2012, Cody ChesnuTT a 44 ans, il a laissé tombé les filles, et le crack aussi. Le rockeur fêtard de Los Angeles s'est changé en bon père de famille d'une banlieue morne de Floride. Son nouvel album, Landing On A Hundred, à paraitre la semaine prochaine, est le reflet de ce changement de vie. Une toute autre histoire, donc.

 
 

Brain va faillir à sa réputation de magazine méchant, mais The Headphone Masterpiece est pour moi un classique, l'un des meilleurs disques du début du 21ème siècle. Grâce à cet album, vous avez certes connu un certain succès, mais vous n'êtes en aucun cas devenu une star à la Rihanna. Vous pensez qu'il était trop en avance sur son temps ?

Cody ChesnuTT : (Rires) Je ne sais pas. Cet album n'était pas conventionnel, et je pense que c'est effectivement compliqué pour beaucoup de gens de totalement apprécier quelque chose qui n'est pas conventionnel. The Headphone Masterpiece changeait du format habituel, ce n'était pas un disque de r'n'b traditionnel, il mélangeait beaucoup de styles différents. Il était difficile à catégoriser et donc à intégrer pour beaucoup de gens.

 

 

Cet album à dominante r'n'b mélangeait en effet beaucoup de styles musicaux, et comportait notamment des sonorités électroniques, ce qui était une vraie bizarrerie pour l'époque. Vous étiez influencé par la musique électronique, ou c'est juste la production lo-fi qui explique ce son ?

Cela s'explique essentiellement par le peu de matériel que j'avais en ma possession,  soit un magnéto 4 pistes et un meuble d'effets très limité, avec très peu de compresseur par exemple. En plus, je ne savais pas du tout ce que je faisais, techniquement tout cela était nouveau, je ne savais pas me servir des machines. La seule chose que je savais, c'est que j'aimais le son que j'obtenais, je le trouvais frais et intéressant. Je pense que le fait que je ne savais pas où j'allais, ni ce que je faisais, a contribué à l'esthétique de cet album. 

 

Comment vous êtes-vous retrouvé à enregistrer un album entier dans votre chambre, vous n'aviez tout simplement pas le choix de faire autrement ?

Exactement, je n'avais tout simplement pas le choix. Avec mon groupe d'alors, The Crosswalk, on venait de se faire virer par notre maison de disques, juste après avoir fini notre album, qui n'est à ce jour jamais sorti. Suite à ça, on s'était séparés. J'ai eu la chance de récupérer le peu de matériel que possédait le groupe, et j'ai tout branché chez moi, dans ma chambre, que j'ai rebaptisé "The Sonic Promiseland". On était fin 1998, j'étais totalement déprimé suite à cet échec, il fallait que je continue à faire de la musique pour ne pas sombrer dans la dépression. Rester créatif. Faire de la musique. Pour survivre. Et il se trouve que je n'avais pas d'autre choix que de faire ça avec les moyens du bord.

 

 

Cody ChesnuTT - Bitch I'm Broke

 

Pourquoi le label vous a-t-il virés, vous et votre groupe ?

(Sourire). C'est une très bonne question. Ils pensaient très probablement qu'on n'allait pas vendre de disques, qu'on était ni "marketables" ni "bankables". Quand des Noirs font autre chose que du r'n'b ou de la soul ou du rap, c'est un challenge, on considère que ça ne se vendra pas, que c'est trop risqué. Du moins c'était le cas à cette époque. L'autre explication possible, c'est qu'ils n'aimaient pas l'album, tout simplement. En tous cas, voilà, je me suis retrouvé tout seul à faire de la musique dans ma chambre, avec une intensité décuplée, parce que c'était pour moi la seule façon de m'en sortir. Et quelques années plus tard, en 2002, j'ai sorti The Headphone Masterpiece en indépendant, avant de signer des contrats de distribution. 

 

Vous avez grandi à Atlanta, quelles musiques écoutiez-vous dans votre enfance ?

Tous les groupes de soul traditionnels. Mais certains membres de ma famille qui avaient une culture musicale plus large m'ont fait découvrir des groupes plus pop comme Dionne Warrick, les Rolling Stones, les Beatles…  Mon oncle jouait du piano classique, la musique était partout dans la maison. Faire de la musique a donc été naturel. J'ai commencé à jouer de la batterie quand j'avais 4 ou 5 ans, et ensuite je me suis mis au piano. La première chanson que j'ai apprise à jouer était Easy Like Sunday Morning des Commodores. Cette sensation incroyable que je ressentais quand je la jouais m'a poussé à composer mes propres chansons très jeune, vers 9 ou 10 ans.

 

 

Cody ChesnuTT - Serve Your Royalty

 

Vous avez travaillé à un moment pour le label Death Row, à quelle occasion ?

A un moment, Death Row a décidé de se diversifier et de faire autre chose que du gangsta rap. Ils ont donc signé un groupe à la Boyz II Men, du nom de 6 Feet Deep. Ces mecs étaient des armoires à glace, d'où leur nom. Il se trouve que mon cousin faisait partie du groupe. Un jour, mon cousin a parlé de moi à Suge Knight et lui a vanté mes talents pour l'écriture. Suge m'a appelé et m'a fait venir d'Atlanta jusqu'à Los Angeles pour que je lui fasse écouter des chansons à moi. Mes compositions lui ont plu, il m'a donc engagé pour écrire des chansons pour le groupe 6 Feet Deep, et également pour écrire une chanson en hommage à Tupac après son décès, qui a été intégrée à la B.O de son dernier film, Grid Lock'd

 

 

Quel genre de personnage était Suge Knight ?

Hé bien, c'était un mec super. La plupart des gens ont des histoires horribles sur lui à raconter, on m'a moi-même confié pas mal de gros dossiers à son sujet. Mais il était incroyablement respectueux avec nous, très professionnel. Je n'ai rien de mal à dire sur lui. Dans les médias, il est présenté comme un monstre sanguinaire. Et oui, il est certain que c'est un mec impressionnant. Il avait une façon à lui très personnelle d'exprimer ce qu'il voulait, mais moi, j'ai trouvé que c'était un homme intelligent qui communiquait avec ses collaborateurs avec finesse. Il avait une vision très précise de ce qu'il voulait accomplir en terme de business. Quand on discutait tous ensemble, il nous faisait partager ses rêves sur ce qu'il souhaitait accomplir avec Death Row, et nous encourageait à l'aider, à faire partie de l'aventure. Suge Knight était un type assez simple et pas du tout rentre-dedans comme on peut se l'imaginer. Sa réputation lui a causé pas mal de tort, mais moi j'ai trouvé que c'était un mec bien.

 

 

Vous avez connu un certain succès après la sortie de votre premier album, et ce notamment lorsque The Roots ont repris votre morceau, The Seed. Votre vie en a été radicalement changée ?

Pour moi, c'était plus qu'un "certain succès", c'était carrément un énorme succès. Je faisais de la musique dans ma chambre, et tout-à-coup, je me suis retrouvé à faire des concerts un peu partout de part le monde. Je me retrouvais à Paris ou en Australie avec des gens qui avaient acheté mon album. C'était dingue. Oui, pour moi à mon niveau, je considère que ça a fait un tabac ahurissant. Il aurait peut-être été possible d'en faire un encore plus gros succès, mais mon rêve, c'était que ma musique touche une audience internationale, qu'elle voyage à travers le monde; et ce rêve se trouva soudainement concrétisé, du moins en grande partie. J'ai eu la chance de toucher un public très varié. Les gens appréciaient l'approche particulière de cet album. Le fait que je l'ai entièrement produit tout seul chez moi, sur mes petites machines. Le temps que ça m'a pris pour le faire. La façon que j'avais de m'exprimer. Je pense que le public a bien perçu tout l'investissement personnel que ça représente de mettre ainsi son coeur à nu dans un album, et de s'y montrer aussi entier et honnête. Ce disque était comme un journal intime, et je pense que c'est ça qui a profondément touché les gens. 

 

Qu'avez-vous fait pendant ces 10 dernières années, entre The Headphone Masterpiece et ce nouvel album, Landed On A Hundred ?

Je suis entretemps devenu un homme marié et père de famille. Mon fils a 9 ans, ma fille en a 3. J'avais besoin de m'accorder une transition pour grandir en tant qu'être humain - et en tant qu'artiste également. J'ai donc pris du temps pour vivre, vivre la vie, une vie normale, amener mes enfants à l'école, tondre la pelouse, m'engager au sein de ma communauté. Prendre du temps pour me cultiver, pour lire, pour me purifier de tout ce que j'avais pu faire par le passé (notamment ma consommation de crack). Je me suis mis en pause sans aucun objectif professionnel derrière, sans me dire qu'il fallait que je sorte un disque à tel moment. Je vivais ma vie au jour le jour. Je n'avais aucun plan, je voulais juste vivre, grandir, observer, écouter, penser à ce que je voudrais un jour à nouveau exprimer par ma musique. Au fur et à mesure, j'ai recommencé à y voir un peu plus clair dans le fouillis de mes désirs artistiques. A partir de 2007, les idées et les chansons ont recommencé à germer dans mon esprit. Je les ai laissées se décanter, et vers 2009, je disposais enfin d'un stock d'idées suffisamment important pour me dire qu'il y avait là matière à un album.

 

Cody ChesnuTT - The World Is Coming To My Party

 

Ce break a-t-il également été motivé par la nécessité de faire une pause avec l'industrie musicale ?

Bien sûr. A un moment, j'ai eu cette impression de me retrouver prisonnier de mon premier album. Ca faisait 3 ou 4 ans que je jouais The Headphone Masterpiece en tournée, quasiment non-stop. Le disque est sorti en 2002 sur le marché international, mais ça faisait déjà 2 ans que je le jouais en live à Los Angeles dans un cadre underground. Après ces 3 ou 4 ans, je voulais passer à autre chose. Le monde le découvrait à peine que déjà, moi, je commençais à en avoir marre. En outre, je suis devenu papa en 2003, je souhaitais donc me préparer à l'arrivée du bébé, être là pour ma femme. Ce break n'était pas planifié mais il était nécessaire. Pas mal de gens m'ont fait part de leur désapprobation et de leur déception face à mon choix, mais ce n'était pas un choix, il fallait que je prenne mes distances. On peut considérer que c'était une décision égoïste, mais c'était en réalité la chose la plus honnête que je puisse faire, car il m'était devenu impossible de continuer à jouer cette musique qui ne correspondait plus du tout à mon état d'esprit. 

 

A ce moment-là, vous avez reçu des pressions de la part de votre label pour sortir un nouvel album ?

Disons qu'on peut vite se laisser dépasser par le business. Quand tu es artiste, il faut maximiser le moment où tu as du succès, il faut le faire durer le plus longtemps possible. Or, c'était trop pour moi. Je m'étais engagé à jouer un concert en Australie, donc j'ai honoré ce dernier contrat, et c'est la toute dernière fois que j'ai joué The Headphone Masterpiece en concert. Depuis lors, je n'ai plus jamais joué un seul titre de cet album. Ca n'aurait aucun sens de le mélanger à la musique que je fais aujourd'hui. 

 

 

En effet, ce nouvel album est très différent. Moins cru, plus classique aussi musicalement. Plus poli.

(Rires). Je ne dirais pas qu'il est plus poli. Je dirais plutôt qu'il reflète l'évolution d'un être humain. Quand j'ai fait The Headphone Masterpiece, j'approchais tout juste de la trentaine, je prenais de la drogue, je vivais à Hollywood, je faisais la fête. C'était sexe, drogue et rock'n'roll. Cet album a été le fruit d'une intense activité et d'une énergie débordante, des paramètres cruciaux que l'on retrouve dans l'album. L'énergie de la fête, l'énergie des femmes, l'énergie de tous ces gens qui rentraient et sortaient en permanence de la maison où je vivais. Et cet album cristallisait aussi mes craintes, mes doutes, mon insécurité. L'addition de tous ces éléments a produit l'album tel qu'il est. Nous voilà dix ans plus tard, je vais avoir 44 ans le mois prochain. Je ne suis plus la même personne. Cet album est intégralement représentatif de l'âge que j'ai aujourd'hui, et du père de deux enfants que je suis devenu. Je ne dirais donc pas que ce nouvel album est poli, mais qu'il représente la vie et les pensées d'un homme adulte de 44 ans. J'espère bien que mon évolution y est perceptible. Il était hors de question de faire de Landed On A Hundred un Headphone Masterpiece 2

 

La presse française traditionnelle semble beaucoup apprécier l'album. En êtes-vous surpris ?

Non, je ne suis pas tant surpris que ça. Je pense que beaucoup de gens sont vraiment lassés par la musique mainstream actuelle, celle dont on subit le matraquage des ondes. Le public réclame une expérience auditive différente. Et justement, cet album constitue à mon sens une bonne alternative.

 

 

Cody ChesnuTT - My Women My Guitars

 

Vous êtes toujours ami avec The Roots ?

Ca fait longtemps que je ne les ai pas vus, mais nous sommes toujours potes, oui.

 

Votre chanteur masculin préféré de tous les temps ?

Je dirais Sam Cook, Marvin Gaye, Stevie Wonder, Bill Withers et d'autres encore.

 

 

Sur ce nouvel album, vous chantez et jouez de tous les instruments, mais vous avez fait appel à des co-producteurs. Pourquoi donc ?

J'avais un concept précis en tête et je voulais que d'autres producteurs participent à cet album pour m'aider à développer mes idées. L'idée principale était de capter l'énergie d'aujourd'hui, mais associée à un feeling classique. Comment fusionner le XXIème siècle avec l'esprit musical des années 60 et 70, comment pouvoir parler de problèmes sociaux, rendre cette chaleur et cette force propres à ces années-là, tout en restant centré sur des thématiques actuelles. Je voulais qu'on puisse être profondément touché par les morceaux que comporte cet album tout en se sentant ancré dans le XXIème siècle, en ayant le sentiment de faire partie de son temps. 

 

Cody ChesnuTT - Boylife in America

 

Concernant cet album, quelles étaient les références musicales principales qui ont guidé votre écriture ?

Des disques de soul à l'ancienne. Je me suis posé les questions suivantes : pourquoi ces disques marchent-ils encore aujourd'hui, 30 ans après, et comment font-ils pour rester aussi forts et aussi touchants ? C'est tout simplement qu'on a ici affaire à de la belle musique, à des textes réfléchis et bien écrits soutenus par de beaux arrangements. C'était juste ça, l'idée de base.

 

Que pensez-vous du renouveau du r'n'b, représenté par des artistes comme The Weeknd et Frank Ocean ?

J'ai peu écouté de The Weeknd, mais j'ai bien aimé ce que j'en ai entendu. Il y a de très belles idées en terme d'écriture. Pareil pour Frank Ocean, il écrit très bien. Le r'n'b de qualité est donc de retour. Il était temps, ça a été l'enfer pendant pas mal de temps. Pour moi, la soul avait disparu de la surface de cette Terre, je ne ressentais plus aucune émotion quand j'en écoutais ses représentants contemporains. J'espère que Landed On A Hundred contribue à ce retour en grâce. 

 

 

Cody ChesnuTT - That's Still Mama

Nouvel album Launding on a Hundred, sortie le 29 Octobre

A.C // Photos: DR.