Comment ça va ? 

Shuggie Otis : Ca va mec. Le concert d’hier s’est bien passé. Par contre, celui de Londres a été un peu désastreux, on a un ampli qui a lâché sur scène, c’était vraiment non-professionnel. J’espère que le concert de ce soir va bien se passer aussi. C’est ce soir ? Non, c’est demain. Attends, je crois que c’est ce soir.

 

Si tu parles du concert au Silencio, c’est ce soir.

Exact, c’est ce soir. Parce que je dois pratiquer encore et encore avant de monter sur scène, je dois être au point. Tu sais, je ne me suis pas remis à la guitare aussi sérieusement avant de partir en tournée. Je suis nerveux à l’idée d’avoir à refaire tout ça. Et toute la paperasse administrative, mec… Je deviens dingue avec ces documents à remplir, heureusement que j’ai mon co-manager avec moi. Il joue dans le groupe d’ailleurs - ce sont tous des types vraiment biens et ils font des choses dont je suis incapable. Je leur dis «si vous voulez que je sois présent, dites-le moi» mais ils n’ont pas besoin de moi. La plupart du temps, ils parlent business donc… Excuse-moi j’ai oublié ta question. 

 

À vrai dire, il n’y avait pas encore de questions. Je te demandais simplement si ça allait. 

Parce que si je m’éloigne, tu n’hésites pas à me remettre dans le cours de la discussion. Tu me dis «hey ! Revenons à nos moutons mec». 

 

Après hier soir et les quelques concerts que tu as déjà donnés, suite à vingt ans d’absence, est-ce qu’on peut dire que «tout vient à point à qui sait attendre» ? 

Ouais ! On peut carrément dire ça. Parce que j’ai attendu. J’ai attendu un looooong moment. 

 

Shuggie et son père Johnny Otis.

 

Et justement pourquoi tu as arrêté de tourner les vingt dernières années ? 

À vrai dire les gens se trompent souvent là dessus : ça ne fait pas exactement vingt ans que je suis inactif. Il y a dû avoir seulement quatre ou cinq ans d’inactivité. Mais à vrai dire, la raison pour laquelle on m’a laissé tomber n’a rien à voir avec quelque chose que j’ai fait. Comme je viens de dire à Stéphanie (journaliste du Monde, ndlr) mon père s’est fait virer dans un premier temps, et deux semaines après ils m’ont viré moi aussi. Il ne m’ont pas vraiment donné de raison, ils m’ont juste dit «assieds-toi (ça le fait rire, ndlr) tu es viré» et je leur ai répondu «Et alors ? Qui est assez fou pour rompre deux contrats en deux semaines ?». Je savais qu’aucune autre compagnie ne voudrait me signer et j’en ai essayé plus que tu ne peux imaginer. Et ça m’a foutu les jetons. J’avais vraiment un sentiment de peur cloîtré en moi. Mais je sentais que quelque chose de drôle allait arriver. Je ne sais pas par qui ou quoi ça allait arriver mais je le sentais. J’ai connu de si beaux moments dans ce métier que je pouvais me retirer quelques temps sans le regretter. Mais je savais - j’étais persuadé qu’un jour je reviendrai. Je voulais vraiment revenir. Mais ça devait se faire selon mes conditions. Donc j’ai lancé ma propre compagnie, une agence de booking et un label qui portent le nom de Shugiterius. Donc j’ai un business, je peux vendre ce que je veux, c’est sous mon contrôle, et je ne parle pas que de Cds ou de concerts mais aussi de toute une gamme de produits, des produits familiaux, des trucs faits pour la période de Noël aussi. Donc la musique vient en premier et j’écris aussi des nouvelles depuis 1999. J’écris également des idées de films, j’en ai une tonne à vendre, trois en particulier qui pourraient faire de grands films. Il y en vraiment un en particulier que j’essaie de faire réaliser par tous les moyens. Mais je ne préfère pas trop en parler tant que ça ne débouche pas sur un film. Mon fils sait de quoi ça parle. Donc certains essaient d’en savoir plus en le questionnant (il rigole, ndlr). Mais je peux te dire que c’est un drame historique, ça n’est pas très drôle,  c’est très sérieux, c’est une part très sérieuse de l’Histoire américaine… j’en ai déjà trop dit. C’est pas grave. Mais j’aimerais vraiment que ça voie le jour en tant que film. Je ne veux pas que ça se résume à une nouvelle. Et puis je les ai déjà toutes regroupées dans un même livre.

 

Et tu l’as fait éditer ? Tu cherches à le faire ?

Non, je n’en suis pas à ce point là. J’ai été vraiment humble toute ma vie mais là, je dois dire que j’ai vraiment des bonnes idées, je peux dire ça de moi sans rougir. Mais je dois d’abord rencontrer les bonnes personnes. Donc j’attends. J’attends parce que ce que je veux faire en premier lieu, c’est écrire pour le cinéma. Pas réaliser. D’ailleurs laisse moi te raconter une anecdote amusante quant à cette histoire de réalisation. Il y a des années auparavant, avec le deuxième groupe que j’ai eu dans les 70’s, on avait rencontré une femme, je savais qu’elle racontait avoir des dons parapsychiques (mon père la connaissait) et cette femme, un jour, décide de lire les lignes de ma main et elle m’a dit : «il y a une femme à laquelle tu dois faire très attention, tu ne dois rien envisager avec elle parce qu’elle va te faire du mal» et il y a deux autres personnes qui m’ont dit exactement la même chose. Tu vois ? (rires). J’en ai croisé un paquet pendant des années des diseurs de bonne aventure, dont un qui m’avait annoncé que j’allais mourir sous peu, et tu vois, j’ai 59 ans ! À l’époque j’avais 27 ans, j’étais crédule… Donc à un moment, j’ai été traumatisé par cette fille en question, j’espère qu’elle n’est pas encore en train de m’attendre quelque part (rires) ! Mais bon, je ne suis plus aussi intéressé par ces choses là. Je ne suis plus aussi jeune. Ce que je veux, c’est écrire ma musique, écrire mes bouquins, faire des tournées et me relaxer. Et enregistrer bien entendu.

 

 

Alors tu enregistres des nouveaux morceaux en ce moment ?

Oui, j’enregistre des nouveaux morceaux en studio. Un bon nombre de titres sont déjà prêts. Mais ça a aussi pris du temps parce que je devais les enregistrer moi-même avec Pro Tools, j’ai du apprendre comment ça fonctionnait, et à chaque fois, je n’étais pas satisfait du résultat. Donc j’ai du appeler un ingé-son que je connais parce que lui sait manier Pro Tools, il a tout réglé comme il faut et il m’a expliqué le fonctionnement, et maintenant ça roule tout seul. Donc oui, je continue à enregistrer de nouveaux morceaux. Je continuerai à en enregistrer jusqu’à la fin de ma vie. Je me comporte un drogué vis-à-vis de ça. C’est pour ça que je suis de retour, je ne peux pas m’en passer, j’ai pris trop de plaisir dans ma vie pour arrêter, je ne peux pas lui accorder moins de place dans ma vie. Je te l’ai dit, j’ai rencontré les dirigeants de tous ces putains de labels pour leur présenter mon projet, mais ils se foutaient de ma gueule et j’en n'ai rien à foutre, je suis fier de ma carrière, ça a été les plus belles années de ma vie. C’était plus qu’un boulot tu sais. Même si j’en ai mieux vécu que mon père. Tu sais, je n’ai jamais été un musicien qui composait avec la faim au ventre comme lui. Nous vivions dans une maison, on n’était pas pauvres au point de vivre à la rue mais nous n’avions pas de quoi manger ; et mon père ne nous a jamais laissé le deviner, il allait pêcher en secret pour nous ramener du poisson. Mais un jour, des années après, il m’a dit «tu sais, quand tu étais jeune, les temps étaient vraiment durs pour nous. J’étais sur la paille et affamé».  Mais il a toujours ramené de la bouffe à la maison pour ses enfants et sa femme. Un homme incroyable. Il pouvait être dur, sévère et même grossier parfois, mais il avait un grand cœur tu sais. Et si tu lui cherchais noise, tu pouvais légitimement en redouter les conséquences. Mais en même temps, il a toujours été très compréhensif, comme un psychologue, comme un médecin, comme un… père. Mais ça, j’ai fini par le comprendre des années après. Ça a été dur de le voir vieillir, mec. Il était là, apathique, il avait pourtant tant d’énergie quand il était plus jeune. Il a eu une maladie du sang et il ne pouvait pas être opéré parce qu’il avait une sorte d’hémophilie. Pendant 15-20 ans, il a été malade comme ça et pourtant il n’était pas triste, il continuait à faire bonne figure devant nous. Tu veux savoir un truc ? Il ne me manque pas. C'est-à-dire que sa présence me manque physiquement, mais lui ne me manque pas… Je me souviens quand ma sœur m’a appelé, elle était à l’hôpital près de lui lorsqu'il était proche de la fin et elle ma laissé un message… Et quand je l’ai écouté… ça y est … à chaque fois que j’en parle, je pleure comme un enfant (effectivement, des larmes coulent sur son visage, ndlr).

 

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Shuggie, je suis vraiment désolé... nous devrions peut-être aborder un autre sujet, tu ne crois pas ?

Il me manque. Et sa disparition a été pleurée par beaucoup de gens. Il avait ce style typique de la Nouvelle-Orléans… Mais sur le moment, il n’y avait pas de tristesse quand j’ai reçu ce coup de téléphone. Quand j’ai raccroché, j’ai hurlé que je savais ce que j’allais entendre. Peu importe… Je suis une personne croyante, et je crois que les gens vont quelque part après leur décès - ça me soulage de le croire. Et puis, j’ai des raisons de le croire, tu sais. J’ai des preuves, j’ai vu des choses, surtout en tournée. J’ai «rencontré» à plusieurs reprises Jimi Hendrix. J’étais à Londres, à l’époque. Durant cette tournée, on était accompagné par un groupe de filles et on était tous sortis ensembles ; et une nuit, Stoney, (c’était le nom d’une des filles dont la mère avait des dons) m’a dit «éteins la lumière !». Je ne comprenais pas ce qu’elle faisait, et là, elle allume une allumette. Et je vais te dire ce qui est arrivé. Dans cette allumette, cette fine allumette de bois, dans la lumière et la chaleur qu’elle créait, j’ai vu Jimi Hendrix. Il était là, si vivant. Il jouait de la guitare. Il n’a pas joué de guitare à chaque fois que je l’ai vu, mais là, il en jouait. Et la fille voyait que j’étais sous le choc, elle m’a demandé ce que j’avais vu, et je lui dit la vérité : «j’ai vu Jimi Hendrix» ! Et elle m’a cru parce que sa mère avait des dons, et elle savait que je disais la vérité. Ça a été la première d’une longue série de visites de sa part. 

 

Dingue ! Et… tu l’as rencontré ? En personne ? Enfin, vivant quoi ? 

Ouais, c’est arrivé, je lui ai serré la main ! Et il m’a regardé avec un air respectueux. Il m’a dit qu’il possédait mes albums, qu’il les écoutait et qu’il les aimait. J’étais si fier ! On avait un ami en commun, et ce type me disait souvent : «tu sais Shuggie, Jimi aime vraiment ce que tu fais, c’est bon signe Shuggie, je ne te mens pas !» (rires). Donc quand j’ai revu Jimi dans l’allumette, j’étais persuadé qu’il m’avait reconnu. Quand il m’a serré la main, j’étais tellement impressionné que ma main devait être aussi molle que celle d’un mort (rires). C’était quelqu’un de très poli. Il ne disait rien à personne, c’était un garçon discret et très taciturne, alors quand il m’a souri, je ne pouvais plus m’arrêter de sourire. J’ai rencontré mon idole, tu vois. Et je devais le rencontrer. 

 

Et quel est l’artiste le plus fascinant que tu aies rencontré au cours de ta carrière ?

Là, je dois réfléchir parce que j’en ai rencontré tellement (rires) ! Je crois que ça remonte à mon enfance. Je n’ai jamais écrit de musique classique mais j’adore ça ! Et enfant, mes parents m’avaient emmené au théâtre de la ville pour assister à un concert de classique et j’ai trouvé ça magnifique ! Je n’ai pas de souvenir particulier correspondant à une période de ma vie préférée entre toutes, mais je dois dire que je me souviens de ce que j’ai éprouvé. Et ce sentiment était immense, plus grand encore que le Blues, le R&B et le Rock & Roll. Je pourrais en faire aujourd’hui, du classique. Tu sais pourquoi ? Parce que j’ai mon propre label, alors si je veux, j’en écris et j'en sors. Tu sais, je ne vais pas attendre d’avoir 65 ans et prendre ma retraite. Dans Rolling Stone Magazine, tu sais ce que j’ai lu un jour ? «Shuggie a dû prendre sa retraite». A l'époque, j’avais 22 ans ! J’étais tellement énervé ! Pourquoi ont-ils dit ça ? Je n’ai pas pris ma retraite et je ne le ferai jamais comme je te l’ai dit. Peu importe. Il y a tellement de fausses idées concernant ce pourquoi j’ai disparu… La première de toutes, c’est que je ne connais aucun tour de magie qui permette de disparaître (rires) ! Ça serait tellement drôle si je le faisais. Il s’est passé tellement de choses dans ma vie, je devais prendre un peu de temps pour moi, mais je continuais à jouer, c'est juste que je n’étais plus vraiment dans le business. Mais les gens attendaient mon retour. J’ai reçu 35 000 emails la semaine de l’annonce de mon retour… Tu sais ce que ça représente ? J’ai vu que je pouvais retrouver tout le succès que j’ai pu avoir auparavant, alors j’ai foncé. Mais je ne cherche plus à être «numéro un» ou  the next big thing. Je suis d'ailleurs parfaitement conscient que ça n’arrivera pas. Je reviens à un moment où la musique n’est plus très intéressante. Avec les jeunes d’aujourd’hui, tout est électronique et c’est super irritant. Tout ça résonne comme une grosse blague à mes oreilles…

 

 

Pourquoi tu dis ça ? Qu’est ce qui te fait ressentir ça ?

Laisse moi te dire une bonne chose. J’étais assis dans le bus et je discutais musique avec un mec et il m’a reconnu. Il m’a demandé si j’aimais tous les groupes dont il parlait et je lui ai répondu que non, je n’écoute pas la radio. Enfin, j’écoute la radio, mais uniquement les chaînes de musique classique. Je déteste la musique actuelle. 

 

Et le hip-hop ? Beaucoup t’ont samplé. Tu n’aimes pas le rap ?

Disons que je ne veux blesser personne, alors je ne vais pas répondre. Tu vois, je peux aimer quelques trucs dans le rap, mais il y a toute cette merde avec des machines, et j’ai envie de leur dire : «ramenez des vraies personnes dans votre musique. Ramenez de la chair, on veut du boulot. Arrêtez de jouer avec ordinateur !». Je veux que le monde entier sache que je ne joue pas avec un ordinateur. J’enregistre sur un ordinateur, mais c’est tout.

 

C’est pour ça que sur ton site, tu as dit que tu refusais toutes les requêtes concernant des samples ? Pourquoi, tu ne veux pas qu’on te sample ? 

Non, c’est plus profond que ça. Avant, j’étais content qu’on fasse des reprises de mes chansons, maintenant je ne veux plus. Je n’aime pas ce que les gens en font… C’est tout, c’est ce que je ressens, ça ne me plaît jamais. 

 

J’ai tiqué sur quelque chose que tu as dit tout à l‘heure que j’aimerais développer : tu as précisé que tu n’avais jamais cessé de composer. Alors pourquoi as-tu choisi de revenir seulement maintenant en tournée ?

Laisse moi éclaircir un truc : je n’ai pas choisi de ne pas tourner. Je veux partir en tournée depuis des années, mais personne ne voulait m’embaucher. 

 

Pourquoi ?

C’est une bonne question. Mais je n’ai pas la réponse. J’ai rencontré le type qui bossait avec mon père et il m’a dit qu’il voulait m’aider. Mais personne d’autre n’était intéressé. Il n’y a que Sony qui était intéressé. 

 

 

Tu es un des plus grands guitaristes du monde, Shuggie. Tu penses que tu as eu un don ou que d’avoir travaillé très jeune avec ton père t’a aidé ? 

Merci pour ton compliment. Mon père a toujours eu une grande influence sur moi. Il n’était pas jaloux, il m’a encouragé à entretenir à un style propre. 

 

Et pourquoi as-tu refusé de jouer avec les Rolling Stones ? 

Je cherchais mon propre style à cette période. Je prenais des cours d'écriture musicale, c’est quelque chose que je ne savais pas faire. À l’époque, on fonctionnait beaucoup au feeling. Et j’ai eu raison de m'entêter, j’ai fini par trouver mon propre style. Donc n’importe qui pouvait m’appeler à l’époque, j’aurais dit non. Beaucoup m’ont demandé, même Bowie, mais j’ai refusé. Parce que je ne voulais pas tourner le dos à ce que j’étais vraiment pour me plier aux exigences artistiques de quelqu’un d’autre. Et je ne regrette rien. J’ai fait le bon choix. J’ai joué avec mon père, mais bon… Tu sais, c’est mon père, c’était facile, il comprenait mon style. Et comme je t’ai déjà dit, je n’étais pas un musicien crève-la-dalle. Je n’aurais pas joué où que ce soit contre ma volonté pour de l’argent. Même pendant ma traversée du désert, je me disais «j’ai été célèbre et ça reviendra. Je mérite d’être plus connu que ça, mais la gloire va revenir parce que j’ai encore des choses à offrir». Tu sais, je vais avoir 58 ans et j’espère vivre longtemps encore, et que jusqu’à la fin de ma vie, je jouerai de la guitare. Ecrire de la musique et des nouvelles, faire des tournées et me relaxer, c’est tout ce que je demande. 

 

Tu as prévu un quatrième album après Inspiration Information ?

Ouais, et même bien plus. Maintenant que j’ai mon label, je vais sortir des disques et des disques et des disques… Tu sais, je découvre encore aujourd’hui des choses dont je ne m’imaginais pas capable, donc je ne vais pas m’arrêter en si bon chemin.  Je remercie vraiment Dieu pour ça. Shuggie sera sur la route jusqu’à la fin de sa vie, retenez bien ça. 

 

(Cliquer sur l'image pour l'afficher en grand. Crédit Photo : The Windish Agency)

 

++ Le site officiel de Shuggie Otis. Ses albums historiques sont également en écoute sur DeezerActuellement en tournée, Shuggie sortira son nouvel album courant 2013.

 

 

Mathias Deshours.