Flash-back : New York, avril 2005. Pour commencer, la listening session ne s'était pas bien déroulée; le staff n'avait pas joué l'album dans son intégralité, ce qui m'avait alors paru suspect et pour le moins étrange. Les quelques morceaux étaient tous minables, tant au niveau de la forme que du contenu. On ne parlait plus de rap, on avait tout simplement opté pour une soupe indigeste de collaborations R&B (Nelly, Jennifer Lopez et compagnie), sur une série de listening qui n'avait ni queue ni tête.
Tout aurait pu en rester là si j'étais reparti la queue entre les jambes écrire mon article mais en bon contestataire, et surtout en vrai fan de Fat Joe, j'avais osé demander quelques explications quant à la direction que la major essayait de faire prendre à l'artiste.
Est-ce que le public n'a pas aimé l'album ? Les ventes au niveau international portent à le croire. Est-ce que Fat Joe a pris le temps d'analyser mes/les remontrances d'autres journalistes ? Je ne sais pas… Toujours est-il que le vétéran du South Bronx Jose Antonio Cartagena change son fusil d'épaule et revient avec un album complètement différent, Me, Myself & I, et surtout avec un nouveau statut mi-indépendant, mi-Atlantic.

Il y a des petits-déjeuners qu'on oublie pas : le 29 Septembre à 9h00, son attachée de presse, Chanel Landreaux, m'appelle et insiste pour que je le rencontre. Quand j'arrive l'après-midi même, Joe est accoudé à la table de conférence. Il est chaleureux et affiche une certaine fierté, prêt pour une éventuelle joute verbale qui n'aura pas lieu. Je suis content de le voir radieux et impatient de me faire écouter son nouvel opus, tout en le commentant, titre par titre.

Comment tu fais pour rester de bonne humeur après avoir enchaîné les interviews depuis trois jours non-stop ?
Fat Joe : Toi, c'est pas pareil, je t'ai jamais oublié my man. Cet album, je l'ai fait pour toi, I swear to God I made the whole fuckin' album for you ! (S'adressant à Crystal Artis, journaliste américaine). C'est le seul mec qui m'a dit en face: «Espèce de connard, t'as oublié d'où tu viens ? Et le son D.I.T.C ? Et le son Terror Squad, t'en fais quoi ? C'est quoi ces conneries de Jennifer Lopez et de R Kelly ? Nelly sur deux morceaux, t'as pété les plombs ou quoi ?»

N'exagérons rien, je suis sûr que d'autres personnes te l'ont dit aussi !
Fat Joe : Peut-être mais jamais en face à face et surtout pas un journaliste dans une interview filmée !

C'est oublié, n'en parlons plus. Fais plutôt écouter l'album. (Une heure plus tard) Pfff, quel choc. Qu'est-ce qui s'est passé ?

Fat Joe : Je crois que la tournée en Europe m'a ouvert les yeux. Les concerts dans des petites salles blindées de fans de la première heure, des Anglais, des Allemands, des Hollandais, des Suisses et des Suédois qui rappaient avec moi. Des mecs et des meufs qui connaissaient tous mes morceaux par coeur depuis Flow Joe, j'avais jamais vu ça nulle part. Pendant un mois j'ai bouffé des sandwichs turcs, j'ai acheté des vinyles et des baskets, j'ai même rencontré un crew sympa à Munich et on a bombé des trains. J'étais comme un gamin… Personne ne me reconnaissait dans la rue à part les vrais fans, j'ai jamais connu ce sentiment de liberté et d'amour aux States.

Toi et ta fichue peur de l'avion, si ça tenait qu'à ça, t'aurais pu faire un effort et y aller avant !

Fat Joe : En tout cas, t'avais raison, les gars de là-bas préfèrent des trucs comme Shit Is real, The Enemy ou Hustling Is The Key To Success à tous mes morceaux “clubs”…

Tu fais un virage à 180 degrés avec cet album…

Fat Joe : Je considère cet album comme un accomplissement. C'est de loin mon disque le plus mûr, je crois difficilement pouvoir donner plus au niveau du contenu. Pour le réaliser, je me suis enfermé dans une pièce tout seul, sans hype et sans gimmicks, d'où le titre. Même mes potes savaient pas que j'enregistrais et mon entourage immédiat n'a rien entendu avant que tout soit bouclé. Pour écrire certains textes, j'avais vraiment besoin d'être isolé physiquement comme mentalement. Après le Bronx, je suis redescendu à Miami pour écrire les derniers morceaux dans ma chambre.

Fat Joe a toujours été secret et là, pour la première fois, l'accent est mis sur les souvenirs et l'introspection. Un rétroviseur musical nous renvoie l'image de toute une carrière: on apprend par exemple qu'il a perdu sa soeur à un très jeune âge; on en sait plus sur sa mère qui n'a survécu au choc émotionnel que pour élever “son gros”. Le morceau est très visuel, pas besoin de vidéo; autant laisser sa propre imagination faire les choses. Pour ma part, j'ai vu l'or cheap 14 carats sur Grand Concourse, j'ai vu le vernis s'effilocher sur les orteils mal pédicurés, j'ai vu les doigts crispés porter les groceries dans des brown bags…
C'est assez significatif; là où les artistes machos du gangsta rap abordent le sujet “de la mama courageuse” dès leur deuxième album, Joe aura attendu treize ans. Même Michael Jackson a donné son accord pour le sample, c'est vous dire… Le morceau original Maria est interprété par les Jackson Five et Maria est aussi le prénom de la mère de Joe.
Attention, qu'on ne s'y méprenne pas : Me, Myself & I est une galette 100 % hardcore. Ne confondez surtout pas émotion et musique mielleuse. Le visuel de la pochette vous fera d'ailleurs penser à un vintage 93-94: le bouc reste taillé au laser mais c'est capuche noire sur casquette Yankees noire, carte du Bronx noire sur fond noir, etc.
Comme Tupac avait coutume de le dire: «Fat Joe est le rappeur qui a le plus de street credibility». Allez donc savoir pourquoi il aura mis autant de temps pour s'affirmer.



Par François Bonura // Photos : DR