hui je n’ai plus envie. Je ne me vois pas mourir d’overdose. Et je déconseille l’usage des drogues (rires).

 

 

Ian Curtis : Ta gestuelle sur scène est-elle incontrôlable ou chorégraphiée ?

Oh non, elle n’est pas chorégraphiée. D’ailleurs, elle est ni l’un ni l’autre. Je pense que pour Ian Curtis c’était incontrôlable, mais il était épileptique. Il avait des espèces de spasmes sur scène. Je pense aussi qu’il y avait une petite part de frime dans sa gestuelle, il devait trouver ça cool de danser différemment des autres et que les gens puissent penser de lui qu’il était complètement fou ou habité. Comme tous les gens qui montent sur scène, il devait avoir une part de narcissisme en lui. Moi, si je danse comme ça, c’est parce que ça m’aide à me mettre dans l’ambiance, en connexion avec ce que je chante. Tout est histoire de cohérence et rien de plus. C’est comme quand tu es dans une soirée. Pourquoi se mettre à danser ? Tout simplement pour se mettre dans l’ambiance de la soirée. Sur scène, c’est pareil. C’est pour être davantage dans le partage avec les gens, qu’ils se mettent à danser à leur tour et qu’on puisse partager quelque chose tous ensemble. Mais non, je ne me suis jamais regardé dans une glace en imitant les gestes de Ian Curtis (rires). Il faut aussi préciser le rôle des musiques dans tout ça. Comme ce sont des musiques binaires avec des lignes de basse répétitives, forcément les danses vont se ressembler. Le mec de Marquis de Sade dansait aussi comme ça, de manière anguleuse, tout simplement parce que sa musique l’était. Et puis j’aime bien danser. Aller dans des soirées ou dans des boites de nuit pour se lâcher. La danse, c’est un truc que je trouve cool et qui me fait du bien. En plus, en soirée ou sur scène, c’est toujours les moments où tu peux danser n’importe comment, sans te poser plus de questions que ça.

 

Edith Piaf : Es-tu à l’aise avec toute cette attente autour de toi ? A un moment, as-tu eu peur de stagner ?

(Hésitant) Non, je suis plutôt à l’aise avec ça. Je revendique ce que je fais et j’ai envie que les gens m’entendent pour ça. S’il y a de l’intérêt c’est que les gens aiment, et tant mieux. C’est un peu bateau de dire ça, mais c’est la réalité. L’avantage, c’est que cette attention n’a pas pris de proportion incroyable, on ne m’arrête pas dans la rue toutes les cinq minutes pour prendre une photo (rires). Tant que je peux avoir une vie à peu près normale, ça me va et si jamais ça change, on verra.

 

Reiner Werner Fassbinder : La vidéo joue un rôle important dans ta musique. A quel moment du processus de création intervient-elle ?

A la toute fin. Pour moi, un clip c’est la déclinaison vidéographique d’une chanson. Aujourd’hui, la musique et l’image sont extrêmement liées parce que la majorité des groupes que l’on découvre, on les voit pour la première fois sur YouTube. Du coup, c’est super important d’avoir un clip qui soit en raccord avec les mots de ta chanson. Pour cet aspect, je trouve le clip vachement important, mais je ne fais pas une chanson pour faire une vidéo. En revanche, mes vidéos sont réalisées pour offrir une déclinaison supplémentaire à mes chansons.

 

 

Jean-Pierre Melville : Que préférerais-tu ? Etre vingt-quatre heures dans la vie d’un clown ou faire partie de l’armée des ombres ?

Pas de bol, Vingt-quatre heures dans la vie d’un clown est l’un des seuls que je n’ai jamais vu (rires). Du coup, L’Armée des Ombres (rires). De toute manière, le titre me plait davantage. En plus, si on met de côté la beauté du titre, le film parle de la résistance, de gens qui se sont battus pour des idées pour lesquelles j’ai beaucoup de sympathie. Je pense que j’aurais été de ces gens-là. D’ailleurs, j’ai un héritage familial qui est plutôt connecté à ça. Le point commun qu’on peut trouver entre eux et moi, toutes proportions gardées, c’est que nous sommes des personnes qui ne lâchons rien. En tant qu’artiste, j’ai toujours fait ce que j’avais envie de faire et de la manière dont je voulais le faire. Et je pense que dans la démarche, c’est un peu la même chose que ce qu’ont fait les résistants. Encore une fois, c’est toutes proportions gardées (rires). Je sais que la prise de risque des résistants était bien supérieure à la mienne (rires).

 

Georges Guynemer : Justement, beaucoup de personnes s’identifient à des super-héros. Souvent, ça concerne Batman ou Superman, toi, c’est Georges Guynemer ou le Baron Rouge, des héros de guerre. Pourquoi cette passion ?

Je préfère les gens qui existent, tout simplement. Il y a un côté chevaleresque dans leurs actes. Ce sont des gens qui étaient en recherche de transcendance et qui avaient une élégance et un code de l’honneur dont ils ne dérogeaient pas. Toutes ces choses, ce sont des codes de conduite qui me parlent et qui me touchent. C’est pour ça que j’aime bien ces deux personnes qui pourtant étaient ennemies. Après, c’est dommage de se transcender dans la guerre, mais j’ai quand même de l’admiration pour ça. Ca vient d’une fascination globale pour l’Histoire. Et puis j’aime bien les gens qui prennent des risques, ceux dont tu sens qu’ils ont le cœur bien accroché. J’aime bien être en compagnie de gens comme ça. Leur démarche m’intéresse.

 

Asyl : quels sont les meilleurs souvenirs de cette période de ta vie ? Tu as l’impression d’avoir beaucoup changé depuis ?

Oui, je pense avoir vachement changé. Ce qui est marrant, c’est qu’il y a une chanson sur l’album qui parle de Los Angeles, d’une expérience qu’on avait vécue tous ensemble et qui était mémorable. En fait, les moments où on s’est le plus marré, c’était lorsqu’on était loin des excès ou de la pression des tournées. Je pense que ces choses-là ne nous ont pas fait que du bien. On venait d’une petite ville où on a dû vachement se battre pour se faire une place. Par conséquence, au bout d’un moment, tout passe par la violence. C’est pour ça aussi que l’histoire du groupe a été brutale. Mais bon, c’est la vie et pour moi c’est toujours mes potes, mes frères même. Je ne sais pas si j’ai répondu à ta question, mais je voulais juste dire que les meilleurs moments qu’on a vécus étaient ceux sans pression. C’était les plus agréables à vivre.

 

 

John & Jehn : Qu’est-ce qui t’intéressait dans le fait de travailler avec Pop Noire ?

Simplement le fait de travailler dans une espèce de bulle complètement déconnectée des pressions commerciales. En plus, c’est toujours agréable de travailler avec des gens en qui on a confiance, artistiquement et humainement. Et puis aussi parce que le nom est classe (rires)

 

Marlène Dietrich : Pour Marlène, qu’est-ce qui t’a le plus influencé ? Mon image populaire ou mes convictions ?

Les deux à vrai dire. Mais je pense que ça va ensemble. Elle n’a pas cette beauté là par hasard. Je crois que si elle avait un tel charme, un tel regard ou une telle voix, c’est aussi parce que c’était une belle âme, pleine de puissance et de lumière. Enfin, j’imagine. Ce n’est pas par hasard non plus, si elle s’est tirée de l’Allemagne avant que ça devienne nazi. 

 

Rita Hayworth : L’idée de personnages est importante dans tes chansons, les vois-tu comme des films de 3 minutes cinquante ?

Un peu, oui ! Ce sont des bribes de films. D’ailleurs, elles sont souvent inspirées de ça. Ce que j’aime bien, c’est m’asseoir devant un film et ne me poser aucune question, juste me laisse transporter par les images. Je voudrais qu’on écoute mes chansons de la même façon, sans se dire « tiens, la production est pas mal » ou « ah, les arrangements sont intéressants ». Tout ça, ça doit venir par la suite, ce n’est intéressant qu’en second lieu. J’ai envie que les gens se disent d’emblée que la chanson est cool, parce qu’ils se sentent bien dedans. Comme une belle fringue en quelque sorte. Moi, quand je découvre une nouvelle chanson que j’adore, tout est beaucoup plus beau pendant quelques heures. Et j’ai envie que ça fasse la même chose avec les miennes.

 

Yukio Mishima : La musique te donne t-elle le moyen de défendre une cause ?

Oui, mais pas les mêmes que Mishima. Faut se méfier de ça, parce que tes chansons peuvent être interprétées de mille manières différentes. Moi, j’ai simplement envie de partager quelque chose, que les gens m’applaudissent à la fin des concerts. Ceux qui disent le contraire, prétendant qu’ils font simplement de la musique pour les autres, ce sont de purs hypocrites. C’est faux. Tu fais de la musique pour toi avant tout, puis pour les autres et ça te fait plaisir quand on te dit que c’est bien. Au-delà de toutes les religions, des sexes ou autres, tout le monde va écouter la musique de la même manière. Et je pense que rassembler les gens est déjà une très belle cause. 

 

Lescop sera en concert le lundi 5 novembre 2012 au Festival Les inRocKs Volkswagen avec Hot Chip, Juveniles & Kindness.

 

Maxime Delcourt.