Il y a eu Sarah, Prescilla, Daniel et maintenant Laura, tu aimes particulièrement nommer tes chansons par des prénoms ? 
Bat For Lashes : C’est le nom de tous mes enfants, j’ai une très grande famille ! (rires) J’écris souvent des chansons sur les gens qui m’entourent et qui sont proches de moi, et je n’ai pas forcément envie d’utiliser leurs vrais prénoms. Dans mon imaginaire, il y a aussi des personnages que j’ai créés, que j’ai développés et que j’ai appris a aimer ; et parfois, les chansons sont aussi à propos d’eux. Ils sont de vraies personnes, ils ont donc des prénoms. Il y a aussi un côté très romantique avec ces chansons qui ont pour titre des prénoms. Dans les années 70, ça se faisait souvent : il y a eu Rihannon avec Fleetwood Mac, Sweet Caroline de Neil Diamond, ou Suzanne de Leonard Cohen.

Il y a toujours une vibe très mystique et un côté vraiment épique dans tes chansons. T’arrive-t-il d’être inspirée par le quotidien, ou n’es-tu guidée que par ton imagination ? 
Les deux premiers albums et plus particulièrement le deuxième étaient très mystiques, j’étais inspirée par mon imaginaire,  par des concepts, le cosmos, le sens des planètes qui influe sur les relations, tout ce trip, tu vois. Avec cet album, je voulais voir si je pouvais trouver la créativité en me contentant simplement d'être moi-même, en faisant des choses "normales" telles que jardiner, faire la cuisine, trainer avec mon petit chaton... Je n’accepte plus cette légende qui dit qu’on doit souffrir pour son art, et passer par la tourmente et la folie. Ces trois dernières années, j’ai compris que j’aspirais à la stabilité, qu’il était nécessaire de me vouloir du bien et de ne pas me mettre dans des situations douloureuses. En fait tu peux découvrir plein de choses très intéressantes en vivant une vie normale. La chanson Horses Of The Sun traite de ça : rentrer à la maison, aller dans le jardin, voir que les plantes ont poussé, des choses toutes simples de la vie mais qui peuvent aussi te procurer du bonheur ou de la satisfaction. Quand tu es constamment dans le drame, c’est très usant et unidimensionnel, donc pas très intéressant au final. La chanson Lilies parle aussi de la simplicité de la vie, de la chance d’être en vie, de vivre des choses, aussi petites soient-elles, qui te transportent.

Cette chanson est en effet très poignante - pour peu qu’on soit un peu fébrile, elle peut facilement tirer une larme.
Oui, elle me fait moi-même pleurer !

Je pensais qu’une fois le processus de création terminé, les artistes se "détachaient"  de leurs chansons ?
Non, pas pour moi. Il m'est difficile de ne pas pleurer lorsque je chante certaines chansons comme Lilies, car celle-ci par exemple me ramène à plein d’émotions et de moments de ma vie très personnels. Peut être que lorsque je l’aurai chanté dix millions de fois, je ne ressentirai pas la même chose, mais là, il s’agit du début de l’aventure avec cet album, alors je suis encore très émue. C’est comme le début d’une histoire d’amour. Et lorsqu'en face de toi, tu vois des gens bouleversés dans le public... hé bien ça te touche, et c’est normal.

 Est-ce que ça veut dire que pour tes deux premiers albums, tu t’es "forcée" à vivre des choses extrêmes "pour le bien de ton art" ? 
Pour le premier album pas vraiment, car je vivais à la maison, j’avais une base, une sécurité. C’est plus pour le deuxième album que je me suis poussée à vivre des choses extrêmes, mais je n’étais pas heureuse, j’étais perdue. Le disque demeure intéressant et complexe, mais la période à laquelle il me renvoie reste difficile pour moi, et il ne m'est pas facile d’y repenser. J’ai naturellement eu envie de me débarasser de toutes ces couches de protection : j’ai l’impression d’être enfin vraiment moi sur mon tout dernier album.

Et donc, c’est pour cela que tu te montres nue sur la pochette de ton album ?
Oui, je pense que c’est absolument lié. Cette pochette est plus directe, plus brute, comme ma musique, il n’y a plus de froufrous ni de déguisements. Je suis désormais à l’aise avec moi-même et mon corps. Ca peut être effrayant de n’être juste "que" soi-même, sans froufrous, sans trip particulier.

Est-ce que ca veut dire que tu ne porteras plus de plumes ni de coiffes d’indiens sur scène ? 
Hmmm, il ne faut jamais dire "jamais", j’aime bien me déguiser quand même ! (rires) Mais je me sens plus simple désormais.

C’était donc un trip monté de toutes pièces, le personnage mystique que tu représentais sur tes deux premiers albums ?
Pas du tout, c’était un processus de création, il fallait que je passe par là, tout était sincère et naturel et je ne renie rien. J'ai fait des expériences en matière de look, mais aussi en matière de musique bien sûr, je me suis servie de toutes sortes d’instruments improbables... Dans un autre registre, je peux dire que c’était une période excitante.

Pourquoi avoir choisi l’artiste Ryan McGinley pour la pochette de ton album ? 
J’aime beaucoup son travail, j’aime la façon dont il traite le nu. C’est brut, sauvage, il n’y a pas de fioritures et surtout pas de Photoshop, de lipgloss et toutes ces conneries. Il fait beaucoup de photos avec des animaux, et je voulais retranscrire cette idée avec un homme à la place. J'ai donc contacté Ryan, et il a accepté le projet. Ca me fait penser à Robert Mapplethorpe, quelqu’un a aussi pointé du doigt la ressemblance avec la fameuse photo de John et Yoko par Annie Leibovitz, je n’y avais pas pensé mais j’aime ces photos de nu des 70’s.

 Qui est cet "Haunted man" ?
The Haunted man est un concept qui  circule tout au long de l’album, c’est complexe, ce n’est ni noir ni blanc. C’est aussi une introspection vers mon histoire personnelle, l’histoire de l’Angleterre, celle de mes ancêtres et des guerres qu’ils ont vécu. The Haunted man parles des fantômes de la vie. The Haunted man est en fait le genre d’homme avec qui je ne veux plus avoir de rapport ni de relation. Le genre d’homme qui a besoin d’une béquille, qui a besoin d’être soutenu, sauvé, qui est un poids au final. 

Y a-t-il un genre d’homme qui t’attire en général ? 
C’est en train de changer, j’étais très attirée par des hommes créatifs, un peu noirs et torturés. J’aimais bien la tension physique et mentale que cela impliquait, mais avec les années, j’ai pris conscience que c’est une vision très romantique des choses mais qu'en réalité, le bonheur ne passe pas par la complication mais par la simplicité. Aujourd’hui, je suis attirée par des gens "authentiques", qui possèdent une certaine profondeur mais qui savent qui ils sont et qui ont confiance en eux. C’est une  bonne base. Il ne faut pas chercher à trouver dans l’autre ce que nous ne sommes pas ou ce que nous n’avons pas.

 En France, on a cette expression toute faite qu’on ressort à tout va, qui est "l’album de la maturité". Dans ce cas là, elle semble s’appliquer...
Tout a fait, j’ai grandi, j’ai mûri.

Fut-ce un soulagement pour toi que tes deux premiers albums soient bien reçus par le public et les critiques ? 
Non, c’était l’inverse ! C’était bien plus dur, j’étais super stressée, j’ai failli basculer dans la  folie. J’avais peur des critiques, je m’étais mis une pression folle pour ce dernier album. J’avais des blocages, j’étais persuadée que je n’allais jamais finir l’album. J’ai beaucoup souffert, c’était un album difficile à créer, à produire, à écrire, je voulais que tout soit parfait.

 

The Haunted Man est disponible en coffret et en téléchargement sur le site officiel de Bat For Lashes.